‹ La médecine et l'art en NormandieChapitre 64 sur 98 · Vie de Corneille, p · texte numérisé non relu

Vie de Corneille, p

Ces quelques notes sur la santé de Pierre Corneille, très incomplètes et peu précises, montrent qu’à partir de l’année 1652 jusqu’à sa mort, ce grand homme ne cessa guère d’être malade. On peut émettre l’opinion que son séjour aux eaux de Bourbon fut nécessité par une menace de congestion cérébrale. L’affaiblissement de son intelligence dans les dernières années de sa vie permet de croire qu’il mourut des suites d’un affection cérébrale. Au xvii® siècle, on n’a pas voulu, au moment de sa mort, soulever le voile qui nous cache sa dernière maladie; peut-être a-t-on craint à tort de diminuer ce grand nom ; mais Corneille serait mort de ramollissement cérébral ou de paralysie générale qu’il n'en resterait pas moins le grand Corneille et le père de la tragédie française L

1. Pierre Corneille est un génie et on peut se demander, poursuivant cette étude pathologique, s’il n’existe pas un rapport entre l’apparition de son génie et son affection cérébrale ? On répondra oui, si on admet les théories de Lombroso sur l’homme de génie. Ce savant a signalé, en effet, la fréquence des anomalies de l’organe môme des hommes de génie qui est la source de leur gloire. Aristote avait également dit que l’on observe souvent des accès de congestion de la tête chez les hommes illustres de la poésie.

Le grand Corneille n’eut pas une vie hygiénique ; il prenait peu d’exercice et devait être sujet à des congestions comme toutes les personnes qui se livrent sans mesure, aux travaux de l’esprit; son voyage à Bourbon permet de supposer qu’il eut plusieurs menaces de congestion cérébrale. L’apogée de Corneille coïnciderait à une période congestive du cerveau. C’est celle qui précéda son séjour aux eaux ; la période de décadence serait celle des lésions cérébrales. Signalons ces rapports : l’absence de diagnostics précis sur les maladies de Corneille ne nous permet pas d’insister davantage.

D’autres renseignements plus précis sur Corneille viennent également confirmer les idées de Lombroso sur l’homme de génie : Cet illustre poète présente, en effet, une infériorité notoire de quelques fonctions psychiques, et, comme tous les génies, il a des lacunes. 11 parlait difficilement : La Bruyère dit qu’il était d’une conversation ennuyeuse : a 11 prend un mot pour un autre et il ne juge de la beauté de ses pièces que par l’argent qui lui en revient. 11 ne sait pas les réciter, ni lire son écriture ». Boisrobert disait également qu’il barbouillait en lisant. Corneille lui-même se rendait bien compte de son défaut de prononciation, et il le signale ainsi dans un portrait en vers qu’il a tracé de lui :

« l’on peut rarement m’écouter sans ennui,

Que quand je me produis par la bouche d’autrui. »

Comme beaucoup d’hommes de génie. Corneille était mélancolique; tous scs contemporains, qui ont laissé un portrait de lui, sont d’accord pour dire qu’il était triste et difficile à dérider. On peut dire aussi que Corneille a totalement manqué d’aptitudes à la vie pratique. 11 ne s’occupait pas lui-même de ses intérêts ; méprisait l’argent dont il avait grand besoin ; dans son intérieur même, il paraît avoir négligé de s’occuper d’affaires où la présence du chef de la famille est indispensable ; absorbé par ses travaux, il prit peu de part à la direction de sa famille.

Défauts de prononciation, mélancolie et absence d’aptitudes à la vie pratique, voilà les trois lacunes du génie de Corneille.

La carrière de Tliomas Corneille, contrairement à celle de son frère, se passe sans maladies ; il eut, disent ses biographes, pendant toute sa vie, une santé égale et robuste, malgré son application continuelle au travail. En 1699, Corneille de Lisle commença à constater nettement un afbiiblissement de sa vue ; il était âgé alors de 74 ans. Six ans plus tard, en 1705, il est nommé vétéran de l’Académie des Inscriptions, parce qu’il ne pouvait suffire â sa tâche, à cause de « sa vue si faible qu’il ne lui en reste pas même assez pour se conduire^. »

D’autres infirmités succédèrent, dit-on, à la perte de la vue, et il se retira aux Andelys, où il mourut â l’âge de 84 ans, le 8 décembre 1709. Il est possible, étant donné son âge, que l’affection oculaire de Thomas Corneille ait été la cataracte.

Si l’on compare la santé des deux frères avec leurs productions théâtrales, on voit que Thomas a produit toute sa vie, pendant laquelle sa santé a toujours été égale, des œuvres d’une valeur â peu près égale. La vie de Pierre, au contraire, se divise en deux périodes, si on fait abstraction de ses premiers essais : une période dans laquelle il s’élève comme auteur tragique aussi haut que possible, dans Le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte : c’est avant son voyage â Bourbon, puis une période de décadence, pendant laquelle sa santé est toujours chancelante ; on sent dans ses dernières œuvres que l’esprit du grand Corneille s’affaiblit et s’éteint peu à peu : ce sont deux de ses dernières tragédies qui ont inspiré à Boileau le célèbre épigramme :

Après V Agésilas,

Hélas!

Mais après V Attila,

Holà!

On s’est souvent étonné de la courte durée du génie de Corneille et de sa décadence brusque avant sa vieillesse. Voltaire en a donné l’explication par un trait plaisant : un lutin lui aurait inspiré les plus beaux endroits et l’aurait abandonné dans les mauvais. Cet inspirateur n’a peut-être pas été un lutin, mais une déesse, Hygie, la déesse de la santé ^ .

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