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UNE QUESTION D’HYGIÈNE RUE MARTAINVILLE A LA FIN DU XVP SIÈCLE

Venir parler de l'insalubrité de la rue Martainville à la fin du XVI® siècle, paraîtra sans doute oiseux à bien des lecteurs. Cette rue possède encore, de nos jours, une mauvaise réputation au point de vue de l'hygiène, réputation à vrai dire un peu surfaite; car, en examinant attentivement les différentes rues de Rouen, on en trouverait sans peine quelques-unes dont l’insalubrité surpasserait celle de la rue Martainville. Mais à l’époque dont je veux parler, la rue Martainville était la plus importante de Rouen, non seulement pour le nombre de ses habitants, mais pour la richesse de son commerce et de son industrie. Elle était le prolongement de la voie réunissant Rouen à la capitale de la France, et c’est par la rue Martainville que se firent toutes les entrées solennelles des archevêques, ducs, princes et rois. La paroisse Saint-Maclou, dont cette rue est l’axe, était la plus riche de la ville; lorsque les églises étaient invitées à fournir une aumône volontaire, ce qui équivalait à un ordre de payer une taxe proportionnelle aux ressources de chacune d’elles, Saint-Maclou payait toujours plus que les autres. Vers l’époque qui nous occupe, elle était peut-être à son apogée. Alors que pour une famine les principales paroisses fournissent douze ou quatorze mines de blé, et les autres beaucoup moins, Saint-Maclou donne trente mines.

Parler de la salubrité de la rue Martainville, c est donc montrer l’état d’une des rues les plus riches et les plus importantes de la ville; ce n’est pas choisir une exception, mais bien présenter le tableau réel de la situation de toute la ville. l’endant plus de vingt ans les habitants réclamèrent pour avoir, vers le milieu de la rue, une fontaine d’eau potable qu’ils ne parvinrent pas à obtenir. Je

vais leur laisser présenter leur cause en me contentant de reproduire une de leurs pétitions. Ils disent être cinq ou six mille habitants « de la rue Martainville et autres adjacentes, comme rue du Petit-Ruissel, de la Chièvre, du Clos-Saint-Marc, du Figuier, de la Gloë, de la Vigne et des Penteurs ; depuis la porte Martainville jusqu’au carrefour du Ponchel ».

« Disants les suppliants que passé a longtemps ils auroient faict plusieurs remonstrances et supplications tant à vos prédécesseurs Eschevins que à la justice et police generalle de ceste dicte ville que à Monsieur le bailly de Rouen ou ses lieutenants; comme ils auroient et ont encore de présent grande souiïreté et nécessité d’eau de fontayne aud Cartier et speciallement au bas et millieu de la rue Martainville ; là où il n’y a mesmes aucunes bonnes eaues de puis à mettre ny exposer au corps humain pour estre les eaues dudict Cartier, bourbeuses, puantes et fangeuses provenantes des maresquerie et puants ruisseaux du cartier. Leur causant ordinairement des malladies pestilentieuzes comme il est nottoire et remarquable, n’ayant pour tout usage d’eau nette que de semblable que les bestes et chevaux boyvent dans la riviere de Martainville. Eau dans laquelle il y tombe et coulle journellement les ordures, excrements et immondices du proffit des Célestins et des chambres communes de Hameline* en la maresquerie, du lieu des Vallides, les vuidanges des rnesguichiers, taneurs, paucheliers, qui de jour à autre rendent la rivière blanc comme laict de la chaux qu’ils y gettent hors de leurs fossés, sans comprendre encore le ruisseau de la rue des Voirriers sur lequel est encore basti plusieurs chambres communes et autres immondices, le tout fluant auxdictes rivières. Sy aucun a affaire d’ung voirre d’eau nette lui convient faire unze à

1. Ce nom de Hameline ou Amelinne est sans doute celui du promoteur de la création des cabinets d’aisances publics. Son nom servit à désigner ces petits édicules, comme de nos jours le nom d’un ancien préfet de police sert à désigner dans la langue populaire les boîtes à ordure dont il a prescrit l’usage.

Hameline était-il Rouennais ? Je n’en sais rien, mais c’est dans des documents rouennais qu'il est cité, et celui-ci est jusqu’à présent le premier en date.

Dans les Estreines universelles, de Tabarin, pièce toute rouennaise, il est parlé du « papier brouillé du Pontaritaine, Pont-de-Robec, Chambres Ameline, Basse-Vieille Tour et autres ».

David Ferrand commence une des ses poésies puriniques de la façon suivante ; Ainchin comme j’estois dans les chambres Amelinne Mes cauches avaliez, pour. faire man paquet.

douze cents pas de chemin qu’il y a distance depuis leurs maisons jusqu’à Saint-Maclou ou à la fontayne Jacob, hors la porte Martainville. Chose tellement nécessiteuse que cela sera par vos prudences jugé très nécessaire y remedier. Pour cause nosdicts sieurs considérant ce que dessus et que c'est toujours le premier cartier où commence ordinairement lesdictes malladies pestilenlieuzes, à raison desd. incommodités des eaux de fontayne et de l’usage au contraire des puantes eaux ci-dessus mentionnées, il vous plaise ordonner et commander faire en lad. rue Martainville une fontayne de ung seul courant ou tuyau, soit au coing de la rue du Figuier ou ailleurs oü trouverez bon plus commode, pour la facillité de laquelle fontayne se pourra fournir eau aisément de la perte qui se faict de la superfluité d’eau tombant de une cuve dans Robec proche la porte Saint- Hillaire pour nous en distribuer au cartier seullement telle quantité que désirerez bien, à prendre au courant et canal passant par votre fontayne huant devant l’église Saint-Vivien. Et soubs votre meilleur advis et prudence et du maître des ouvrages de lad. ville et de son expert et fontaynier d’icelle trouverez le chemin fort abrégé depuis lad. fontayne Saint-Vivien jusques et passant le maître portail de ladite eglise allant droit sous le pont et droit par la rue du Gredilaux-Penteurs pour rendre au coing de la rue du Figuier, rue Martainville. En quoi faisant vous obligerez à jamais lesdits bourgeois et habitants à continuer de prier Dieu pour la prospérité de vous tous et vous ferez bien. »

Cette pétition est datée de 1606. Elle n’est ni la dernière ni surtout la première. Je l’ai choisie parce qu’elle renferme en assez peu de phrases tout l’exposé de la question, et montre que la solution était très simple. Mais il ne faudrait pas croire que la demande était produite pour la première fois. A la pétition qu’on vient de lire , les échevins répondirent que la demande était très juste mais qu’ils ne pouvaient s’en occuper étant à la fin de leur mandat; c’est ce que nous apprenons par une autre pétition qui fut présentée au corps municipal en 1608, et qui eut le même sort. Bien d’autres requêtes avaient antérieurement subi le même échec. En 1588 les habitants avaient cru qu’ils allaient obtenir facilement une fontaine d’eau potable. Ils avaient même commandé à un spécialiste un projet de fontaine. « Nicollas Abraham, maîtie sculteur, ymagier, paintre en ceste ville de Rouen, demeurant en la rue de la Boucherye-Saint-Ouen », avait dessiné pour eux le

projet de fontaine que reproduit la planche ci-jointe, et il en avait établi les devis.

Cette fontaine représentait sainte Marthe tenant un goupillon duquel l’eau aurait jailli en forme de parapluie au-dessus de la tête. Le mouton héraldique lui-même projetait l’eau pure. Un bel esprit du temps avait complété le projet par un jeu de mots et avait voulu mettre la rue sous la protection de sainte Marthe en proposant une étymologie fantaisiste : Marte en ville, qui après tout me satisfait autant que celle des érudits Martis via.

Notre confrère P. Noury, dans un article de la Chronique médicale (15 nov. 1902), a parlé incidemment de la fontaine faisant l’objet de cet article et aussi de la fontaine qui est contre l’eglise Saint-Maclou. Pour la fontaine de Sainte-Marthe, il n’a pas eu entre les mains le document original, et citant de seconde main il a commis une erreur de date et de nom, erreur sans importance pour le sujet qu’il traitait, mais que je dois rectifier, les articles de la Chronique étant considérés comme faisant foi. Il ne s’agit pas de la Vierge mais de sainte Marthe, et le projet de cette fontaine est postérieur à l’érection de la fontaine qui est contre l’église Saint- Maclou ; enfin si la Vierge, ou pour mieux dire sainte Marthe, arrose le démon, à moins que ce ne soit la malladie pestilentieuze, elle le fait d’une façon bien honnête et décente, ce dont on pourrait douter dans la citation de la Chronique médicale.

Quant à la fontaine qui est placée contre l’église Saint-Maclou, notre confrère y a justement relevé des détails naturalistes sur l’exactitude desquels tout le monde est aujourd’hui d’accord. Voici ce qu’il en dit : « Sur la fontaine Saint-Maclou, accotée contre l’église, les deux génies qui accostent le médaillon central, placés dans une position très naturaliste, expulsaient fort ingénument, comme dirait Rabelais, « le superflu de leur boisson » sous forme d'une onde pure. On voit encore fort bien le génie de gauche tenant à deux mains le trou qui logeait autrefois le tuyau de sortie de l’eau. »

Cette interprétation est tellement indiscutable, qu’un projet de restauration dû au sculpteur Foucher s’y conformait entièrement. Il est piquant de rapprocher de la description précédente une autre description faite en 1846 par l’abbé Üuin Lacroix, auteur d’une Histoire de l'église Saint-Maclou : « Le médaillon, dit-il, est entièrement brisé, mais il est aisé de le rétablir exactement d’après les indications que nous donnent les débris existants.

» Alix quatre coins du médaillon sont les quatre signes des Evangélistes, ce qui indique que le projet représenté était tiré de quelque passage des Ecritures

» Cette fontaine était insignifiante par elle-même; mais touchée et pour ainsi dire vivifiée par un ciseau chrétien, elle est devenue un poétique et gracieux symbole des grâces du ciel. »

L’abbé Ouin Lacroix pense que le sujet du médaillon représentait la fontaine Jacob où Jésus rencontra la Samaritaine. Il n’est pas douteux qu’ilait raison ; mais, ce qui est frappant, c'est que là où le prêtre n’a vu que le sujet religieux, le médecin n’a vu que l’anatomie : Adaptation spéciale des organes visuels selon les professions.

S’il en est ainsi, il y avait une fontaine .Jacob à chaque extrémité de la rue Martainville.

Le souvenir de la véritable fontaine Jacob est lié avec celui de l’hôpital de Jéricho ou du Saint-Esprit pour les pauvres aveugles. C’était une petite source au pied de la côte Sainte-Catherine, sous la forteresse, sur la paroisse Saint-Paul. Les écrivains qui en ont parlé disent qu’elle existe encore dans une propriété privée de la rue Préfontaine, sans indiquer toutefois le moyen de trouver cette propriété. (C’est le pré portant actuellement le n° 8.)

Il y avait aussi dans ces parages la fontaine du prieuré de Saint- Michel. Entre la maison qui fait l’angle de la rue du Mont-Gargan et de la rue du Chemin-Neuf, et la maison qui fait suite sur la rue du Chemin-Neuf, existe un passage, aujourd’hui condamné, qui conduisait à la fontaine Saint-Michel, laquelle existe toujours. La rue du Chemin-Neuf portait autrefois le nom de rue du Faubourg- Martainville. Que l’on aille du Clos-Saint-Marc, par exemple, à la rue Préfontaine ou à la rue du Chemin-Neuf, la distance est fort grande, et comme disaient les pétitionnaires, il y avait bien des pas à faire quand on avait besoin d’un voirre d'eau nette.

Les Echevins avaient des soucis plus graves ; ils étaient pour ou contre la Ligue, pour ou contre les huguenots. C étaient les questions politiques et religieuses de l’époque. La peste interrompait parfois, et même assez fréquemment, dune façon intempestive, l’étude des grandes questions de partis, mais on compiend qu une afl’aire de borne-fontaine ne pouvait trouver place et distiaire de préoccupations plus captivantes.

Pourtant les habitants de la rue Martainville avaient, sans tenii

compte de leur jeu de mots, de bonnes raisons ; ils avaient appelé les beaux-arts à leur aide, leur pétition eût mérité mieux qu’un classement, si soigneux fût-il, dans les cartons des Archives municipales.

G. PANEL.

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