Lepecq de la Clôture, tome II, p. 85o
Les soussignés, membres du Collège de Chirurgie de Rouen, qui ont visité la petite demoiselle Q. . âgée de cinq ans, et qui est le sujet de leur consultation, sont d'avis que sa maladie est une phtisie scrofuleuse ; ils fondent leur opinion : 1” sur l'engorgement scirreux des glandes du col et des aisselles, qui annonce celles du poumon, des bronches et le poumon lui-même être dans le même état; 2° la voûlure du dos, avec agrandissement de la poitrine; 3° la toux sèche convulsive et presque continuelle, le marasme, etc., et ils estiment que cette maladie est d'autant plus grave que son principe est héréditaire, tant du côté paternel que maternel, et qu'il est impossible de faire prendre aucune espèce de remèdes à la petite malade. Ils se borneront donc à indiquer un régime convenable aux circonstances et à la maladie; le régime est le lait, que l'on donnera s'il est possible pour toutte nourriture, on observera que ce soit toujours de la même vache, on le donnera de diverses manières, en soupe, en bouillie, on peut faire celle-ci avec le grueau, la farine de ris, la farine de jiommes de terre, la farine pectorale de goujaud, enfin de manière que, par les changements, la malade ne s'ennuie point. On peut cependant, de temps en temps, lui donner un peu de blanc de poulet, du poisson léger, de la gelée de pommes pour faire diversion. Ils croient que l'on pourrait essayer de faire bouillir une partie de son lait et le jetter bouillant sur une petite poignée de feuilles de saponaire et quinze ou vingt cloportes écrasés; le lait, ainsi préparé, pouvant tenir lieu ou en partie des remèdes fondants qui conviennent à la malade, s'il est possible de lui faire prendre. Comme les purgatifs légers et doux lui sont encore nécessaires, ils en conseillent l'usage de temps en temps, par exemple une once de manne en larmes fondue dans une tasse de lait, on y ajoutera une once de sirop de roses solutif à prendre en deux ou trois petits verres dans la matinée.
Délibéré à Rouen, le ^juin 1786.
Leschevin. Pillore. Sciaux, chirurgien.
Le diagnostic fait par les trois membres du Collège de Chirurgie ne paraît pas discutable : l’enfant est tuberculeux. Nous n’insisterons pas sur ce diagnostic ; peu nous importe que la malade ait été ou non tuberculeuse : le seul point intéressant à retenir de cette consultation, c est le traitement de la tuberculose.
Le traitement se résume ainsi : régime lacté. Ce n’était pas précisément une nouveauté thérapeutique. Hippocrate donnait du lait aux phtisiques, et considérait que cet aliment remplaçait tous les autres remèdes. Les médecins, pendant plusieurs siècles, recommandent 1 usage du lait dans la phtisie, à l’exemple du grand maître :
Aux gens que pas-à-pas conduit vers le tombeau La phtisie ou la fièvre lente,
On (irdonne le lait de chèvre ou de chameau.
Ou celui de jument comme chose excellente.
Tel est un des conseils de l’école de Salerne, mis en vers français par un Normand, Bruzen de la MartinièreL Tous les ouvrages de médecine du xviii® siècle vantent les bons résultats donnés par le lait dans la guérison de la tuberculose pulmonaire. De toutes les observations publiées à cette époque, relatives à la tuberculose traitée par le lait, nous ne retiendrons que celles dues à un médecin de Rouen des plus illustres, Lepecq de la Clôture, parce que ce médecin appliquait à ses malades tuberculeux la cure de grand air en même temps que le régime lacté. Nous avons déjà montré l’ancienneté du traitement de la tuberculose par l’air pur des campagnes 2; nous ne reviendrons pas sur cette question ; mais nous tenons à signaler ce fait que la tuberculose a été traitée par la cure d'air, à Rouen, en 1770. Nous n’avons pas trouvé, dans le cours de nos recherches, des observations de tuberculeux soignés par le grand air, antérieures à celles de Lepecq de la Clôture.
En 1770, Lepecq de la Clôture envoie un phtisique à la campagne « prendre le bon air » ; le malade s’améliore, revient ensuite à la ville où il va moins bien ; « il retourne à sa campagne à la fin de juin, pour y suivre sévèrement la diète laiteuse qui l’a sauvé complètement.^» Ce malade ne prit pendant six mois, pour toute nourriture, que du lait de vache. Il ne faut pas s’étonner de voir Lepecq de la Clôture appliquer à la tuberculose la cure du grand air plus d’un siècle avant nous; il avait déjà, à plusieurs reprises, plaidé la cause du grand air, en particulier dans l’Introduction de son
1 . L’art de conserver la santé, composé par l’Ecole de Salerne. Traduction nouvelle en vers français, par M. B. L. M. (Bruzen de la Martinière); La Haye, 1743, p. 39.
2. Association rouennaise pour la préservation de la tuberculose. La Colonie de santé. — Rapport sur l’exercice 1904, par MM. Hélot et Paul Petit, page 4.
3. Lepecq de la Clotûre : Observations sur les maladies épidémiques; t. 1, pp. 330 et 371 .
ouvrage sur les Maladies épidémiques, donl on peut extraire cette phrase digne d’un hygiéniste moderne : « Le mouvement, l’agitaiion de l'air, l'action des vents, sont naturellement destinés à dépouiller l’air de ses parties étrangères et nuisibles : mais dans la plus grande partie des cités, ne cherche-t-on pas à se préserver de ces salutaires effets? On s’enferme dans des habitations échauffées par le feu domestique, au feu des poêles, évilant avec soin d’en renouveler l’air bientôt infecté par les vapeurs de charbon L » Aussi, Lepecq, rapportant dans une autre partie de son ouvrage deux autres observations de tuberculeux guéris après avoir pris du lait « médicinalement », fait remarquer, imbu de l’utilité de l’air pur, que ces deux malades prirent beaucoup d’exercices suivant ses conseils. Dans un cas, il s’agit d’un négociant de Rouen, atteint de tuberculose, auquel le lait de vache rendit l’appétit et l’embonpoint; le malade ayant eu une rechute, consulta à Paris; on lui fit continuer le traitement du médecin de Rouen, c’est-à-dire la diète laiteuse. L’autre observation concerne une tuberculose au début; le régime lacté fut ordonné, le malade engraissa et guérit 2,
Les médecins de Rouen qui examinèrent l’enfant pour lequel ils signèrent la consultation précédente ne conseillent pas d’envoyer leur petite malade à la campagne. S’ils ne suivent pas, en cela, l’exemple de leur confrère rouennais Lepecq de la Clôture, comme lui ils ne font pas usage de médicaments, car on ne peut considérer les quelques feuilles de saponaire, et les quinze ou vingt cloportes, sur lesquels ils conseillent de jeter du lait bouillant, comme un médicament très actif.
A l’occasion de la consultation de Leschevin, Pillore et Sciaux, nous avons été heureux de signaler à nouveau l’ancienneté de la cure d’air ; autrefois les médecins n’envoyaienl pas systématiquement les tuberculeux à la campagne ; ils leur conseillaient seulement de prendre l’air, et leurs malades s’en trouvaient bien. Il nous paraît également curieux de constater que le lait, comme traitement de la tuberculose, n’a pas été complètement abandonné. Il a été conseillé il y a quarante ans environ Dernièrement encore,
1 . Lepecq de la Clôture : Collection d’observations sur les maladies et constitutions épidémiques. Introduction, p. 30.