II
Je dois ajouter à ces investigations phrénologiques quelques observations générales sur le crâne et le visage de Napoléon, considérés sous le rapport de l'art. Je craindrais de laisser croire aux lecteurs que la tête du grand homme ne méritait pas l'admiration dont elle a été l'objet. Au point de vue phrénologique elle est fort commune, et semble même avoir été faite exprès pour dérouter le système de Gall; mais sous le rapport de l'art elle est d'une éminente beauté. Les caractères distinctifs du front et de la face sont l'harmonie, la régularité âet la pureté des contours. Les lignes en sont ondoyantes, souples et gracieuses. Rien de tourmenté, d'irrégulier, de heurté. Tout l'effet physionomique résulte des proportions harmonieuses de l'ensemble. Les qualités dominantes sont la finesse, l'élégance , la délicatesse plutôt que la force et l'énergie, circonstance qui eût surpris Lavater et qui étonne tous ceux qui s'attendaient à trouver dans la physionomie de Napoléon l'empreinte de son irrésistible volonté, de ses passions indomptables, de son génie puissant et arrêté. Tout cela se trouvait, diton, dans son regard; mais ici les yeux manquent, et dans ces lignes immobiles, on ne trouve qu'une beauté pure et paisible.
Je termine ici ce que j'avais à dire sur le crâne de Napoléon ; je n'ai plus qu'à y mettre une conclusion.
Cette conclusion est : 1° que le crâne véritable de Napoléon, tel que nous le donne le moule de M. Antomarchi , diffère beaucoup de tous les portraits,
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bustes et médailles qui ont été faits de sou vivant;
2° Que ce moule étant la seule image authentique de Napoléon, toutes les déterminations phrénologiques faites précédemment sont nulles ;
3° Que le commentaire phrénologique du docteur Antomarchi sur le crâne de Napoléon est complètement inexact et infidèle;
4° Que le crâne de Napoléon, étudié et commenté d'après les règles phrénologiques, ne confirme point le système organologique de Gall, et le réfute, au contraire, complètement.
Je m'en tiens à ces quatre conclusions, ni plus ni moins. Je souhaite fort que les phrénologistes se tirent avec honneur de ce mauvais pas. Il est extrêmement fâcheux que la tête de l'homme le plus extraordinaire des temps modernes soit si mal assortie avec leur système : mais enfin, elle est là, et ils ne pourront pas s'en débarrasser aussi facilement que de celle de la jeune Indienne dont nous avons parlé dans le temps. Je serais bien aise de leur voir surmonter cette difficulté ; mais je doute fort qu'ils y réussissent. Ils n'ont guère, en effet, que trois partis à prendre : ou nier les facultés de Napoléon, ou faire voir qu'elles se trouvent en effet sur son crâne, ou enfin expliquer pourquoi elles ne s'y trouvent pas, et aucune de ces choses ne me paraît praticable.
Un phrénologiste de Lyon, le docteur Imbert, a
publié, sous forme de lettre, une petite dissertation sur le masque de Napoléon (1), dans laquelle il attaque l'interprétation que nous en avons donnée. Sa critique, d'ailleurs pleine de modération et de sens, aurait pu avoir cependant plus de portée, s'il avait mieux saisi le vrai point de vue de nos objections. Nous n'avons prétendu qu'une chose, que nous soutenons encore, c'est que les parties du crâne de Napoléon conservées dans le plâtre de M. Antomarchi ne présentent pas les caractères phrénologiques qui devraient s'y trouver d'après le système de Gall. Nous n'avons raisonné que sur ces parties, et non sur celles qui manquent. Permis, avons-nous dit, aux phrénologistes de mettre dans la portion absente de ce crâne ce qu'il leur plaira, pourvu qu'ils conviennent que dans la partie observable et mesurable les indications de Gall sont en défaut. Rien ne les empêche de dire que Napoléon ayant été surtout remarquable par l'énergie de la volonté, par la constance des résolutions, par l'instinct du commandement et de l'action, c'est dans les deux organes de la fermeté et de la vanité qu'il faut chercher l'explication de sa vie et de son caractère. Les phrénologistes n'y ont pas manqué. M. lmbert et même M. Bailly (de Blois) (2) nous renvoient, d'un commun accord, à la région postérieure et supérieure de la tête. Nous avons à répondre à cela deux choses : d'abord, que cette région n'existant pas, la supposition de ces phrénologistes est entièrement gratuite; et de
(1) Cette brochure parut sous le pseudonyme (TOmbros.
(2) Dans un article du journal le Temps (août 1831).
plusque,même en leur accordant le plus haut développement possible de ces organes, ils ne seraient pas plus avancés. Sans doute Napoléon a possédé à un haut degré la fermeté, l'amour de l'approbation ou de la gloire, et un orgueil démesuré; mais on peut être ferme de tantde manièreset pour tant d'objetsdifférents; on peut placer son orgueil ou sa vanité dans tant de choses diverses ; on peut enfin si mal régler ces deux sortes de dispositions morales, que, même dans l'esprit des interprétations phrénologiques, il est impossible de rien conclure de positif de la seule présence de ces facultés. Un grand développement de ces organes pourrait tout aussi bien produire un maniaque entêté qu'un héros. Les maisons de fous sont pleines de gens qui se croient rois, empereurs, et qui soutiennent ce rôle avec une obstination indomptable. Il y a dans le monde des systématiques en adoration perpétuelle devant leurs propres idées, qui se croient les seuls grands et les seuls sages, et qui travaillent avec une persévérance infatigable à la propagation de leurs prétendues vérités. La fermeté, l'amour- propre, peuvent être, suivant les cas, l'origine de grandes vertus, de grands vices, s'allier à la sagesse et à la folie, conduire au bien ou au mal. Ainsi, dans l'hypothèse où Napoléon aurait eu ces deux organes très-développés (ce qu'on ne sait pas positivement), il faudrait encore prouver comment l'action de ces deux organes a pu et dû être dirigée et spécialisée par les autres de manière à produire cet étonnant caractère que nous connaissons. Or, c'est là ce que les phrénologistes n'ont point fait et ne
peuvent point faire, parce que les éléments leur manquent. Ce faux-fuyant n'est donc pas acceptable, car il repose sur un fait supposé, et ce fait serait-il prouvé, il ne servirait à rien.
Du reste, M. Imbert avoue que le diagnostic que nous avons porté d'après la portion visible du crâne est juste, et que nous n'avons pas fait tort au Napoléon phrénologique en le définissant: un esprit sensé, juste, mais peu capable de hautes conceptions; mémoire solide, surtout pour les faits et les lieux ; inaptitude radicale pour les mathématiques et les sciences exactes; aptitude à beaucoup de choses, mais à un faible degré; en pratique comme dans la spéculation, du bon sens, de la sagesse, de l'intelligence, mais rien de grand, ni d'original ou d'extraordinaire. « Mais, dit M. Imbert, si, au lieu de ce simple masque, nous avions la tête tout entière, notre jugement serait bien différent ! » Et il ajoute cette observation naïve : « Remar- « quez que ce n'est point une hypothèse : car, si nous « pouvons annoncer que telle forme du crâne produit « toujours telle faculté, nous pouvons dire aussi que « telle faculté n'existe jamais sans telle forme de tête; « donc Napoléon ayant été doué certainement de fer- « meté et d'amour-propre, ces deux organes ont dû « exister sur le crâne. » Ce syllogisme sera inattaquable quand il sera démontré que les déterminations craniologiques sont infaillibles, et c'est précisément cette majeure qui est en question.
Un autre phrénologiste de grande autorité, M. Dumoutier , a commenté aussi le masque de Napo-
Jéon (1). 11 assure que ce masque offre vingt-sept organes. Nous n'en avions, nous, compté guère que dix-neuf ou vingt, ayant négligé de parler de ceux que Spurzheim a placés dans les orbites, comme inutiles à notre but. D'ailleurs, M. Dumontier n'a pas fait non plus grand usage de ces derniers, qui sont fort douteux, même dans l'opinion de Spurzheim. Il a signalé, comme nous, la mémoire des lieux, des faits; mais il a oublié de dire que le crâne n'en était pas mieux pourvu que celui de la plupart des hommes. 11 a dit, comme nous encore, que l'organe de la Causalité était très-faible. Or, on voudra bien faire attention que c'est à peu près là le seul organe auquel le système rattache les facultés d'abstraction, de raisonnement, de généralisation, l'intelligence proprement dite, et qu'il s'agit, non pas seulement d'un général et d'un conquérant, mais du président et orateur principal du conseil d'Etat où a été délibéré le Code civil. L'Esprit Caustique ou de Saillie plus nul encore. Napoléon pourtant avait une humeur satirique très-prononcée. Dans la conversation, le sarcasme, l'ironie et Fépigramme étaient ses armes favorites; il saisissait le ridicule comme un Français, et s'en moquait avec la mimique d'un Italien. La phrénologie ignorait sans doute cette particularité du caractère et de l'esprit de Napoléon ; car, si elle l'avait connue, elle n'aurait pas cherché en vain cet organe sur son crâne. On a parlé de l'organe de la vénération (théosophie deGall); mais la région où il se
(i)Dans une séance annuelle de la Société de phrénologie. (1834.)
trouve n'a pas été moulée; fut-il moulé et développé à souhait, il s'ensuivrait que le sentiment religieux et contemplatif a dû avoir beaucoup d'énergie chez Napoléon, ce qui est encore à prouver. M. Dumoutier a aussi trouvé le désir d'avoir (vol de Gall, convoitivité de Spurzheim). 11 y est, sans doute, c'est-à-dire il existe véritablement la place où il devrait être; mais nous répétons que cette place est très-peu proéminente. On conçoit qu'on tienne beaucoup à cet organe ; car c'est le seul au moyen duquel on puisse supportablement expliquer l'humeur envahissante et conquérante de Napoléon. On le trouve également sur tous les voleurs, depuis le brigand qui assassine et pille sur les grands chemins, jusqu'au filou qui escamote un mouchoir dans une foule. Désirer d'avoir le monde ou un mouchoir, c'est évidemment le même instinct, l'amour de la propriété. Enfin , si nous ne nous trompons, M. Dumoutier aurait constaté sur le crâne napoléonien l'organe du penchant à cacher (ruse de Gall, sécrétivité de Spurzheim) et l'absence de l'instinct conservateur de la vie (alimentivité).'Pav la saillie du premier, on expliquerait les stratagèmes militaires de Napoléon, ses talents diplomatiques, et peut-être même son goût pour l'ordre et l'économie, et par l'affaissement du second son insouciance pour les besoins du corps, son mépris de la vie, etc. Nous abandonnons ces découvertes à leur sort.
L'insignifiance parfaite de la plupart de ces déterminations, et la circonstance essentielle de l'absence ou du moins du peu de relief des facultés de l'intelli-
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gence et de la raison, n'ont pas empêché ce phrénolo- «isle de conclure que tout, dans la tète de Napoléon, révèle la grandeur des pensées et l'élévation du génie, c'est-à-dire que la conclusion est en contradiction avec les prémisses. Le phrénologiste de Lyon et M. Bailly (de Blois) s'arrangeront comme ils pourront avec M. Dumoutier, eux qui conviennent que le masque de Napoléon ne signifie rien et ne peut rien signifier, et qui mettent dans la région sincipito-occipitale (qu'on ne connaît pas) tout ce qui n'est pas et devrait être sur les parties antérieures, les seules connues. Nous pouvons les accorder en disant que, ni par ce qui se voit, ni par ce qui ne se voit pas, le caractère, le génie, les facultés spéciales de Napoléon ne sont phrénologiquement expliqués par son crâne; ce qui probablement ne modifiera ni n'affaiblira en rien l'opinion du monde et de la postérité sur cet être prodigieux.