LE PETIT PATRE SICILIEN MANG1AMELE
11 vient de nous arriver de Syracuse un jeune garçon
(1) L'épaisseur des os du crâne était au frontal de 3 lignes, aux tempes de 2 lignes, à l'occipital de 2 lignes. Le poids de l'encéphale (après quelques jours de conservation dans l'alcool), était de 1,365 grammes ; du cerveau seul, 1,200 grammes; du cervelet et moelle allongée, î65 grammes.
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phénoménal, doué d'une prodigieuse aptitude au calcul. Il a été présenté à l'Académie des Sciences, devant laquelle il adonné des preuves décisives de cette extraordinaire faculté.
Cet enfant, âgé de dix à onze ans, nommé Mangiamele, est fils d'un berger et berger lui-même. C'est un exemple frappant de l'innéité des facultés intellectuelles et de leur puissance de développement spontané, fait constaté depuis le commencement du monde par tous les moralistes et tous les philosophes qui avaient dit : nascuntur poetœ, bien avant que le docteur Gall eût essayé de faire passer ce lieu commun pour une découverte du premier ordre. Cet enfant, dont les traits n'offrent rien de très-notable, a manifesté presque en naissant une aptitude particulière pour le calcul. II ne doit presque rien à l'étude, car on ne lui a guère enseigné que la signification de quelques mots techniques, tels que carré, puissance, racine, etc., qui l'ont mis seulement à même de comprendre les questions que lui font les mathématiciens. Quant aux méthodes arithmétiques, et, en général, à tout ce qui constitue la science des nombres, on ne lui en a jamais rien communiqué. Tout ce qu'il sait, il l'a appris par lui-même ; il est, dans la rigueur du mot, autodidacte. La nature des problèmes qu'il a résolus avec la plus grande facilité, quelquefois en moins d'une minute, sans le secours d'aucune opération graphique, prouve que sa science est fort mystérieuse. Nous ne pensons pas qu'il n'y ait ici que de la mémoire. Il en faut sans doute beaucoup pour exécuter
de tête une longue suite d'opérations arithmétiques, quelles qu'elles soient; mais la mémoire seule ne fournirait que les moyens d'exécuter les calculs ; elle ne remplirait que l'office du papier et des chiffres, en supposant que le jeune Sicilien n'emploie que les méthodes ordinaires qui ne seraient qu'abrégées par la rapidité des opérations mentales du calculateur. Mais cette supposition n'est guère probable. On ne peut pas concevoir une mémoire capable de combiner en deux ou trois minutes les opérations si compliquées et si longues que suppose la solution des équations du degré le plus élevé par les méthodes ordinaires. D'un autre côté, on sait que les procédés usuels ne lui ont pas été enseignés. Il est donc beaucoup plus vraisemblable qu'il emploie quelque méthode plus parfaite et plus directe, et c'est ce qu'il serait extrêmement important de savoir. Il est très-possible, toutefois, qu'il ne soit pas en état de rendre compte lui-même de ce qu'il fait. On a peut-être trop négligé jusqu'à présent les occasions de tirer parti des faits analogues. Ces espèces de monstruosités intellectuelles sont assez fréquentes. Le calcul et la musique surtout en offrent de nombreux exemples. Ce qui a contribué à les faire négliger, c'est que ces génies précoces et en apparence gigantesques ne produisent que de stériles tours de force et s'arrêtent tout court. Cependant, il y a des exceptions. Mozart, qui, à l'âge de dix ans, composait de la musique qui étonne encore aujourd'hui par sa science technique, est devenu ensuite le plus grand Maestro du monde.
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D'Alembert raconte à ce sujet une anecdote charmante. Un jeune paysan de huit à dix ans passait dans son village pour un prodige en fait de calcul. D'Alembert eut la curiosité de le voir et de l'interroger. Mon ami, lui dit-il, j'ai tant d'années, les années se composent de tant de jours, les jours de tant d'heures, les heures de tant de minutes, et les minutes de tant de secondes, combien ai-je vécu de secondes depuis le moment de ma naissance jusqu'à présent? L'enfant réfléchit un instant , et dit un nombre , que d'Alembert, qui de son côté avait fait le calcul la plume à la main, trouva faux. « Tu te trompes, mon ami, lui dit-il, tu n'as pas bien compté. » L'enfant ayant réfléchi de nouveau, renouvelle sa première solution et déclare la maintenir. D'Alembert refait à son tour ses chiffres, et, arrivant de son côté au même résultat, maintenait la sienne. « Mais, monsieur, lui dit alors l'enfant, vous avez peut-être oublié dans votre calcul que le nombre de jours n'est pas égal dans toutes les années, et c'est de là que vient votre erreur. )> Ce qui était vrai. Ce jeune garçon était M. Ferry, qui s'est fait connaître comme un des mathématiciens les plus distingués de ce siècle. Ces tours de force ne sont donc peut-être ni aussi aveugles, ni aussi purement mécaniques qu'on le suppose; il se pourrait que ce fussent des tours d'adresse susceptibles d'être analysés, et capables de mettre sur la voie de véritables découvertes. L'application de l'algèbre à la géométrie n'est aussi qu'un mécanisme pour ceux qui l'emploient. Avant que cet instrument fût entre les
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mains de tout le monde, Descartes, qui en connaissait seul le secret et la puissance, se jouait de difficultés qui lassaient la patience et la sagacité des plus habiles mathématiciens de l'Europe. Il n'est pas probable que Mangiamèle soit un Descartes; mais les procédés particuliers qu'il a trouvés pour son usage pourraient bien être mis au service de tout le monde, si l'on parvenait à les découvrir.
Quel beau cas phrénologique que ce petit prodige ! c'est bien ici, pour le coup, qu'il fallait s'attendre à quelque saillie cérébro-crânienne proportionnée à la saillie de la faculté psychique. Il s'agit ici non plus d'une de ces facultés protéiques, comme Y idéalité, V éventualité , la convoitivité, qui signifient tout ce qu'on veut ; mais d'une faculté délimitée, spécialisée, parfaitement définie et circonscrite, sur laquelle il n'y a pas à équivoquer. Il faut donc qu'elle se trouve très-ostensiblement figurée aux lieu et place indiqués par Gall sur le crâne de Vito Mangiamèle. Mais voilà que, par une de ces espiègleries que la nature s'amuse à faire aux phrénologistes, la tête de notre Ragazzo présente une dépression marquée juste à l'angle externe de l'arcade orbitaire, c'est-à-dire au point précis assigné à l'organe de la numération ! Ce fait ne nous a pas étonné, car dans les têtes assez nombreuses de bons et mauvais sujets que le hasard a mises entre nos mains depuis quelques années, les déterminations crânioscopiques se sont invariablement trouvées en défaut, de manière que ce que la phrénologie appelle la règle est toujours l'exception; mais il a étonné les phrénologistes, et
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si fort qu'ils ont dû tenir conseil pour tirer le système de ce mauvais pas. F. J. V. Broussais, qui est le métaphysicien en chef de la doctrine, et M. Dumoutier qui en est le praticien le plus accrédité, ont été chargés d'expliquer au public phrénologique cet événient. Il faut que le cas ait paru bien grave pour qu'on ait jugé nécessaire de mettre en avant deux personnages si considérables.
Quoi qu'il en soit, voici les résultats de l'expertise faite par ces deux habiles docteurs en phrénologie (1).
Ils commencent par établir que le talent de Vito n'est pas un simple fait de mémoire, ni une faculté en quelque sorte mécanique, exclusivement bornée à des combinaisons de nombres. M. Dumoutier parle avec l'admiration la plus exaltée de son génie qui devine la science, de la puissance, de la grandeur de son imagi* nation et de son caractère, de son extraordinaire puissance d'induction et de généralisation. La nature, a selon lui, imprimé sur son front le sceau des Pytha^ gore, des Archimède, des Euclide, des Neivton, des Kepler. F. J. V. Broussais déclare partager cette admiration et approuver le diagnostic de son collègue. Sur quoi sont fondées ces étonnantes hyperboles? C'est ce qu'on ne nous dit pas, à moins qu'on ne prenne pour des preuves de génie transcendant et de grandeur d'âme l'intelligence supérieure et l'intrépidité que le petit bonhomme a déployées, en permettant à M. Dumoutier de mouler sa tête, après avoir toute-
(1) V. La phrénologie, journal, etc., tome I, 1837, no 9, et discours dan9 une séance de la Société de Phrénologie.
fois un peu pleuré, ce qui est, du reste, très-excusable chez un Pythagore de dix ans. Des renseignements pareils, avec quelque gravité qu'on les donne, ne sauraient être considérés comme sérieux. Ce sont des assertions tout à fait gratuites. Mais les phrénologistes en avaient besoin pour résoudre la difficulté que nous avons posée, savoir : le développement démesuré d'une des facultés phrénologiques fondamentales, et l'absence à peu près complète du prétendu organe cérébral correspondant. Si, en effet, les prodigieuses opérations d'arithmétique de Vito ne sont pas le produit de la mémoire ou du sens des nombres, mais le résultat des facultés supérieures d'abstraction, de généralisation et de raisonnement, il n'est plus besoin du tout, comme dit très-bien F. J. V. Broussais, que V organe de la numération ait un volume énorme", si Vito Mangiamele additionne, soustrait, divise et multiplie, s'il compte et calcule avec les organes de la comparaison, de la causalité, ou tout autre qu'il plaira aux phrénologistes d'investir de ces fonctions, l'organe de la Numération devient aussitôt à peu près inutile, et son absence ne doit plus étonner les hommes de bonne foi et les vrais amis de la science, comme dit encore F. J. V. Broussais. La solution de M. Dumontier, quoique moins clairement exprimée, est au fond la même que celle de F. J. V. Broussais. Moyennant cet accommodement, tout s'explique, comme on voit, à souhait. Il faudrait un volume pour développer les conséquences de cet élastique système d'interprétation, au moyen duquel on est toujours sur de trouver sur un
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cràne tout ce qui doit y être. J'avoue même qu'il est impossible de réfuter cette explication dans l'état actuel de la psychologie phrénologique. Avec Gall il aurait été peut-être plus facile de s'entendre, car ce chef de la doctrine avait au moins cherché à préciser avec quelque soin ce qu'il entendait par une faculté, et déterminé tant bien que mal la sphère et la spécialité d'action de celles qu'il avait admises. Mais ses disciples ont introduit dans la théorie psychologique un tel vague et une telle confusion; ils ont, par des modifications et altérations successives, tellement embrouillé le sens primitif des déterminations posées par le fondateur, qu'il est devenu tout à fait impossible de les comprendre et de s'en faire comprendre. L'extension qu'ils ont donnée aux facultés dites fondamentales permet de leur conférer le rôle qu'on veut, et de faire intervenir indifféremment celle-ci ou celle-là pour les opérations intellectuelles ou les qualités morales les plus opposées.
Que n'ont-ils pas fait, par exemple, de l'organe et de Tinstinct ca?wassier de Gali ! Gall avait cru voir chez les animaux carnivores un développement plus considérable du diamètre transversal du crâne que chez les herbivores (1). Il plaça en conséquence derrière et
(1) Cette loi anatomique, établie par Gall, comme toutes les autres, sans l'ombre d'une preuve, a été complètement réfutée par M. Lélut, à l'aide de mesures rigoureuses prises sur les crânes de plus de cent espèces d'animaux (oiseaux et mammifères). Voir De l'organe phrénologique de la destruction chez les animaux, etc., etc., 1838, 8°.