DESCARTES. — SOCRATE
En 1831, si la mémoire ne me trompe, me trouvant un jour chez le docteur Spurzheim, qui voulait bien me donner, ainsi qu'à quelques autres curieux, des leçons de phrénologie, dont il paraît que j'ai assez mal profité, il nous montra le moule en plâtre d'un crâne qu'il venait, disait -il, de recevoir de Suède et qui était celui de Descartes. Nous fûmes immédiatemment frappés, moi et les autres, de la notable petitesse des parties antérieures et supérieures du front. Spurzheim fit la même remarque, mais sur notre observation qu'une
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pareille dépression des organes des facultés rationnelles chez un esprit de cet ordre, était fort extraordinaire, il répondit que « cette disposition n'avait rien d'éton- « nant, car Descartes n'était pas un aussi grand pen- « seur qu'on l'a cru. »
Ce fait, que j'ai eu occasion de rappeler ailleurs, a engagé l'honorable phrénologiste de Lyon, qui a bien voulu commenter mon commentaire sur le masque de Napoléon, à entreprendre une étude du même genre sur Descartes (1). Il me permettra de retoucher un peu à mon tour le portrait phrénologique qu'il fait de ce personnage.
Et d'abord qu'est-ce que c'est que ce crâne de Descartes? M. Imbert, sans nier son existence, fait, cependant, observer que je suis le seul qui l'ait vu. Je pourrais, au besoin, citer quelques-unes des personnes qui assistaient à cette communication de Spurzheim (2). J'ignore si ce crâne existe dans quelque collection ; je ne me fais pas garant de son authenticité; je ne garantis que le témoignage et le jugement de Spurzheim.
Cette question, du reste, n'est ici d'aucun intérêt, car les portraits sur lesquels argumente M. Imbert présentent absolument la même configuration frontale que celle du plâtre de Spurzheim, et nous avons, par conséquent, une base d'interprétation commune.
De l'aveu de M. Imbert, le front de Descartes, très-
(0 2e lettre. Études phrénologiques sur Descartes, par le docteur Ombros (Imbert). 1834. In-8°. Lyon. (2) Entre autres M. Mignet.
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large et proéminent dans la région sus-orbitaire, était étroit et fuyant dans la région coronale. On sait comment Spurzheim expliquait cette apparente singularité. M. Imbert adopte l'explication et entreprend, ce que ne fit pas le phrénologiste allemand, de la justifier par une analyse interprétative du génie et du caractère de Descartes.
Descartes donc, selon M. Imbert, ne fut pas proprement un métaphysicien. Sa philosophie n'est pas une de ces constructions systématiques qui supposent une grande puissance d'abstraction et de combinaison ; le véritable caractère de son esprit était le doute critique, le goût des recherches expérimentales ayant pour objet les propriétés de l'étendue, les phénomènes du monde physique; c'était un observateur curieux de faits de détail, un investigateur patient de la nature, qui apportait à toutes ses études la circonspection et la sage lenteur qu'il recommande dans sa méthode. Toutes ces qualités et dispositions intellectuelles, M. Imbert les trouve lisiblement écrites au-dessus et autour des orbites du fondateur de la philosophie moderne, aîasi que dans l'histoire de ses travaux et de sa vie. Dès son extrême jeunesse, Descartes fait des expériences, il se passionne pour l'histoire, il étudie la botanique, la physique, Tanatomie, il aime à converser avec les savants, à cultiver son jardin (organes de Y individualité, de Y éventualité) ; il applique l'algèbre à la géométrie (organes du calcul, de Y étendue, de la configuration) ; il s'occupe de dioptrique (organe du coloris) ; il écrit sur la théorie de la musique (sens de la mélodie) ; il aime à
voyager (sens des localités); il règle bien ses dépenses (sens de Yordre) ; en même temps il joue volontiers (sens de ['espérance) ; il fait un Traité de mécanique (sens de la constructivité) ; il écrit bien sa langue (sens du langage), etc. En admettant que tous ces organes se montrent véritablement sous les sinus" frontaux de Descartes ou aux environs, ce qu'on pourrait contester en partie, je demande quel jugement en porterait un phrénologue non prévenu ? il est extrêmement probable que comparant l'inégalité de développement des facultés rationnelles et réflectives et des facultés sensitives et perceptives, et la prédominance de ces dernières, il diagnostiquerait un artiste, un architecte, un peintre, un ingénieur, plutôt qu'un philosophe. M. Imbert qui sait à qui il a affaire, subordonne de son plein arbitre toutes les facultés à celle du calcul, et, avec ces éléments, au lieu d'un praticien compose un théoricien ! Mais je laisse cette partie du commentaire pour m'arrêter à l'autre, beaucoup plus importante, qui met dans tout son jour la vanité de tout l'échafaudage phrénologique. Pour expliquer la dépression des organes des hautes facultés de comparaison et de causalité (Spuizheiin), de sagacité comparative, d'esprit métaphysique (Gall), on prétend que Descartes fut un philosophe plus curieux des faits que des systèmes, un observateur, un expérimentateur, enfin un esprit positif par excellence. On ajoute que toute la philosophie de Descartes se résout dans sa méthode, et que cette méthode n'est autre chose que la suspension philosophique du jugement dans 1rs choses douteuses et. la pru-
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dente résistance aux entraînements de l'imagination et à l'influence de l'autorité.
C'est au moyen de cette interprétation qu'on justifie le mot de Spurzheim et qu'on donne gain de cause à la phrénologie.
Mais le Descartes de la phrénologie, de Spurzheim et de son disciple, n'est pas, il s'en faut, le véritable. C'est là un portrait psychique de pure fantaisie. Le prétendu scepticisme de Descartes n'était qu'un instrument de destruction destiné à ruiner l'édifice de la vieille science. II commence par mettre en question toutes les existences, tous les objets des sens, de la foi, de la raison; mais c'est du bout des lèvres. Au-dessous de ce doute préliminaire de pure forme, s'élève un dogmatisme puissant, arrêté, inflexible. Descartes détruit la vieille science, mais ce n'est que pour bâtir la sienne dessus. Il entreprend et accomplit son œuvre avec une audace de pensée qu'aucun réformateur n'a surpassée. Sa philosophie n'est pas un recueil de faits. C'est au contraire une explication universelle. Elle embrasse tout ce qui tombe sous la pensée humaine, l'homme, Dieu et le monde. Partant du fait de conscience, cogito, il élève sur cette simple base tout l'édifice de la connaissance humaine, et ce travail purement logique est précisément une de ces constructions métaphysiques et abstraites dont parle M. Imbert. L'expérience ne lui fournit rien que ce premier fait, je pense, dont il tire tout le reste par une sorte de déduction géométrique. Son procédé ordinaire, c'est la démonstration logique; il ne décrit ni ne raconte ja-