‹ La médecine et l'art en Normandie (volume 2)Chapitre 4 sur 45 · LA FONDATION DE L’HOSPICE -GÉNÉRAL DE ROUEN · texte numérisé non relu

LA FONDATION DE L’HOSPICE -GÉNÉRAL DE ROUEN

Claude Groulard, dont la Revue médicale de Normandie reproduit le portraits non plus que Marin Le Pigny, qui fonda le Collège des Médecins de Rouen, n’était médecin; cependant, parmi ses actes, il en est un qui intéresse le Corps médical de notre ville, c’est la création de l’Hospice-Général de notre ville.

Claude Groulard, chevalier, seigneur de la Court et baron de Monville, premier président au Parlement de Normandie, de 1585 à 1607, était né à Dieppe en 1551. Son père y tenait une boutique d’épicerie, à l’enseigne des Trois châteaux.

Lorsque, plus tard, Groulard fut anobli, loin de rougir de son origine, il fit placer, dans ses armoiries, les trois châteaux qui avaient orné l’enseigne derrière laquelle s’était établie la fortune paternelle.

Sa famille appartenait à la Religion réformée, et sans pouvoir affirmer que Groulart étudia la théologie à Genève, il est un fait prouvé, c’est qu’à la nouvelle de la Saint-Barthélemy, il se réfugia dans cette ville, où il fit la connaissance de J. Scaliger, auquel l’unit depuis une amitié solide.

1. Il existe à notre connaissance, en dehors du portrait que nous publions,, une gravure de Claude Groulard qui se trouve à la Bibliothèque nationale; au bas de cette gravure, dont nous possédons une reproduction due à l’amabilité de M. Poussier, un quatrain nous apprend (ce qu’on peut voir du reste sur la gravure) que Groulard était atteint d’un strabisme très marqué.

Le tombeau de Cl. Groulard, dont les vicissitudes ont été narrées par Floquet, après avoir été transporté de l’église des Célestins au château de Saint-Aubin-le-Cauf, près de Dieppe, est resté enterré sous des décombres dans les souterrains du château, et en a été enlevé pour être placé au Palais-'^'e-Justice de Rouen, d’où il a été transporté en dernier lieu pour être placé à la Cathédrale, dans la chapelle Saint-Etienne, avec le tombeau de Barbe Guiffard, son épouse. Le tombeau de cette dernière est, paraît-il, du reste, devenu un lieu de pèlerinage sous le nom de saint Eutrope ??? (évêque d’Orléans), et l’on remai-que des flots de rubans que des mains reconnaissantes viennent de temps en temps apporter sur cette tombe.

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La place occupée par Groulard en Normandie fut considérable; il suffit, pour s’en rendre compte, de lii'e l’histoire du Parlement de Normandie, pour voir qu’au moment où notre province était en proie à la guerre civile, le Parlement avait à sa tête « un roc au milieu de l’océan en furie », un chef loyal qui, tout à la fois, contient les religionnaires et bannit « les Françoys espagnolizés » et les moines qui conspirent pour soulever la ville. Riche, il se fait pauvre pour aider son roi, et, pendant longtemps, il se prive de porter hermine, estimant qu’il pouvait faire meilleur emploi de sa fortune.

On lui offre les Sceaux de France, qu’il refuse, ne voulant point acheter une charge qui ne doit se donner qu’au mérite.

Groulard n’était pas seulement un juriste, c’était également un savant : ami des Scaliger, des Juste Lipse, on lui doit une traduction latine des Harangues de Lysias; en 1596, il fut élu prince des Pal inods de Rouen.

Comme président du Parlement de Normandie, il avait la délégation du pouvoir central sur toutes les œuvres de bienfaisance publique.

Il existait à Rouen, depuis près d’un siècle, et surtout depuis 1521, créé par un arrêt de la Cour de Parlement, un Bureau des pauvres valides. La misère des temps et le développement inouï de la mendicité avaient rendu nécessaire l’organisation officielle des secours aux pauvres. L’état troublé de la société en France et dans notre province à cette époque et pendant toute la durée du xvi® siècle, les guerres civiles déchaînées par la Religion réformée, l’instabilité politique, la peste qui sévissait sans relâche, ruinaient le commerce et rendaient l’agriculture improductive. Presque chaque année la Cour de Parlement rendait un nouvel édit pour refréner l’audace des mendiants ; mais les châtiments les plus sévères n’amélioraient guère la situation. Le peuple était plus pauvre que jamais. Le Bureau des pauvres valides fonctionnait tant bien que mal avec des ressources insuffisantes dues surtout aux aumônes recueillies dans les églises, les cabarets, dans des troncs placés un peu partout, et à quelques donations de personnes charitables. Les distributions étaient faites par des quarteniers choisis â l’élection parmi les bourgeois notables à qui cette fonction était imposée sous peine d’amende. On logeait les pauvres où on pouvait, dans les petits hôpitaux alors existants comme Vhôpital du Roi ou] VhôpUal Saint-Vivién, ou mieux encore dans des maisons que Guillaume de Saâne avait fait bâtir sur l’emplacement des anciens fossés, concédé â la Ville par

Louis Vin. Il y en avait toute une rue qui s’appelait la rue de l'Aumône et a pris depuis le nom de rue des Fossés-Louis-VlII. Mais cela devenait insuffisant. La question du logement restait difficile pour les pauvres, isolés, accablés par l’âge, incapables de travailler, et pour les enfants abandonnés. Les administrateurs du Bureau eux-mêmes n’avaient pas de lieu de réunion fixe. A leurs réunions venait la grande foule des miséreux chercher leurs secours ou présenter leurs requêtes. Le Bureau, après avoir siégé à V Hôtel-Dieu de la Magdeleine, puis à Vhôpital du Roi, puis au couvent des Cannes, puis à la porte Guillaume- Lion, demandait une place à la Haute-Vieille-Tour. La peste l’avait chassé des premiers emplacements, et le mauvais vouloir des suivants. On paraissait se soucier médiocrement d’un pareil voisinage.

C’est alors que le premier Président Claude Groulard songea à rendre fixe celte institution errante. A son instigation, le Bureau acheta des terrains et tènements de maisons dans le quartier de la Maresquerie, alors pauvre et peu peuplé. C’était un ancien marais à peine desséché, entre les rivières de Robec et d’Aubette. On obtint un premier terrain de Garin de Boudon pour 3,000 livres, en 1600. L’année suivante, en décembre 1601, Claude Groulard, par un arrêt de la Cour provoqua l’expropriation des propriétés voisines sises aussi rue de la Maresquerie, rue de Gaumont et rue des Boullettes. Elles appartenaient à Absolue, Lecerf, Mullot, Rault et autres.

En 1602, la Cour nomme une Commission pour fixer la valeur de ces propriétés et ordonne que les échevins, les conseillers de la ville et les notables bourgeois se réunissent à l’Hôtel commun pour arrêter les alignements des nouvelles constructions que le Bureau veut édifier sur ces acquisitions. Ces alignements ayant été déterminés les 10 et 12 décembre, on commença aussitôt à bâtir dès le début de l’année 1603, tout en conservant les quelques bâtisses qui existaient déjà. C’était le premier noyau de l'Hospice-Général actuel. Il paraît bien qu’il ne reste plus trace de ces premières constructions que l’on faisait économiquement.

L’entrée, en se reportant â un plan qui date approximativement de 1650 et qui est conservé aux Archives départementales, était là où elle se trouve aujourd’hui, mais au coin d'une ruelle qui continuait la rue de Gaumont, rue Larnauve actuelle, et qui fut accaparée dans l’enceinte du nouvel hôpital.

il ne faudrait pas voir dans celle institution au début un hôpital

tel qu’on est habitué à le considérer aujourd’hui. C’était plutôt un dépôt de mendicité où on enfermait les vieillards pauvres des deux sexes incapables de tout travail. Ce n’est qu’en 1646 qu’on y adjoignit les enfants abandonnés, après avoir repris à des locataires qui les tenaient à bail quelques-uns des immeubles achetés en 1601. Dans ces immeubles on logea d’abord les filles moralement abandonnées, dont les mères ne prenaient pas soin, et qui se trouvaient de ce fait exposées à toutes les contagions et à tous les mauvais exemples. Il fallut leur donner des surveillantes pour leur donner l’instruction religieuse et leur apprendre à travailler. Il y eut des maîtresses pour la lecture, l’écriture et le calcul, sous la surveillance d’une première maîtresse chargée du gouvernement de la maison. Ces maîtresses étaient des laïques, filles pieuses dont c’était la vocation, et que leur costume sévère faisait appeler « les dames noires ». L’apparition des religieuses actuelles ne date que de 1714. Jusque-là, les maîtresses premières furent : Hotteman (1646 à

1653), Grandsire (1653 à 1690), M““ Vieillard (1690 à 1698), Bigue (1698 à 1705), M““ Chirois (1705 à 1714).

En 1649, les conseillers du Roi visitant l’hôpital des valides de la Maresquerie constatent dans leur procès-verbal que la population de cet établissement est composée de 140 vieillards invalides et de 90 enfants des deux sexes.

Vers la même époque, le Bureau était venu siéger enfin définitivement dans ses immeubles, abandonnant le coin de la salle de la Haute-Vieille-Tour où on l’avait relégué.

Mais la population augmentait rapidement et les ressources n’allaient pas de pair. Le Parlement qui avait la haute main dans la Commission administrative avait fort à faire pour rester à la hauteur de sa tâche. C’est alors que se trouva un homme de bien, M. Damiens, conseiller au Parlement, qui se consacra tout entier à l’organisation de l’Hospice-Général. Il quitta sa charge et vint habiter dans la maison même. On trouve son nom comme président de toutes les séances de la Commission, à partir de 1651, et il employa à faire prospérer l’œuvre non-seulement son temps mais sa fortune. Après lui, MM. de Bimorel assumèrent la même tâche, faisant journellement des charités.

L’histoire du Bureau des pauvres valides se traîne ainsi jusqu’en 1681, où paraît l’édit de Louis XIV qui organise l’Hospice-Général, d’abord en lui assurant des subsides au moyen des droits d’octroi

sur les liquides et les viandes, puis en réglennentant la nonaination des administrateurs et en obligeant les corporations des chirurgiens et des apothicaires à fournir chacune deux compagnons gagnant maîtrise pour servir les pauvres pendant 6 ans sans gages, ce qui leur assurait de droit et gratuitement la maîtrise de leur art.

Les médecins devaient leurs soins aux pauvres du Bureau gratuitement aussi à tour de rôle, pendant un mois, comme cela s’était passé d’ailleurs depuis la création de la maison de la Maresquerie.

Une vie nouvelle commença alors pour ce que l’on appelait l’hôpital général, qui dura avec peu de modifications jusqu’à 1789, complétant définitivement l’œuvre si heureusement mise en marche par Claude Groulard.

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