F1ESCHI
Encore un démenti formel donné par la nature à la crànioscopie.
Il s'agit de ce furieux qui, pour atteindre une seule tête, n'a pas hésité à commettre vingt meurtres, et à faire d'un assassinat individuel un massacre.
Le crâne de Fieschi est d'une parfaite insignifiance au point de vue phrénologique. Les plus complaisants
commentateurs y trouveront difficilement de quoi échafauder quelques conjectures dans le sens du système. On ne peut nier, cependant, que la constitution morale de cet homme ne fût d'une trempe peu ordinaire. L'exécution de son crime suppose déjà une force de volonté et une énergie de résolution peu communes. Sa tenue pendant sa maladie et pendant le procès, et enfin sa fermeté sur l'échafaud ont révélé une vigueur de caractère à toute épreuve. De l'ensemble de sa conduite pendant six mois, jusqu'au moment où sa tête est tombée, de tout ce qu'il a fait, de tout ce qu'il a dit, est résultée pour tout le monde l'idée d'un esprit emporté, sensible indomptable, susceptible des entraînements les plus opposés, dominé par un besoin impérieux d'action et par un sentiment de personnalité des plus vifs, capable de tout entreprendre et de tout exécuter, en mal ou en bien, pourvu qu'il y eût au bout de l'action quelque chose qui chatouillât sa vanité. Préoccupé avant tout de son importance personnelle, et ayant la conscience de l'énergie et de la détermination qu'il pouvait déployer au besoin, il ne prise guère dans les autres que la force de la volonté, et traite de lâchetés les hésitations de son complice Pépin. Les hommes doués de force physiques aiment assez à en faire parade; il en est souvent
(i) Après l'exécution de Fieschi, la tête fut portée à Bicêtre, où le Dr Lélut, un des médecins de cet établissement, en fit l'autopsie (21 février 1836) en présence de MM. Leuret, Dumoutier, Gervais, Gaubert, Debout et Peisse. Le* cerveau fut dessiné par M. Chazal.
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de même des caractères énergiques. Fieschi se pose avec ostentation sur le terrible piédestal qu'il s'est élevé, et semble dire aux hommes épouvantés qui le regardent : Qui d'entre vous en eût fait autant ? Ce n'est pas du crime qu'il se vante, car il s'avoue coupable et plaint ses victimes, mais de l'irrésistible résolution qu'il suppose. Telle est la supériorité qu'il s'arroge et dont il est fier. Que sa tête tombe, c'est bien, mais qu'on lui rende cette justice qu'il a bravement conduit et exécuté son entreprise. Lui-même eût préféré mieux employer son courage. Après la lâcheté, ce qu'il méprise le plus, c'est l'ingratitude; et ce qu'il exalte le plus après le courage, c'est le dévouement, la reconnaissance. Sa vie est pleine de beaux traits de ce genre. A Embrun il éteint, au péril de sa vie, un incendie qui pouvait ouvrir la porte aux détenus. A Paris, il se fait le bouclier d'un bienfaiteur contre les balles. Il propose à un autre de le défaire de ses ennemis, s'il en a, car en offrant sa vie pour gage de son dévouement, il n'imagine pas qu'il puisse refuser celle des autres. Tl a la fidélité animale du chien qui se jette sur ceux que lui désigne son maître, et qui se noie ou se brûle avec lui s'il le faut. C'est là son point d'honneur, assez semblable à celui de ces bravi italiens du seizième siècle qui gagnaient leur vie à tuer pour le service des grands, et qui se laissaient pendre sans rien révéler.
D'autres éléments de ce caractère singulier et bizarre peuvent être rapportés à l'influence de la race. Ses paroles trahissent l'imagination et la vivacité ita-
Hennés. La constance avec laquelle il garde pendant quarante jours son secret sur son lit de mort est tout à fait dans les mœurs corses. Plus tard, l'hypocrisie profonde avec laquelle il cherche à colorer par un prétendu sentiment de véracité et de patriotisme des aveux arrachés en réalité par l'espoir d'une commutation de peine, et l'apparence de naïveté avec laquelle il soutient ce rôle, font le plus grand honneur à son talent pour cette espèce de fourberie qui a caractérisé longtemps la politique de sa nation, et dans laquelle les Italiens, en général, excellent, dans les grandes comme dans les petites affaires. Il y avait en lui du charlatan, du comédien et du brigand, c'est-à-dire qu'il offrait un résumé assez complet des mauvais côtés du caractère italien. Il y joignait la violence des passions, qui, bien ou mal dirigées, sont le principe de toutes les grandes décisions et de tousles grands résultats dans la vie des hommes. Enfin, dans un coin de ce cœur de fer il y avait un reste de sensibilité humaine, unfoyer d'émotions douces et sympathiques qui, mêlées aux penchants les plus redoutables, ont jeté quelque intérêt sur le dernier acte de la vie de ce malheureux.
Une physionomie morale si énergiquement dessinée méritait bien d'être exprimée par quelques-uns de ces signes extérieurs dont parle la phrénologie. Il n'en est rien cependant, et, comme nous le disions, la tête de ce Bravo est phrénologiquementde la dernière banalité. Le volume absolu est des plus ordinaires, et les proportions relatives n'offrent aucune particularité
PHBÉNOLOGIE. — PIESCBI. M)
saillante. Le front est des plus nuls; le diamètre latéral plus nul encore. Il n'y a qu'une région du crâne qui s'élève d'une manière un peu sensible, c'est celle qui dans la topographie craniologique répond à la philogéniture et à V habitat ivité. Les phrénologistes en feront ce qu'ils voudront. Les prétendus organes de la vanité et de Yorgueil (dispositions morales aussi distinctes, selon cette profonde psychologie, que le sens de la vue l'est de celui de l'ouïe), n'offrent aucune proéminence appréciable. Fieschi pourtant était largement pourvu de cette propriété psychique, double ou simple. C'était là la maîtresse roue de la machine.
Voici, du reste, pour l'édification des phrénologistes qui feraient quelque difficulté de nous croire sur parole, un tableau des mesures prises par M. Lélut sur la tête de Fieschi et le court commentaire qu'il y a joint. Us peuvent s'en rapporter à cet observateur, qui est très-exact et de plus très-fort en phrénologie :
Pouces. Lignes.
Grande circonférence 20 5
Demi-circonférence antérieure. ... 10 5
Demi-circonférence postérieure. . . 10 3
Diamètre longitudinal ? 3
Diamètre frontal 3 lu
Diamètre temporal 5 G
Diamètre inter-auriculaire 5 2
Diamètre inter-mastoïdien 4 l
Diamètre sincipito-mentonnier ... 9 »
Hauteur de la face 3 H
Hauteur du crâne, mesurée du ni-
Pouces. Lignes.
veau du conduit auditif externe. 4 5
Circonférence supérieure longitudinale prise de la racine du nez à la crête occipitale externe 10 5
Circonférence supérieure prise du niveau du conduit auditif externe. 10 »
« Le front a une étendue ordinaire et l'angle facial une ouverture moyenne. Le crâne est allongé, et les tempes sont notablement plates. Elles n'offrent en aucune façon les saillies extérieures du Meurtre, de la Ruse, de la Prudence; mais celle du Vol y est assez marquée. Sur la ligne médiane supérieure on remarque les proéminences correspondant à la Bonté, à la Théosophie. Celle de la Fermeté est médiocrement marquée, et celle de l'Orgueil et de la Vanité encore moins ; il en est de même à peu près de celle du Courage et de l'Attachement. Mais les fosses occipitales supérieures qui correspondent à la pointe postérieure des lobes cérébraux font une saillie autrement marquée (1). »
Ainsi pas de propension Assassine, pas de Ruse, pas de Fermeté, pas de Courage, pas d'Attachement, pas de Vanité. TelestleFieschiphrénologique; c'est-à-dire l'antithèse complète du Fieschi psychologique. N'estce pas pour la crânioscopie qu'a été dit le mot : fronti nulla fides ?