‹ La médecine et l'art en NormandieChapitre 27 sur 98 · FRANÇAIS · texte numérisé non relu

FRANÇAIS

DISPENSE DÉEINITIVE.

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Mis « en état de réceptivité » par les excès de travail et les privations, Flaubert fut obligé d’interrompre ses études. Il eut à ce moment plusieurs hémoptysies.

Ce n’est pas seulement sur la présence de ces hémoptysies que nous nous appuyons pour dire que Flaubert a été tuberculeux ; car si un jeune homme fatigué depuis plusieurs mois, mal portant, maigrissant, ayant des hémoptysies, doit avant tout être suspecté de tuberculose, il ne faut pas oublier qu’il y a des hémoptysies non tuberculeuses et des fausses hémoptysies. Le diagnostic de la tuberculose est souvent difficile au début, même avec nos moyens de diagnostic actuels, l’auscultation principalement. Il y a un siècle, la difficulté était encore plus grande, Laënnec n’ayant pas encore fait sa grande découverte. Néanmoins, on peut faire un diagnostic rétrospectif, en s’appuyant sur l’opinion d’un médecin, dont la science ne peut être mise en doute, Dupuytren. Son maître, en effet, jugea l’état de son interne assez sérieux pour lui faire abandonner Paris; il était utile, à son avis, de l’éloigner des fatigues de cette grande ville, et de lui donner un air plus sain à respirer : il lui conseilla de venir à Rouen. Nous avons encore un diagnostic plus précis : celui du médecin qui examina Flaubert à la révision. C’est à cette époque, en effet, qu’il tira au sort, et il fut réformé le 4 juillet 1806, ayant été « reconnu atteint de phtisie pulmonaire », comme on peut le lire sur la dispense définitive du service militaire que nous reproduisons ici.

On pourrait objecter qu’à cette époque, dans les conseils de révision, les exemptions avaient un prix convenu ; il ne s’agissait que de feindre quelque infirmité, et Flaubert, dira-t-on, n’était pas malade. Ces agissements étaient si fréquents au commencement du xix® siècle, qu’ils nous sont signalés par Gustave Flaubert lui-même dans les premières pages de Madame Bovary, Le père Bovary est un ancien aide-chirurgien major compromis vers 1812 dans des affaires de conscription ; il fut forcé, à cette époque, de quitter le service. Le père du véritable officier de santé de Ry, dont Gustave Flaubert a retracé l’histoire à l’instigalion de Louis Bouilhet, fut-il mêlé à des affaires de conscription? Nous l’ignorons ! Etait-il chirurgien-major comme dans le roman ?

Nous répondrons aux personnes qui croiraient devoir attribuer à une fraude ce diagnostic de « phtisie pulmonaire », et qui voudraient le considérer comme un diagnostic de complaisance, que la modeste fortune de Flaubert, ne lui permettait pas de payer sa réforme comme cela se faisait à cette époque.

Le scribe chargé de remplir les blancs de la dispense d’Achille- Cléoplias Flaubert mit involontairement la note gaie dans ce document que nous reproduisons ; il donne à Flaubert le prénom de Cléopâtre, jugeant préférable de substituer au nom de Cléoplias, qui lui était probablement inconnu, celui de la célèbre reine d’Egypte ; il avait peut-être entendu vaguement parler des amours d’Antoine et de Cléopâtre; mais, pour lui, ces deux personnages étaient deux hommes s’aimant comme Oreste et Pylade.

Flaubert vint à Rouen en qualité de prévôt d’anatomie. Il s’installa à l’Hospice d’humanité, dans le logement qu’il habitera plus tard comme chirurgien. Là il prit le repos nécessaire, et en quelques mois il se rétablit.

Avec les idées actuelles sur le traitement de la tuberculose, on pourrait s’étonner de cette guérison. En réalité, Flaubert fît au Lieu de Santé, appelé précédemment le Lieu de l’Event, une véritable cure d’air. A cette époque, l’Hôtel-Dieu n’était pas entouré de maisons comme aujourd’hui. Lepecq de la Clôture considérait, quelques années avant la venue de Flaubert à Rouen, cet hôpital comme un des plus sains de toute la France, à cause d’une « grande masse d’air libre » qui se trouve autour de lui. Et ce même médecin, ayant vu le plan des rues projetées autour de l’Hôtel-Dieu, émit la crainte que <! cette nouvelle ville », qui allait s’élever dans ce quartier, ne nuisît à la salubrité de l’hôpital, Flaubert trouva à l’Hôtel-Dieu de l’air et moins de fatigues ; il ne fît. en abandonnant Paris, que suivre les préceptes de beaucoup de médecins de cette époque, partisans de l’air et de la campagne pour les tuberculeux L

Il est intéressant de constater que nos idées sur le traitement de la

Voici, à l’appui de cette affirmation, quelques extraits d’une thèse soutenue en 1803, qui renferme des idées curieuses sur la tuberculose. (Dissertation sur la phtisie pulmonaire héréditaire, présentée et soutenue à l’Ecole de Médecine de Paris, le floréal, an XI de la République française (1803).

Il est généralement reconnu que les personnes qui apportent en naissant une disposition à la phtisie ont une constitution physique particulière. C’est donc à cette constitution, à cette conformation de famille, que l’on doit rapporter la phtisie héréditaire, plutôt que de la faire dépendre d’un virus communiqué à la semence au moment de la conception.

Moyens prophylactiques. — La phtisie héréditaire étant due à une constitution physique particulière des personnes qui y sont disposées, on conçoit que les moyens qui peuvent la circonscrire doivent avoir pour but de changer cette constitution ; aussi, ils sont très relatifs à l’éducation physique et aucun n’est indifférent

Nourriture. — Un enfant, né de parents phtisiques, ne doit pas être allaite par sa

tuberculose et la préservation de ces maladies, qui sont souvent qualifiées de modernes, sont au contraire très anciennes. Nous rappelions, dernièrement, qu’Hippocrate, Celse, et beaucoup d’autres médecins parmi lesquels on peut citer, en Normandie, Lepecq de la Clôture, Le Boucher (de Fécamp) et Lestorey (de Caudebec), ont préconisé la cure de grand air dans le traitement des maladies, la tuberculose en particulier L

En 1810, tout à fait guéri, Flaubert retourna à Paris pour soutenir sa thèse, et on aurait pu croire qu’il allait rester dans la capitale de la France, comme cela avait été son rêve avant sa maladie, pour y devenir le concurrent de Dupuytren ; mais il avait compté sans l’amour. Le jeune docteur avait connu chez Laumonier, dans l’intimité duquel il était reçu, Fleuriot ; c’est cette jeune fille qui le retint à Rouen; il s’y établit et l’épousa le 10 février 1812.

mère ; il doit être élevé à la campagne, non que je croie à la contagion de la phtisie admise par Baumes, mais parce que l’air de la campagne est préférable à celui des villes, surtout pour les enfants d'une faible constitution, et par conséquent, pour ceux qui sont menacés de phtisie.

Exercices. — Ils sont, avec raison, recommandés par tous les médecins ; leur sentiment est unanime à cet égard. La gymnastique doit être regardée comme le premier mobile de la santé des enfants disposés à la phtisie, et même comme le plus grand des moyens contre l’aptitude pulmonique.

Les frictions sont une espèce d’exercice appartenant à la gymnastique médicinale. Aussi sont-elles comprises dans la classe des exercices nécessaires à la santé.

Sortis du premier âge, il convient d’accoutumer les jeunes poitrinaires à des promenades sur des étangs, et même, quand on le peut, à de petites courses en mer, car la respiration d’un air vif et sain se combine ici avec les avantages d’un exercice réel quoique passif.

L’équitation présente encore des ressources si efficaces, qu’un médecin aurait à se reprocher d’avoir oublié ce moyen dans la cure prophylactique de la pulmonie.

Il ne faut pas toujours se contenter des promenades réitérées chaque jour. On doit encore entreprendre quelquefois de longs voyages. On sait que Cicéron, cet illustre Romain, eut le bonheur de guérir, par la fatigue des voyages, son aptitude pulmonique. Aussi, les bons observateurs : Sydenham, Mead, Tissot, Louis, ont-ils recommandé l’exercice avec la chaleur qu’on doit mettre dans les éloges des choses utiles.

1. Association rouennaise pour la préservation de la tuberculose : La Colonie de Santé. Rapport sur l’exercice 1904, par MM. Hélot et Paul Petit ; Rouen, Lecerf, 42 pages.

Gosseaume, un autre médecin de Rouen, termine, en 1782, ses Réflexions sur quelques-unes des causes les plus fréquentes de la phtisie pulmonaire à Rouen, par cette phrase ; « Les amusements en plein air ont entièrement disparu de nos cités : le mail, le battoir, la paume, ne sont plus connus que de nom, et sont remplacés par des cafés où, en quittan un air épuisé ou vicié par le poêle d’un comptoir, on rencontre un air non moins incendié et vicié par le nombre des concurrents qui s’y réunissent. • (Précis analytique des travaux de l’Académie de Rouen, 1782, p. 59.)

Robuste comme il était, ce début de tuberculose n’avait été, chez Flaubert, qu’un accident causé par les fatigues; il dut sa guérison, avant tout, sa forte constitution ; car, en réalité, tout en travaillant moins à Rouen qu’à Paris, il continua ses études sans interruption.

Dans le cours de son existence, le grand chirurgien de Rouen ne se ressentit pas de cette légère atteinte de tuberculose. Il ne fut jamais malade, il ne manqua jamais son service d’hôpital. 11 ne se couchait jamais, même tardivement, sans aller dans son service s’assurer qu’aucun malade ne réclamait ses soins. Il eut six enfants, Achille, Gustave et Caroline, et trois garçons morts dans l’enfance.

Signalons, sans d’ailleurs y attacher aucune importance, et à titre de curiosité, que Voisin a signalé les antécédents tuberculeux comme une cause aussi fréquente d’épilepsie chez les enfants que l’alcoolisme des parents ^ Flaubert était guéri depuis plusieurs années quand naquit Gustave.

La ville de Rouen a possédé un grand chirurgien, Achille-Cléophas Flaubert, et elle a donné le jour au créateur du roman moderne, Gustave Flaubert, grâce à la tuberculose de A.-C. Flaubert. C’est elle, en effet, qui fut la cause de sa venue à Rouen après sa réforme du service militaire.

R. HÉLOT.

1. M. Binet-Sanglé, dans la Chronique médicale du 1" novembre 1900, signale, dans les antécédents de Gustave Flaubert : des hémoptysies chez sa mère.

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