‹ La médecine et l'art en NormandieChapitre 87 sur 98 · PRINCIPALEMENT A ROUEN · texte numérisé non relu

PRINCIPALEMENT A ROUEN

La passion du public pour les questions médicales ne date pas de nos jours; si on veut faire l’histoire de l’inoculation de la petite vérole, il suffit d’ouvrir les mémoires et les journaux politiques du xviiP siècle, pour y trouver tous les faits relatifs à l’inoculation qui y sont relatés, en même temps que les événements littéraires et politiques. Les marchands de modes profitèrent de l’engouement de leurs clientes pour lancer une nouvelle coiffure historiée et emblématique qui fut appelé bonnets à l’inoculation. L’inoculation était figurée patun serpent, une massue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits !

Bien plus, Tronchin étant l’inoculateur le plus réputé, on fit des robes du matin qui furent nommées tronchines, parce que Tronchin recommandait aux femmes de se promener et de faire de l’exercice le matin L

On pourrait s’étonner du succès obtenu par l’inoculation auprès des femmes, car si la maladie était plus bénigne chez les- inoculés, on n’en avait pas moins la figure picotée, suivant l’expression courante -,

Tronchin, le célèbre médecin de Voltaire, qui écrivit l’article « Inoculation » dans V Encyclopédie du XVIIP siècle, définit ainsi l’inoculation^ :

« L’opération par laquelle on communique au corps sain la petite vérole par application ou par insertion », dans le but de prévenir le danger et les ravages de cette maladie contractée naturellement.-'

1 . Correspondance littéraire de Grimm, série I, tome H, page 22. — Causeries d’un curieux, de Feuillet de Conçues, tome II, p. 257. — De Goncourt : La femme au XV H 1° siècle, p. 361.

2. Journal de Médecine de Paris, 13 mars 1904 : L'Inoculation.

3. Nous publions plus loin une lettre de Tronchin à un médecin de province sur l’inoculation.

L’origine de cet usage est très ancien. La Motraye, voyageui français, avait vu pratiquer l'inoculation en Orient, en 1712, et il apprit que cette coutume y était en usage depuis plusieurs siècles, et, chose assez curieuse, l’inoculation avait été pratiquée en France, dans quelques provinces, avant le xviii® siècle, puis avait été abandonnée. Voici comment elle fit son apparition officielle en Europe. A la fin du xvii“ siècle, deux femmes grecques inoculaient à Constantinople ; elles opérèrent trois médecins, Timon, Palarini et Antoine leDuc; ce sont eux qui firent connaître cette pratique.

En février 1717, Boyer, qui fut plus tard doyen de la Faculté de Paris, soutint dans sa thèse à Montpellier, « qu’il était plus à propos d’exciter par art une petite vérole bénigne que d’abandonner à la nature une affaire de cette conséquence dans un cas ou cette tendre mère semblait se conduire en marâtre ».

En 1721, l’inoculation fut pratiquée à Londres sur six condamnés à mort et réussit. De la Coste fit connaître ces expériences en France, et, en 1729, l’inoculation reçut l’approbation de Helvétius d’Astruc, de Falconnet et de quelques autres. Mais l’année suivante, Hecquet soutint que « l’inoculation ne ressemble à rien en médecine, mais plutôt à la magie ». Sur ces entrefaites, de la Coste mourut, et l’inoculation fut oubliée.

C’est de La Condamine qui tira l’inoculation de l’oubli en France; il lut, en 1754, à l’Académie des Sciences, son Mémoire pour l'établissement de l'insertion de la petite vérole. Grimm, dans sa correspondance littéraire, dit que ce mémoire fut fort applaudi, il le trouve curieux et agréablement écrite L’année suivante, la première inoculation fut pratiquée en France par Tenon.

Puis en 1756, Tronchin, qui une dizaine d’années avant avait fait à Amsterdam l’essai de l’inoculation sur son propre fils, fut appelé à Paris pour inoculer les enfants du duc d’Orléans.

Dès cette époque, un chirurgien de Rouen, Lecat, passionné pour toutes les questions médicales, étudia l’inoculation, et lut, en 1756, à l’Académie de Rouen, un mémoire intitulé : « Doute sur l'inoculation varioleuse ». Ce mémoire a été perdu et n’a pas pu être publié dans le Précis de V Académie

Page 1