ÉGLISE SAINT-PIERRE DE CAEN
La sculpture sur bois des stalles de la Cathédrale’ montre un Aristote à longue barbe et le mors à la bouche, sur qui s’assied une amazone élégamment vêtue, décolletée et coiffée d’un hennin; elle se présente de face. La main gauche brisée doit avoir été armée d’un fouet, à en juger par le geste (figure 2 ).
La plus jolie de ces images est celle que l’on voit au portail de la Calende (figure 1 ). Située à plus de 4 mètres au-dessus du sol ^ abritée sous une saillie ornementale en forme de trèfle, elle est rncr-
1. C’est la neuvième des « hautes formes » (du côté du midi). — Hyacinthe Langlois : Les stalles de la Cathédrale .
2. C’est le plus élevé des petits bas-reliefs d’une des séries qui ornent les contreforts du portail (du côté droit). La photographie reproduite ici a été faite d’après un moulage dù au talent de M. Devaux , de Rouen , et qui a été obligeamment prêté à la Reçue médicale de Normandie par M. Adeline.
veilleusement conservée. Le philosophe a, là encore, le mors à la bouche et la selle sur le dos. La jeune femme, toute gracieuse dans son vêlement léger, tourne un charmant visage encadré de cheveux bouclés; elle tient la bride haute de la main gauche, la droite étant armée du fouet.
Si le bas-relief du portail de la Calende est une petite merveille de grâce, le bois dont MM. Héron et Panel donnent la photographie l’emporte de beaucoup, d’abord par l’énergie des attitudes, et ensuite par la haute valeur documenlaire des costumes et des ornements*. Nous ne pouvons mieux faire que de copier la description de M. Héron : « Vêtu d’une longue robe, la tête couverte d'une coiffure dont la partie extérieure est ornée d’un médaillon, la selle au dos, Aristote est à quatre pattes ; il se soulève sur les deux mains et laisse ses genoux traîner sur le sol. Son visage d’austère philosophe fait voir une certaine expression d’angoisse ; peut-être entend-il à ce moment la voix railleuse d’Alexandre. La damoiselle qui le chevauche tient la bride de la main droite et force Aristote à tourner la tête de manière qu’elle fait face au spectateur; de la main gauche elle brandit un fouet formé de plusieurs cordes tordues qui passent derrière sa tête tournée sans doute vers la tour (qu’on ne voit pas) d’oü Alexandre contemple la scène. Les plis flottants de sa robe tombent jusqu’à ses pieds ; son buste est serré par une casaque modelée avec le relief d’une armure ; une cliaîne formée de maillons rectangulaires entoure sa taille; elle porte sur la tête une coiffure à pointe, un hennin, assez semblable à l’ancien bonnet des Cauchoises. Les costumes sont traités avec beaucoup de soin dans tous leurs détails. La tête de la jeune fille est d'un dessin un peu lourd ; celle d’Aristote est pleine d’expression. »
Aclonc que par rlessus monta Et vainquit des inaistresje maistre :
Au cliief liiy inist frein et clievestre ;
Mené il fut à silogisme,
A barbarisme et à risisme ;
Son cheval en fist la moynesse Et le poingnoit com une asnesse “•
1. La Reçue médicale de Normandie remercie MM. Héron et Panel de l’autorisation qu’ils lui ont aimablement donnée de reproduire cet intéressant document.
2. Licre de Matheolus, poème français du xiv'’ siècle, par Jean Le Fèvre; Bru.xelles, 1846, liv. I, V. 1114.
Cliché D-- PANEL
La facture du médaillon du cliàteau de Gaillon ’ est beaucoup plus froide, du moins à en juger par la figure que nous avons sous les yeux (figure 5). Aristote porte un vêtement doctoral bordé d’hermine et un bonnet de forme presque orientale. La jeune femme en longue robe flottante, aux manches bordées de fourrure, les cheveux dénoués, est à cheval sur son dos et le conduit avec une bride munie d’un mors.
Nous n’avons connaissance que par une gravure de la sculpture de Saint-Jean, de Lyon; elle parait moins élégante aussi que le basrelief du portail de la Calende.
Pour être complet, nous signalerons l’indication donnée par M. Héron de deux aquamaniles ou aiguières du xiv® siècle représentant le lai d'Aristote, et qui appartiennent à des collections particulières. Nous renvoyons aux travaux de cet auteur pour les figurations plus modernes.
Et maintenant, quel intérêt médical peut s’attacher aux monuments figurés de cette aimable histoire? Le voici : à première vue, si l’on ignore ou si l’on fait abstraction de l’œuvre du poète, on ne peut, à parler cliniquement, concevoir cette scène où
Femme chevalchat Aristote 2
que comme une scène de masochisme; c’est là l’idée qui viendra immédiatement à l’esprit de l’aliéniste.
On sait que von Krafft-Ebing^ a dénommé « masochisme » cette singulière affection mentale qui consiste à ne chercher et à ne trouver de satisfaction amoureuse que dans l’abaissement devant l’objet d’amour et dans les tourments, les tortures mêmes qu’il impose. Krafft-Ebing a tiré ce néologisme du nom du célèbre romancier autrichien Sacher-Masoch; ce dernier a présenté, en etïet, le plus beau type de cette déviation de l’instinct sexuel ; il en était d’ailleurs parfaitement conscient, et, chose curieuse et fort bien observée, il en rapporte, sinon l’origine, du moins la première
1. Ce médaillon est reproduit ici par M. Gruzelle, d’après la figure de l’article de Guilhermy {Reçue générale d’ Architecture, 1840). Il n’est plus à sa place dans la cour des Beaux-Arts. Nous n’avons pu apprendre avec précision où il se trouve aujourd’hui.