‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 18 sur 89 · II · texte numérisé non relu

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au-dessus du conduit auditif un organe auquel il rattacha l'instinct du meurtre, instinct évidemment nécessaire, disait-il, à tout animal destiné à se nourrir d'une proie vivante, et qui se trouve aussi très-développé, dans l'espèce humaine, chez les assassins. Spurzheim adopta l'organe, mais il en définit autrement la fonction qu'il conçut d'une manière plus générale. Il substitua à l'idée particularisée de l'action de tuer, de mettre à mort un être vivant, du meurtre, l'idée de l'action de détruire en général, de détruire n'importe quoi, les êtres inanimés comme les êtres animés, un homme, une maison, un meuble, un château de cartes ; et l'instinct Carnassier devint et fut appelé la destructivité. Puis esf]venu F. J. V. Broussais qui, voulant expliquer pourquoi le cheval et le mouton, animaux très-peu assassins, ont les masses latérales du cerveau très-considérables, réunit les instincts de la défense et de l'alimentation à la destructivité, attendu, dit-il très-ingénieusement, que manger de l'herbe c'est détruire, et se défendre c'est se battre, et, par conséquent, tuer à l'occasion (1). Quoique très-heureuse, cette manipulation de l'instinct du meurtre, dont l'initiative appartient à M. Vimont, n'approche pas pourtant de celle

(1) Séance de l'Académie de médecine du 3 mai J83G. Celle explication avait un inconvénient auquel F. J. V. Broussais ne pensait pas, c'est qu'elle rendrait inutile un enrganc des prus importants celui de la défente de soi-'méftic, ("a combatlirité), et un autre plus précieux encore, celui de VaUinpntivi'c, imaginé par le docteur Hoppe, de Copenhague, qui sérail ainsi frustré de la gloire attachée à cette découver'e. A la vérité, il nous resterait toujours, au pis aller, L'estomac;

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opérée dernièrement par des phrénologistes américains, à l'occasion d'un théologien célèbre, également distingué par la douceur de son caractère, la force et l'élévation de son esprit, et par la grande influence morale qu'il exerce, mais qui se trouve maladroitement porteur d'un organe carnassier d'énorme dimension, qu'aucun autre organe honnête ne contrebalance. Suivant ces phrénologues, ce digne homme manifeste son penchant inné pour la destruction et le meurtre par ses efforts violents pour détruire le vice et jeter à bas les systèmes d'erreur, et c'est ainsi qu'il assouvit ses penchants sanguinaires (1) ! !

Quelles vicissitudes n'a pas subies cette autre propriété morale appelée dans la nomenclature de Gall orgueil ou fierté? Gall, par une métaphore vraiment jolie, identifiait l'Orgueil dans l'homme avec le penchant qui porte certains animaux à vivre dans les montagnes, et, en général, sur les hauteurs (2) ; et il établit, pour cette double manifestation, un seul organe commun à l'homme et à l'animal. ^Spurzheim, peu satisfait, à ce qu'il paraît, de ce rapprochement, sépare les deux instincts; il nomme l'orgueil Y amour-propre, et du sens des hauteurs il compose Yhabitativité (attachement au sol natal, amour de la patrie), et assigne

(1) An eœamination ofphrenology, in two lectures, etc., etc. By Thomas Sewall, m. d. professor of anatomy and physiology. Boston, 1837, in-8o.

(2) Aussi prétend-il que les Suisses sont remarquablement dotés de cet organe, ainsi que leurs compatriotes les Chamois. Sur les fondions du cerveau, t. IV, p. 274.

à chacun de ces penchants un siège et un organe spécial. Un phrénologiste écossais, plein d'ingéniosité, M. George Combe reprend cette habitotivité en sous-œuvre et la transforme en concentrativité {concentrât iveness), faculté universelle, chargée, dit-il, de concentrer les pensées et les sentiments, et d'augmenter l'intensité d'action de tous les autres organes.

Mais l'exemple le plus curieux de ces transmutations fonctionnelles est celui de l'organe de la mémoire des choses, placé par Gall au-dessus de la racine du nez. Cette mémoire est d'abord changée par Gall lui-même en sens des choses, puis en sens de perfectibilité, d'éducabilité, ce qui n'en augmente guère la clarté. Spurzheim arrive qui en fait deux organes et deux facultés qu'il place l'une au-dessus de l'autre; il appelle la supérieure faculté des phénomènes ou éventualité, l'inférieure, individualité. Ceci, comme on voit, se raffine singulièrement. M. G. Combe admet les deux facultés de Spurzheim sous le nom générique d'individualité, qu'il distingue en haute et basse, la haute représentant l'éventualité, la basse l'individualité proprement dite. Enfin, M. Welsh, non moins fort dans le distinguo, assure gravement que l'une de ces moitiés de l'Individualité de G. Combe n'est pas autre chose que la faculté de percevoir le mouvement, l'autre moitié servant à je ne sais plus trop quoi.

Dans le fait de Vito Mangiamele, les phrénologistes appliquent sous une forme un peu différente cette méthode substitutive. Ne trouvant pas vers les tempes l'organe cherché, ils lui trouvent un remplaçant sous

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le coronal, de même que chez Napoléon ils ont trouvé à l'occiput ce qui manquait dans les parties frontales. Si la tête de ce jeune garçon eût présenté un fort développement de l'organe du Calcul, ils n'auraient certes pas manqué de le faire valoir et de le grossir au besoin, et ils auraient laissé, comme de raison, dans l'ombre toute cette région coronale dont ils font grand bruit. Cet organe manquant à peu près, ou du moins étant complètement insuffisant pour expliquer la prédominance avérée de la faculté qui y est attachée, ils se rejettent sur les parties saillantes du crâne quelles qu'elles soient, et font honneur de tout à celles-ci. Or, c'est là une énorme contradiction et un subterfuge puéril. Du moment qu'on admet un nombre déterminé, sans plus ni moins, de facultés aussi spéciales, aussi indépendantes les unes des autres que celles des sens externes (et c'est là la base et le fond du système), il est absurde de dire qu'une de ces facultés peut faire le travail des autres. Aucun organe cérébral ne saurait (dans l'hypothèse phrénologique) en suppléer un autre, pas plus que l'œil ne saurait suppléer l'oreille. Or donc, quand il s'agit de nombres, de chiffres, de calcul, c'est une bien malheureuse ressource d'invoquer la comparaison , la causalité, Y induction et que sais-je encore ? Les deux phrénologistes n'ont pas même cherché à faire concorder de tout point leurs explications. M. Dumoutier nous dit que si Vito est un grand calculateur et un grand mathématicien, c'est qu'il a les organes de l'individualité, de Y éventualité, de la comparaison et de la causalité.

F. J. V. Broussais y ajoute l'organe des formes. Si nous cherchons maintenant comment ces facultés réunies (si toutefois on peut attacher une signification précise à ces mots barbares) peuvent faire un mathématicien, la difficulté ne sera pas moindre, et les ténèbres s'épaississent. Qu'est-ce que Y individualité ? C'est, disent leurs livres, la faculté de connaître les objets comme individus, abstraction faite de leurs qualités ou relations. En supposant qu'il y ait une telle faculté, quel rôle pourra-t-elle jouer dans la solution d'un problème numérique? Qu'est-ce que V éventualité? La définition en est apparemment fort difficile, car nul phrénologiste à partir de Gall jusqu'à G. Combe n'a pu en parler tant soit peu intelligiblement. L'explication la plus savante est celle de Spurzheim : « L'Individualité, ditil, cherche les genres de connaissance indiqués par les noms, tandis que l'Eventualité s'occupe des choses désignées par les verbes. » Ceci est très-profond. Mais qu'on nous dise en quoi la faculté désignée par cette lumineuse définition peut être utile à une opération arithmétique ? Il en est de même des formes ou de la configuration. Le rôle de cette faculté paraît ici fort accessoire, à moins qu'on ne dise qu'elle sert à rappeler les chiffres qui sont des figures ; ce que nous ne contesterons pas. Quant à la comparaison, à la causalité, je ne sais trop non plus ce qu'on en veut faire. Pour déterminer des proportions de nombres, il faut sans doute les comparer, mais sans objecter que ce mot de sagacité comparative signifie une infinité de choses, cette faculté n'expliquerait pas

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pourquoi Mangiamèle ne compare que des nombres. La causalité est bien plus gratuitement encore mise en avant, car la notion de cause est totalement étrangère aux mathématiques pures, à la science abstraite de la quantité. Il faut observer, d'ailleurs, que si nous accordons aux phrénologistes l'existence de ces facultés et leur présence sur le crâne de Vito, c'est uniquement pour la commodité de la discussion, car il n'y aurait pas moins à contester sur le front de Vito que sur ses tempes.

On dira peut-être : les phrénologistes avouent-ils que l'organe de la Numération n'est pas à sa place ordinaire sur la tête de Vito ? non, certes, ils ne l'avouent pas, et il ne l'avoueront jamais, ni dans ce cas-ci, ni dans aucun autre. Quoique assez mauvais logiciens, ils savent qu'en général un système ne doit jamais reculer positivement ; dans les occasions périlleuses, comme celle-ci, ils esquivent le point principal, et s'étendent longuement sur les points accessoires. Ils disent bien que l'extrémité orbitaire du crâne de Vito a la configuration particulière propre aux grands mathématiciens; mais ils passent fort vite sur cette région et ses dépendances, pour aller se reposer à l'aise sur un terrain moins dangereux. If. Dumoutier n'arrive à ce passage difficile qu'à travers beaucoup de circonlocutions. Il dit même positivement qu'on a lieu de s'étonner de ne pas trouver dans la constitution physique du sujet des proportions correspondantes à (a puissance et à la grandeur de son imagination. Il dit ailleurs qu'il est probable que les organes cérébraux

ont une grande puissance d'activité, en vertu de laquelle les effets obtenus sortent, pour ainsi dire, des mesures ordinaires ; ce qui signifie qu'à défaut ^.correspondance entre les manifestations et le développement physique des organes, il ne serait pas mal à propos de supposer que les organes ont en activité ce qui leur manque en dimension ; autre espèce de fauxfuyant tout aussi en usage chez les phrénologistes que celui de la transposition des facultés, et non moins contradictoire aux principes fondamentaux du système. F. J. V. Broussais, moins habile, avoue franche ment que les prodiges de calcul qu'on admire dans Vito n'ont pas besoin d'un organe énorme, puisqu'ils dépendent, selon lui, d'autres facultés. Le grand soin qu'on apporte d'ailleurs à établir la discussion sur les autres parties du crâne, l'insistance qu'on met à constater que cet enfant n'est pas un simple prodige de mémoire, mais une sorte de philosophe en herbe, prouvent qu'on ne serait pas fâché de déplacer la question. Mais nous qui sommes de ces sophistes dont parle F. J. V. Broussais, qu'aucune dialectique \A\vèno\Q§\(\\\Q ne peut convaincre, et qui de plus avons l'organe de l'incrédulité, nous affirmons que la tête de ce petit garçon n'offre aucune particularité phrénologique en rapport avec ses étonnantes facultés, et nous répétons que c'est là encore un éclatant échec infligé par les faits au système de Gall.

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