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PSYCHOLOGIE COMPAHATIVE. — DE L'ESPRIT DES BETES

L'esprit des bêtes ! C'est le titre d'un livre extrêmement curieux, instructif, amusant, à la fois plein de sens et de fantaisie, et même d'un peu d'extravagance, et dans lequel on peut apprendre beaucoup sur l'esprit des bêtes et plus encore sur celui de l'auteur. Ce charmant livre de M. A. Toussenel n'est pas une nouveauté ; il date de quelques années (1 ) ; et si on le rappelle ici, c'est que malgré ses allures extra-scientifiques, il contient des faits et des aperçus que la psychologie animale peut mettre à profit. Cette étude attachante qui avait fourni pendant des siècles le texte de tant de discussions philosophiques et théologiques, fut négligée et presque abandonnée de guerre lasse, après la controverse fameuse suscitée par le système de Descartes. Jusque-là la question avait été principalement envisagée au point de vue théologique, et les solutions qu'on en essayait étaient fortement influencées par la considération de leurs conséquences réelles ou supposées à l'égard de la foi. En effet, les spéculations sur Yâme des bêtes, comme on disait alors, touchaient de fort près à celles sur l'âme humaine, et c'était un terrain dangereux. On courait le risque, en philosophant sur ce sujet, de s'attirer de mauvaises affaires. Vers le milieu du dernier siècle, ce danger n'était

(1) L'esprit des bêtes-. Le Monde des oiseaux. Ornithologie passionnelle. Paris, 1863-1855, 3 vol. in-8.— Zoologie passionnelle : Mammifères de France, 2e édition. Paris, 1853, in-8.

pas assez diminué, pour que Buffon n'eût à justifier de son orthodoxie à cet endroit devant la faculté de théologie de Paris. Son discours sur la nature des animaux (1753) est encore peut-être ce qui a été écrit de mieux sur la matière. Sa doctrine est, en substance, un cartésianisme mitigé, une sorte de compromis entre l'automatisme absolu de Descartes et l'opinion non moins absolue qui assimile l'intelligence animale à l'intelligence humaine et n'y voit qu'une différence de degré. Condillac embrassa ce dernier parti (1) qui prévalut, du moins dans le monde officiel des savants et des philosophes de profession. Les dernières conséquences de son système de psychologie animale furent développées par deux écrivains qui ont fait longtemps autorité, Georges Leroy (2) et Dupont de Nemours (3).

Mais cette question est une de celles, passablement nombreuses, que l'esprit humain ne peut ni résoudre ni abandonner. Après Descartes donc, après Bufîbn, après Condillac, après Georges Leroy, d'autres investigateurs ont essayé aussi de casser cette noix.

(1) Traité des animaux, 1755. Directement écrit en opposition à la théorie de Buffon.

(2) Lettres philosophiques sur l'intelligence et la perfectibilité des animaux, avec quelques lettres sur l'homme. Paris, an X, (1802), 8°. —Ces lettres avaient été publiées précédemment sous le nom du Physicien de Nuremberg. Georges Leroy envoya son livre à Buffon qui, encore ému de sa querelle avec la Sorbonne, lui répondit : « Il est bien différent de faire parler les animaux « à Nuremberg ou de les faire parler à Paris. »

(3) Mémoires sur différents sujets, la plupart d'histoire naturelle, etc., 1813.

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Dans ces dernières années cette étude a été particulièrement encouragée, en France, par les travaux de Frédéric Cuvier, exposés, commentés et complétés, dune manière si ingénieuse et sous une forme si élégante, par M. Flourens, dans un de ces petits livres où il condense en un minimum de véhicule matériel le principe actif de gros volumes et de gros systèmes (\). Après Frédéric Cuvier et M. Flourens, le docteur Gabillot a fait un travail sérieux dans lequel Yinstinct est considéré, à un point de vue tout à fait général, comme le principe de tous les mouvements et de tous les actes organiques tant dans l'homme que dans ranimai, thèse qui est la contre-partie de celle de Dupont de Nemours, qui nie l'instinct tant dans l'animal que dans l'homme et rattache tout à l'intelligence (2). Un ouvrage plus populaire, dont le titre indique suffisamment la tendance (3), est celui de M. A. de Nore, qui

(1) Résumé analytique des observations de Frédéric Cuvier, sur l'instinct et l'intelligence des animaux, par P. Flourens, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, etc., 1841. Paris, in-12*

(?) Etude physiologique de l'instinct che% l'homme et chez les animaux, dans l'état sain et l'état malade, par Gabillot, d. m., etc., 1844, 8°, Paris.

(3) Les animaux raisonnent. Organisation, mœurs et faits les plus intéressants de leur histoire, par Alfred de Noie. Paris, 1845, in-8. — Ce livre est, du teste, Irè^-kilcrcssnnt, ccmsi c le dit l'auteur f par le nombre <t la va:ié:é des obscnaJons de irceur* tlt> iimrra';:x c\ surto :l des hislo/i lîês d nt i's h Léros. C:s faits cl histoires concernent toutes les t\vas.-cs de IVmiiialité, depuis réîépnant jiJS-iu'à l'cl< 1 le de u.er. ii y isi rçueslion de 59 espèces de Marri mi fàrésj "20 d'Oiseaux, 10 de llcpliicf, G de Poissons, 9 do Crustacéi cl JluLus juc-, 13 d'Inscc'es, 7 te Zoopbytes. Il n'y manque que '.es Infusoires.

a de l'esprit des bêtes une opinion non moins avantageuse que Dupont, mais qui ne donne guère à l'appui de sa conclusion que des anecdotes, des traits de mœurs et de caractère, des détails biographiques, qui loin d'être, comme il le croit, des preuves de sa thèse, ne sont que le texte même et la matière de la question. Avec plus d'originalité, un autre écrivain a cherché à prouver que les bêtes ont la raison, puisqu'elles peuvent la perdre, en vertu sans doute de l'axiome : Nemo amittere potest quod non habet (4).

En dernier lieu, enfin, un savant professeur de la faculté de Strasbourg, M. Fée, a repris la question dans un tout petit volume de deux cents petites pages (2). C'est dans les petites boîtes que se trouvent, dit-on, les bons onguents. Aussi aimonsnous beaucoup les petits livres, surtout sur les grands sujets qui, d'ordinaire, traînent avec eux tant de bagage inutile d'érudition et d'histoire. Les questions de philosophie surtout réclament d'autant plus de brièveté, qu'elles sont toutes très-vieilles et qu'on ne peut guère, en les traitant, éviter les redites. Il serait notamment assez difficile d'être à la fois long et neuf à propos de l'esprit des bêtes, et c'est ce que M. Fée a parfaitement compris.

Parmi ces productions assez nombreuses, comme on

(1) M. Pierquin. Traité de la folie des animaux. Paris, 1839, 2 vol. in-8.

(5) Etudes philosophiques sut' l'instinct et l'intelligence des animaux, par A. L. A. Fée, professeur d'histoire naturelle à la Faculté de médecine de Strasbourg, 'etc., 1853. Paris et Stras bonrg, in-12.

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voit, ei j'en oublie sans doute plus d'une, les deux plus intéressantes, et par leur valeur propre et par l'autorité du nom et de la position scientifique des auteurs, sont celles de M. Flourens et de M. Fée.

Je ferai sur l'un et l'autre de ces écrits, ou plutôt sur quelques points des questions qui y sont traitées, un petit nombre de remarques.

« L'étude positive des instincts et de l'intelligence « des animaux, dit H. Flourens, commencée par Buf- « fon et par Réaumur, a été, pour la première fois, peut- « être, indiquée comme une science propre par Georges a Leroy (p. 11).» — «Cette science, ajoute-t-il plus loin, a est toute nouvelle. Non, assurément, qu'on ne se soit a beaucoup occupé depuis Descartes, de la question « métaphysique de lame des bêtes. Je ne sais, au « contraire^, s'il est une seule autre question de ce « genre sur laquelle on ait plus écrit. Mais je le répète, « pour l'étude positive et d'observation, pour Yétude « des faits, elle commence avec Réaumur, avec Buffon, « avecoG. Leroy, se continue depuis par quelques ob- « sénateurs habiles, nommément par les deuxHuber, « et reçoit enfin , de nos jours, un certain ensemble et « comme une vie nouvelle des travaux de Frédéric « Olivier (p. 13). »

Les mots soulignés dans ces passages indiquent le sens de notre première remarque. Elle est purement historique. Cet exposé ne nous semble pas tout à fait exact. Sans doute l'hypothèse de Descartes donna un grand retentissement à la question de lame des bêtes, comme on disait alors, et par suite à l'étude

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