Espérandieu : Loc. cit
en tenait lieu à cette époque, leur fournissait les ingrédients tout préparés. L’oculiste réduisait en poudre dans le petit godet de sa tablette, à l'aide du bout arrondi d’une spatule, les matières solides, la terre de Lemnos, par exemple, les grains de poivre, les résines, etc. Cela fait, il retournait sa tablette; puis, sur le côté dépourvu de godet, il mélangeait les poudres, les arrosait, suivant la formule, du liquide nécessaire, et les pétrissait cette fois avec l’extrémité plate de la spatule. Les biseaux, mélangés toujours sur la face opposée au godet, formaient une p^nte sur chacun des côtés de la tablette et permeitaient de ressaisir avec l’extrémité plate de la spatule, et de ramener vers le centre, avant qu’il ait coulé à terre, le liquide s’échappant vers les bords, tant que la pâte n’avait pas pris de consistance. Enfin, l’opérateur donnait à la pâte la forme d’un pain allongé et y apposait son cachet.
L’oculiste devait, le plus souvent, vendre ses bâtonnets au malade, qui en usait suivant l’ordonnance; mais, dans bien des cas, il appliquait probablement le collyre lui-même. Le collyre sec, pour être employé, devait être réduit en poudre, puis dissous dans un liquide. Le godet servait cette fois à la trituration du médicament ; il devait même suffire à la dissolution, à cause de la petite quantité de liquide que réclamait chaque application. Le bout rond de la spatule, façonné en forme de massue, servait à oindre l’œil sans le blesser, comme on aurait pu le redouter avec une pointe. Là encore, on le veit, la tablette trouvait son emploi. Du reste, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. Cela est si vrai que les oculistes, quand ils n’avaient pas de tablettes, y suppléaient en utilisant les plats de leurs cachets. Ainsi s'expliquent les dépressions centrales que l’on observe sur les plats de bon nombre de ces monuments. Nous avions pensé que ces trous étaient destinés à empêcher le cachet de glisser entre les doigts pendant qu’on en fnisait usage; mais esl-il besoin d’un si grand effort pour appliquer une empreinte sur une pâte molle ? »
Espérandieu décrit, comme étant au Musée de Rouen (provenance inconnue) : « douze tablettes biseautées d’un seul côté. Un godet a éié creusé au centre de la face qui n’est pas biseautée. Onze tablettes sont en stéatitc ou en schiste; une est en marbre violet. » Il existe bien, au Musée d’Antiquités, à l’étage inférieur d’une monlre\ une douzaine de tablettes. La plupart sont effectivement creusées d'un
1. Salle de la Mosaïque. Le catalogue fait mention de ces tablettes sous le nom de tablettes d écrire.
godet au centre et, d’après nos connaissances, doivent être attribuées à un usage pharmaceutique ; mais elles sont quatre ou cinq fois plus larges et plus épaisses que les cachets d’oculistes, et en cela, aussi bien que dans la description de leur matière, s’écartent de ce qu’en dit Espérandieu.
— L'histoire du monde, a-t-on dit, est un perpétuel recommencement. Nous disions, au commencement de ce petit travail, combien la médecine offrait et avait toujours offert une proie tentante aux empiriques malhonnêtes, qui ne craignent pas de faire un commerce en tirant parti de la peur de la maladie ou de la mort.
D’après Rever, Senèqüe, dans sa 64® lettre, stigmatise la foule des charlatans qui compromettaient l’oculistique à cette époque , et il cite les maladies de l’œil comme un exemple de la sobriété qu’il faut généralement mettre à faire des recherches ou des essais de nouveautés, et de la préférence qu’il faut donner aux moyens connus en les employant avec sagesse et connaissance de cause.
Un sage conseil, sous la plume de Sénèque, n’étonnera personne ; mois on ne se serait peut-être pas attendu à trouver en lui un défenseur de l’ophtalmologie.
Paul PETIT.
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R.' M. N. — Iconographie médicale normande, planche 22.