LE MASOCHISME DANS L’ART AU MOYEN-AGE ET LE LAI D’ARISTOTE
D’autre part la bride et la selle Laquelle tu vois là, c’est celle De quoy Aristote le saige Fut cmbridé par le visaige Et sellé par dessus le doux.
Le liore du Cuers d’amours espris, de René d’Anjou.
L’un des thèmes les plus souvent répétés par les imagiers des cathédrales montre un singulier groupe représentant un homme portant une femme à cheval sur son dos. C’est là l’illustration d’un gracieux fabliau du xiii* siècle, le lai d’Aristote, qui a pour auteur un trouvère normand, Henri d’Andeli.
Dans sa savante édition L M. A. Héron a recueilli et discuté, avec l’autorité qui s’attache à ses travaux, tous les documents concernant le poète et ses œuvres, et c’est d’après lui que nous en analyserons la vie et le premier poème.
Henri d’Andeli vivait dans la première moitié du xiii® siècle; il était clerc et fut attaché à la personne d’Eude Rigaud, archevêque de Rouen, qui le cite nommément dans son Regestum visüationum en l’année 1259; lui-même, dans son « Dit du chancelier Philippe », fait connaître une date de sa vie (1237). Ce sont là les seules données positives qu’ait retrouvées M. Héron, et qui lui servent d’ailleurs à le distinguer d’un homonyme, chanoine de la Cathédrale, mort
1. A. Héron : Œuvres d'Henri d'Andeli. (Coll, des Bibliophiles rouennais, 1880.) C’est de cet important ouvrage, ainsi que d’un article plus récent du même auteur, d’une note de G. Paris, et d’un travail de A. Gasté , que sont tirés les éléments de notre notice.
vraisemblablement vers 1220. L’œuvre la plus populaire d’Andeli est, sans conteste, le lai d’Aristote. Il y raconte comme le docte philosophe,
Aristotes qui tout savoit Quanques droite clergie avoit,
après avoir arraché Alexandre à sa maîtresse, se laissa lui-même prendre aux manœuvres de la charmeuse qui avait juré au roi de venir à bout de lui.
Ne ja vers moi ne li vaudra Dialetique ne gramaire 250 Se par moi nature nel maire,
Puis je me fui aramie Donc saura il molt d’efcremie,
Et fel pei’ceverez demain Sire rois, or vous levez main,
255 Si verroiz nature apointer Au maiftre par lui depointer De fon fens et de fa clergie.
Vers 250. Ne le maîtrise. — 251. Engagée. — 252. Serait- il habile à se défendre. 256. Dépouiller.
Or, voici de quel « engins » dès le lendemain u.se la jeune fille au « cler vis » :
Li seft en pure fa chemise Enz el vergier fous la tor mise.
En .j. bliaut 3'nde goûté,
Quar la matinée ert d’eflé 2«5 Et li vergiers plains de verdure.
Si ne doutoit pas la froidure,
Qu’il faifoit chalt & dolz oré.
Bien li ot nature enfloré Son cler vis de lis & de rofe,
•290 N’en toute fa taille n’ot chofe Qui par droit eftre n’i deüt;
Et fi ne cuidiez qu’ele eüft Loiée ne guimple ne bende.
Si l’embellift moult et amende
Vers 283. Bigarré. — 287. Chaud et Relevant. — 304. Pure.
295 Sa belle trefse longue et blonde ;
N’a pas defervi qu’on la tonde '
La dame qui si biau chief porte; Parmi le vergier fe desporte Celle qui nature avoit paintc,
300 Nuz piez, desloiée, defchaintc Si va efcorçant fon bliaut.
Et va chantant, non mie haut :
d Or la voi, la vol, la vol « La fontaine i for ferle.
305 « Or la voi, la voi, m’amie.
« El glaiolai defous l’aunoi.
I Or la voi, la voi, la voi a La beie blonde, a li m'otroi. »
doux temps. — 300. Sans ceinture. — 301.
Aristote, qui « levet eft, fe fiet a ses livres l’a vue, il n’en peut détacher les yeux, et, tandis qu’elle s’approche sans paraître l’avoir aperçu, il la saisit par son vêtement.
4or> . Oïl », dift-il, « ma douce dame,
« Par vous mettrai & coi'S & ame, a Vie & honor en aventure, a Tant m’a fet amor & nature
* Que de vous partir ne me puis
— « Meftres, ainçois qu’à vous foli, »
Dift la dame, « vous covient fore
• Por moi .j. moult divers afere,
■<30 . Se tant eftes d’amor foufpris ;
ft Quar moult très granz talenz m’eft a Pe vous .j. petit chevauchier [pris « Defus cefte herbe en ceft vergier.
« Et fi vueil. « dift la damoisele, »
■*35 ( Que defor vos ait une fele ;
« S’irai plus honorablement. »
Li meftres refpont liement Que ce fera il volentiei*s Comme cil qui eft fiens entiers.
«0 Bien l’a mis amors en effroi Quant la fele d’une palefroi Li fet aporler a fon col.
Or croi qu’il fanblera bien fol Quant defor le col li eft mife.
■<■15 Et cele s’en eft entremife Tant qu’ele li met for le dos.
Bien fait amor d’un viel rados Puisque nature le femont.
Quant tout le meillor clerc du mont ■150 Fet comme roncin enfeler.
Et puis a .iiij. piez aler A chatonant par defus l’crbc.
Ci vous dis example & pi'overbe,
Sel faurai bien a point conter.
<55 La damoifele fet monter
Sor fon dos & puis fi la porte ;
Et Alexandre fe depoi'to En veoir & en efgarder Celui qui fens ne pot garder <60 Qu’amors ne l’ait mis a folie.
Et la demoifele trop lie Aval le vergier le conduit;
En lui chevauchier fe déduit.
Si chante cler & a vois ))laine :
<65 « Ainsi va qui amors maine
* Pucele blanche que laine ;
« Mettre mufars me fouflient.
« Ainfi va qui amors maine t Et ainfi qui les maintient. »
Vers 306. Champ de gla.yculs. — 308. Me donne. — 427. Avant de. — 429. Chose — 447. Cheval. — 452. A quatre pattes. — 467. Maître sot.
Cette mésaventure d’Aristote, qui parut mériter à Henri d’Andeli d’être chantée en un long poème,
. . aventure qu’emprife ai <0 Dont la matere molt prifai Quant je ai la novele oie
tenta aussi les « maîtres des pierres vives ». Nous n’en retrouvons que six représentations dans les monuments du moyen-àge, mais elles étaient plus fréquentes et plus populaires sans aucun doute.
L’a ge veue en mainte peinture Femme chevauchier Aristote
écrit Jehan Bras de fer. Mais il proteste avec énergie contre une accusation qui porte atteinte à la dignité du péripatéticien.
Mais chou que d’Aristote dis Qui fu chevauchiés, lonc tes dis, AppocrifTe est, non escriture.
M. Héron, qui nous donne ces citations, suppose, avec d’autres auteurs, que l’origine du conte se trouve dans une histoire orientale de teneur identique : Le vizir sellé et bridé. Il faut remarquer que, simultanément, paraissaient sur le même sujet un poème latin, un poème allemand et notre lai, rapportant tous trois l’aventure cà Aristote, ce qui leur suppose une source commune’. Du conte indien primitif, tiré du Fantchalanlra, et pour la première fois traduit en français par M. À. Gasté, citons la partie qui a trait le plus directement à notre poème :
« La femme de Nauda ne voulait, en dépit de toutes les
prières, consentir à se calmer. « M’amour, disait le roi, sans toi je ne puis vivre un instant ; je tombe à tes pieds et t’en supplie : sois bonne! » — El elle : « Laisse-moi te mettre un mors à la bouche, que je monte sur ton dos et te fasse IroKerà, mon gré; cours en hennissant comme un cheval ; alors je consentirai <à redevenir
bonne! » — Ce qui advint en effet » C’esl-là la trace la plus
ancienne que reti'ouve M. G. Paris de la fable d’où sortit le lai d’Aristole après maintes transformations aujourd’hui perdues (sauf ; l’imlication que note M. A. Héron dans le Secré des Secrez xii® siècle).
Le plus vieux document liguré du lai d’Aristote est un ivoire du XIII® siècle (cabinet des médailles'^). Mais c’est en Normandie que ' se trouvent la plupart des sculptures sur ce sujet. 11 n’en existe pis moins de cinq : deux à la cathédrale de Rouen, une à l’église Saint-Pierre de Caen, une quatrième parmi les débris du château de Gaillon transportés à Paris au palais des Beaux-Arts. Enfin,
M. A. Héron a décrit un bois sculpté de la fin du xv® siècle provelant de Saint- ’V^alery-en-Caux.
La première de ers images e^t celle qui, avec une série d’autres sculptures analogues'*, orne le chapiteau du troisième pilier, côté gauche de l’église Saint-Pierre (figure 4). Elle daterait du xiii® siècle ou du commencement du xiv®. Le groupe a comme dimensions 50 cen- ]
1. Exempta de Jacques de Vitri, évoque de Ptolémaïs. — Alexander und Phillis, \
paru dans Gesammtabenteuer, t. I, et le Lai d' A> istote, d’après G. Paris. {Rorna- j nia XI). — A. Héron : La légende d'Aristote et d’Alexandre (Précis analytique des \ tracaux de l'Académie de Rouen, 1890-91) ; Rouen, Cagniard, 1892. j
2. Voir la figure de Monlfaucon. (Antigi/iiè dévoilée, t. III, 2' part.,p. 350, p. 194 ) I
Elle a été reproduite par M. A. Gasté. i
3. A. Gasté les a étudiées et commentées d’une façon qui paraît définitive. — Un ]
chapiteau de l’église Saint-Pierre de Caen ; Caen, II. Delesque, 1887. i
(imètressiir 40 environ. Noire ami, M. Gruzelle, en donne ici un dessin exécuté d’après les photographies que nous devons à l’obligeance de MM. Devaux et Richier, de Caen. Les personnages ont été foid endommagés. Ils sont, comme nous les retrouverons dans les auli'es figurations, vêtus à la mode du temps. Aristote se traîne « achatonant », il est vêtu d’une longue robe et porte la selle sur son dos. La jeune fille, en robe ajustée, les cheveux ondulant sur les épaules, est à cheval, avec des étriers, tenant un licol d’une main; l’autre main brandit un fouet à trois nœuds.
Figure IV