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psychologique des animaux ; mais ni cette étude ni cette question n'étaient nouvelles. Sans compter les nombreux témoignages des anciens rassemblés par Bayle (art. Rorarius) et surtout par Georges- Henry Iiibovius (1), ce sujet avait, bien avant Descartes, attiré l'attention des philosophes. Un écrivain que tout le monde a lu, Montaigne, en a longuement disserté à sa manière dans son Apologie de Raimond de Saibonde. Il y conte, avec un charme inimitable, une multitude d'anecdotes dont les bêtes sont les héros, et par lesquelles il cherche à prouver qu'elles sentent, pensent, jugent et raisonnent. Il y combat vigoureusement le système qui ne leur accorde que des impulsions aveugles et machinales. « Je dis doncques, pour revenir à a mon propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer a que les bestes facent par inclination naturelle et « forcée les mesmes choses que nous faisons par notre
« choix et industrie » « Par ainsi le renard, de
« quoy se servent les habitants de la Thrace, quand ils « veulent entreprendre de passer par dessus la glace a de quelque rivière gelée, et le laschent devant eulx a pour cet effect ; quand nous le verrions au bord de « l'eau approcher son aureille bien prez de la glace « pour sentir s'il orra, d'une longue ou d'une voisine « distance, bruire l'eau courant au dessoubs, et, selon « qu'il trouve par là qu'il y a plus ou moins d'espes- « seur en la glace, se reculer ou s'advancer, n'aurions- « nous pas raison de juger qu'il lui passe par la teste
(1) Dissertatio historico-philosophica de anima brutorum. Helmstadt, 1729, in-12.
L'ESPRIT DES BÊThS. 1 | |
« ce mesme discours qu'il feroit en la nostre, et que « c'est une rat ioci nation et conséquence tirée du sens « naturel : ce qui faict bruit se remue ; ce qui se remue « n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce a qui est liquide plie soubs le faix? Car d'attribuer cela « seulement à une vivacité du sens de l'ouïe, sansdisa cours et sans conséquence, c'est une chimère et ne « peult entrer en nostre imagination. » Montaigne va si loin dans son admiration qu'il ne fait pas difficulté de conclure que « ce n'est pas par la raison, par le dis- « cours, et par l'âme que nous excellons sur les bestes. » Cette question si profondément mystérieuse de la psychologie animale a préoccupé les philosophes de tous les temps. Dans l'antiquité, c'était un des lieux communs sur lesquels roulaient les disputes des écoles. Pendant le règne de la philosophie scholastique, le dogme chrétien de la rédemption , dont l'âme humaine avait été l'objet privilégié , avait donné à cette question un intérêt tout nouveau, et provoqué des spéculations sans nombre sur la nature des facultés intellectuelles et morales des animaux comparées à celles de l'homme. L'hypothèse de l'Automatisme développée par Descartes n'était même pas nouvelle ; elle avait été soutenue par le médecin espagnol Gomez Pereira dans le seizième siècle. Et quant aux observations sur les animaux, on peut citer, entre autres sources moins importantes, le traité de Jérôme Rorarius (154-7) dont le titre seul indique l'esprit et le but : Quod ammalia bruta
JE.VE RATIONE LTANTUR MELIIS HOMINE. Ce livré est
Jlw2 MÉDICO-PSYCHOLOGIE El PSYCHO -PUYS10LOG1E.
plein défaits curieux relatifs à l'industrie et à l'intelligence des animaux, et c'est l'arsenal où puisèrent le plus souvent les adversaires de Descartes. Ce philosophe lui-même fut amené à s'occuper de ce sujet par les discussions animées dont il était l'objet au moment où il écrivait. On en a la preuve, notamment, dans l'ouvrage de la Connaissance des animaux de Cureau de la Chambre (1640), livre où la rationalité des bêtes est examinée avec une certaine profondeur et une grande sagacité. On ne peut guère dès lors adopter cette assertion de M. Flourens : a Que la question mé- « taphysique de l'âme des bêtes est née d'une opinion « de Descartes » (p. 13). On voit qu'elle fut seulement ravivée par ce philosophe.
On ne remarquerait pas ces omissions (I), si elles n'avaient pas pour cause une autre opinion de M. Flourens qui porte sur le fond même de la question, et qui ne semble pas, non plus, suffisamment motivée. «Tousceslivres, dit-il, pèchent parles mêmes
(I) On regrette aussi de ne pas trouver dans l'esquisse historique de M. Flourens plusieurs ouvrages importants , tels que le célèbre traité de J. Reimarus, Observations physiques et morales sur l'instinct des animaux (1762), et celui du docteur Jean Gregory : Comparative vieic, etc., Exposé comparatif des facultés de l homme et des animaux (17G6). Quelques écrivains contemporains auraient pu aussi être mentionnés, notamment Virey dont les trois volumes sur l'Histoire des mœurs et de l'instinct des animaux, 1 822, in-8°, sont le plus grand recueil d'observations que nous possédions. 11 n'y a pas d'auteur moins cité que le savant et modeste Virey, mais il n'y en a pas de plus consulté. Ses idées et son érudition ont enrichi d'autres ouvrages que les siens.
l'esprit des bêtes. 143
« bases, \e dé faut des faits, les raisonnements à vide; le « lecteur se lasse de voir que la question n'avance pas; « et comment avancerait-elle? La question de l'intel- « ligence des bêtes est une question de fait, une quesa tion d'étude expérimentale et ne peut être une simple « thèse de métaphysique. Or tous les auteurs, à corn- « mencer par Descartes, ne sortent jamais de la thèse « métaphysique » (p. 16). Il est certain qu'aucun des philosophes dont il s'agit n'avait fait sur les animaux des observations aussi nombreuses et aussi minutieuses que celles entreprises par Réaumur, Buffon, Bonnet, Huber, et autres savants du dix-huitième siècle; mais ils n'étaient pas pour cela dépourvus de faits, et ne raisonnaient pas à vide. Les anciens avaient observé les espèces les plus intelligentes, les plus industrieuses, les plus éducables, le chien, le cheval, l'éléphant, le singe, les grands et petits carnassiers, un grand nombre d'oiseaux; et, parmi les insectes, les abeilles, les fourmis, les araignées et quelques poissons. Ils avaient étudié avec beaucoup de curiosité et de soin les mœurs et les actions de ces diverses espèces; et nous n'en savons pas plus aujourd'hui sur ces animaux, sous ce rapport, que ce qu'on en savait du temps d'Aristote. Les faits ultérieurement découverts ou mieux étudiés ne diffèrent pas en essence de ceux sur lesquels ont tant raisonné tant de philosophes, et ce sont aussi les mêmes raisonnements qui, depuis Pythagore jusqu'à Descartes, et depuis Descartes jusqu'à M. Flourens et M. Fée reviennent sans cesse (1).
(1) On trouverait dans Aristote, Plutarque, Élien, Pline, Por-
M. Fée estime aussi que « l'antiquité n'a jeté que de faibles lumières sur ce sujet difficile, » et, comme M. Flourens, il attribue cette insuffisance à la malheureuse habitude qu'avaient les anciens de raisonner avant d'observer. Raisonner avant d'observer, juger avant de percevoir! c'est là, cependant, un procédé contre nature que l'esprit n'a probablement suivi en aucun temps. Les anciens ne sont pas aussi coupables de ce délit logique qu'on veut bien le dire depuis trois cents ans dans toutes les préfaces de tous les livres de philosophie et de science. J'accorderais donc volontiers à M. Fée qu'ils ont laissé beaucoup d'obscurité dans la question de l'esprit des bêtes, mais je n'accorderais pas si aisément que c'est faute d'avoir observé les faits; et j'oserais même douter que les modernes aient su et dit autre chose sur cette question que ce qu'ont su et dit les plus anciens observateurs et raisonneurs. Si l'on possède quelque chose de plus, qu'on le montre, et ma satisfaction sera égale à ma surprise.
Mais, laissant de côté l'historique de la controverse, est-il bien sûr que la question de l'intelligence des animaux ne soit, comme l'affirme M. Flourens, qu'une question de fait? Nous croyons, au contraire, qu'elle n'est et ne peut être qu'une question de raison-
phyre, à peu près tout ce qui a été dit sur ce sujet, même par les écrivains les plus récents. Le traité de l'Abstinence de la chair des animaux de Porphyre, notamment, olfre une exposition et une discussion complètes des faits et des opinions qui avaientcours dans l'antiquité sur la psychologie animale, et dont les recherches modernes ne sont que la répétition.
l'esprit des bètes. 115
nement, ou, si on aime mieux parler comme M. Flourens, de métaphysique. De quoi s'agit-il en effet? Ce n'est pas de savoir si les animaux font tels ou tels actes, mais quelle est la vraie signification psychologique de ces actes. 11 s'agit de déterminer, sur l'observation des actions extérieures, la nature du mobile intérieur. Or cette détermination ne peut être fournie par l'expérience directe ; elle ne peut être que le résultat d'une conclusion. Remarquons, en effet, que la connaissance que l'homme a de lui-même, de son intérieur intellectuel et moral, est directe ; ici, le sujet connu et le sujet connaissant sont identiques. Nous savons donc ce que nous sommes par une intuition immédiate. La connaissance que nous avons des autres hommes n'est déjà plus directe ; elle est une induction analogique. Cependant, pour ce qui concerne nos semblables, l'analogie est si complète de tout point dans les actes extérieurs, et de plus la parole, qui révèle directement la pensée de chaque homme à celle de chaque homme, est un témoignage si certain, que nous sommes invinciblement déterminés à croire à l'identité de la nature intellectuelle et morale de tous les individus de l'espèce. Mais si nous passons de l'homme aux animaux, l'analogie, qui est encore ici notre seul guide, nous abandonne en grande partie. Nous sommes réduits à l'observation des actes extérieurs sans jamais pouvoir pénétrer dans l'intérieur. Cette observation ne nous donne que des apparences dont nous ne pouvons atteindre les causes que par voie d'induction et d'interprétation. Or c'est cette voie qu'ont suivie unifor-
mérnent tous les philosophes dont parle M. Flourens. C'est la voie qu'a suivie Fréd. Cuvier, et c'est aussi celle qu'il suit lui-même. La théorie de Fréd. Cuvier qu'il paraît adopter (et qu'on n'examine pas ici) n'est, ainsi que celles de Descartes, de Buffon, de Condillac, de Georges Leroy, de Dupont de Nemours, qu'une hypothèse explicative des faits, et non, comme il le voudrait, un simple résultat expérimental. La question de l'âme des bêtes n'est donc pas sortie entre les mains des observateurs modernes du terrain métaphysique où l'avaient placée les anciens avant et après Descartes, et on peut même prédire qu'elle n'en sortira jamais.
Les travaux, d'ailleurs si intéressants, de Frédéric Cuvier n'ont donc pas déplacé la question; mais ils l'éclaircissent. Frédéric Cuvier a eu le mérite, ainsi que le remarque M. Flourens, de chercher à établir avec plus de rigueur et de clarté qu'on ne l'avait fait la distinction entre X intelligence et Y instinct. La confusion de ces deux choses se montre en effet dans les deux solutions exclusives et contradictoires auxquelles on est toujours arrivé, dont l'une, avec Descartes et Buffon, refuse aux animaux toute intelligence, et l'autre, avec Condillac et G. Leroy, leur accorde les facultés intellectuelles les plus élevées. Mais il ne faut pas oublier que si les auteurs de ces systèmes n'ont pas fait cette distinction, ce n'est pas qu'ils l'aient positivement méconnue; c'est, au contraire, parce qu'ils ont jugé qu'il n'y avait pas lieu de la faire; et ils l'ont supprimée parce qu'ils ne croyaient pas pouvoir la maintenir sans des difficultés insurmontables, et dont la
l'esprit des bêtes. 117
principale consiste précisément dans l'impossibilité où ils se trouvaient de poser entre ces deux choses des limites précises; de manière que, réduits à choisir entre l'une ou l'autre hypothèse, ils se sont déterminés, avec plus ou moins de vraisemblance, les uns pour celleci, les autres pour celle-là. F. Cuvier essaya donc, et c'est là, dit M. Flourens, le pas le plus heureux qui ait été fait dans cette recherche, de poser les limites qui séparent l'instinct de l'intelligence, et de les chercher dans les faits. Cette distinction et cette limitation seraient assurément le moyen le plus sûr de résoudre le problème ; car, comme nous venons de le dire, c'est là toute la question. Mais il ne nous est nullement démontré que F. Cuvier ait été plus heureux que ses prédécesseurs dans ce difficile partage.
Voici en quels termes M. Flourens l'établit d'après F. Cuvier :
a L'opposition la plus complète sépare Y instinct de a l'intelligence.
« Tout dans l'instinct est aveugle, nécessaire et in- « variable ; tout dans Y intelligence est électif, condi- « tionné et modifiable.
« Le castor qui se bâtit une cabane, l'oiseau qui se « construit un nid n'agissent que par instinct. Le chien, « le cheval qui apprennent jusqu'à la signification de « plusieurs de nos mots et qui nous obéissent font cela « par intelligence.
« Tout dans Y instinct est inné : le castor bâtit sans « l'avoir appris; tout y est fatal : le castor bâtit, maî- « trisé par une force constante et irrésistible.
« Tout dans Y intelligence résulte de l'expérience et « de l'instruction : le chien n'obéit que parce qu'il l'a « appris; tout y est libre; le chien n'obéit que parce « qu'il le veut.
« Enfin, tout dans Yinstinct est particulier : cette « industrie si admirable que le castor met à bâtir sa « cabane, il ne peut l'employer qu'à bâtir sa cabane ; « et tout dans l'intelligence est général ; car cette « même flexibilité d'attention et de conception que le a chien met à obéir, il pourrait s'en servir pour faire « toute autre chose.
« 11 y a donc, dans les animaux deux forces distinctes « et primitives : Yinstinct et Y intelligence » (p. 52).
On ne peut certes nier la réalité de ces distinctions, en tant qu'elles expriment certaines différences entre les actions des animaux, dont les unes sont ou paraissent uniformes, constantes, invariables, indépendantes en apparence de tout enseignement et de toute expérience, comme leurs industries, et les autres, changeantes, variées, intermittentes, conditionnelles et apprises, comme la plupart des actes déterminés par leur société avec l'homme. Cette opposition, sans être toujours aussi nettement formulée que dans ce passage, n'a échappé cependant à aucun observateur. Galien, entre autres (De usu partium, lib. i, cap. 4), en a tiré admirablement parti pour expliquer la supériorité de l'homme sur la bête. Mais en quoi cette distinction avance-t-elle notre connaissance sur la psychologie animale, et peut-elle être donnée comme une solution du problème ? C'est ce que nous ne
IK^PRIT DES BÊTES. 1 ly
voyons pas. En etfet, cela ne nous apprend, sur les lois et le mode d'activité de ces deux forces considérées en elles-mêmes , rien de plus que ce qu'on en a toujours su. Nous appelons instinct dans la bête ces impulsions internes en vertu desquelles s'exécutent, dans un ordre d'association constant, déterminé et uniforme, une série de mouvements dont l'individu n'a pas la conscience réfléchie, et à l'égard desquels il est ce qu'est une machine à l'égard de ceux qu'éprouvent ses rouages. Notre unique raison d'assigner pour cause à certains actes animaux cet aveugle et obscur sentiment, c'est qu'une foule de nos propres actions ont lieu de la même manière en nous et par nous, mais, pour ainsi dire, sans nous. Or, comme nous appelons instinct tout ce qui s'accomplit en nous à notre insu et hors de toute délibération volontaire et réfléchie, nous avons analogiquement supposé dans les animaux quelque chose de semblable pour ceux de leurs actes qui, par leur uniformité, leur invariabilité, leur spontanéité et leur infaillibilité, ont de la ressemblance avec ceux de l'espèce humaine qui ont les mêmes caractères. Mais, de même que nous ignorons la nature intime de l'instinct humain, de même nous ignorons le secret de l'instinct animal. Il faut observer en outre que cette analogie est loin d'être complète. Elle ne s'applique d'une manière bien exacte qu'aux actes de inutilité par lesquels s'exécutent certaines fonctions organiques sous l'influence des muscles volontaires, comme la déglutition, la marche, l'exonération, la phonation, etc., actes qui ne sortent
pas de l'étroit théâtre de l'organisme même. Or les opérations industrielles des animaux (le nid des oiseaux, la cabane du castor), qu'on rattache àTinstinct, n'ont point d'analogie directe dans notre espèce, et ce n'est que par une analogie d'analogie, s'il est permis de se servir de ce terme, que nous assignons à ces actes une cause semblable à celle qui opère dans notre propre corps, sans connaissance aucune du détail et des moyens de l'opération. L'homme ne sait rien en naissant, dit très-bien Galien. Ce n'est donc que dans les habitudes, qui sont des sortes d'instincts acquis, que nous pouvons nous faire quelque idée des instincts innés de l'animal. Mais toutes ces analogies sont tirées de trop loin pour nous satisfaire entièrement. Observons en dernier lieu que si l'instinct suffit pour expliquer la détermination de l'animal pour une opération quelconque, telle que le creusement d'un terrier ou la construction d'une habitation appropriée à ses besoins, il y a entre l'impulsion instinctive primitive et la réalisation définitive de l'œuvre, une multitude d'actes partiels qui, bien que déterminés dans leur ensemble par les conditions mêmes de l'ouvrage, sont, chacun en particulier, jusqu'à un certain point, libres et réglés par la volonté et l'intelligence de l'ouvrier. Celui-ci paraît évidemment avoir le choix du lieu, de l'heure, du mode d'exécution. Il peut modifier, perfectionner, réparer, suspendre, abandonner le travail d'après les nécessités du moment. L'intervention de l'intelligence est donc indispensable pour expliquer chaque pas de l'opération; car si le but est
i/esprït dks lètes. 1-21
fatalement déterminé et irrésistiblement poursuivi, la distribution des moyens admet un certain arbitraire. Or, dans les opérations instinctives bornées à la simple action de l'organisme sur lui-même, les seules tout à fait communes à l'homme et à la bête, il n'y a de connu que le désir initial provoqué par le besoin et le résultat; tout le détail de l'opération est entièrement soustrait et à la connaissance et à l'empire du sujet. On voit par là combien l'analogie établie entre ces actes organiques et les actions industrielles des animaux est fautive, et c'est pourtant à peu près la seule qui puisse nous apporter quelque lumière.
Quant à Y intelligence, à laquelle F. Cuvier rattache tous les actes qui, par leur variété et d'autres caractères, ne sauraient être attribués à un mobile aveugle et mécanique, il n'y aurait pas moins à dire que sur l'instinct. Cette intelligence ne peut être comprise aussi que par son analogie avec celle de l'homme, et, de fait, F. Cuvier et M. Flourens reconnaissent que l'animal perçoit, juge, abstrait, généralise et raisonne. Or, faire toutes ces choses, c'est penser; c'est être intelligent. Mais s'il en est ainsi, où. est la ditférence de l'homme et de la bête? F. Cuvier et M. Flourens la placent dans la réflexion, dans la conscience de la pensée se réfléchissant sur elle-même, dans l'intuition du sujet pensant, qui se sait et se connaît lui-même comme tel. Elle paraît bien, sans doute, être là, et l'animal n'a pas probablement ce privilège. Mais, c'est cette circonstance même qui rend l'intelli-
gence animale tout à fait incompréhensible. L'animal, dit-on, comprend, il se souvient, il juge, il raisonne, il délibère, il prévoit, en un mot, il pense ; mais il pense sans le savoi?' ! Il aurait ainsi l'intelligence moins ce qui, pour nous, est le caractère essentiel de l'intelligence. Or, c'est là justement ce qui fait le mystère de la psychologie animale. Loin de le diminuer, les distinctions si nettement établies par F. Cuvier et M. Flourens, ne font qu'en mieux montrer la profondeur. Le problème est ainsi plus clairement posé, mais non résolu; et c'est précisément pour le résoudre que les philosophes anciens et modernes ont eu recours au parti extrême, les uns de refuser toute intelligence, proprement dite, aux animaux, les autres d'assimiler l'intelligence animale à l'intelligence humaine, sauf le degré. Ces solutions peuvent bien n'être pas satisfaisantes, — et il y paraît bien puisqu'on dispute toujours, — mais enfin ce sont des solutions; tandis que les observations positives, les faits auxquels nous renvoie sans cesse M. Flourens ne sont que l'exposition même de la question.
M. Fée paraît avoir pénétré plus avant dans le sujet. « L'étude comparative des instincts et de l'intelli- « gence de l'homme et des animaux est d'autant plus « difficile, que des noms semblables ont été donnés à « des facultés différentes. On dit des animaux qu'ils « ont l'intelligence, mais non celle de l'homme; qu'ils « ont l'appréciation (le jugement?), mais qu'ils appré- « cient autrement que l'homme. En adoptant d'autres
l'esprit des bêtes. 123
« termes, peut-être aurait-on aplani bien des diffi- « cultes et évité bien des méprises. »
Oui, c'est bien là le nœud de la difficulté : une intelligence non intelligente, une raison non raisonnante, une réflexion non réfléchie, une liberté nécessitée, voilà l'espèce d'énigme psychique que l'animal nous offre à déchiffrer. Voilà ce qui rend son étude psychologique non-seulement difficile, mais nécessairement incertaine, arbitraire, conjecturale.
M. Fée ajoute (§ 8) : « que si l'intelligence humaine « et bestiale étaient une seule et même faculté à des « degrés différents, elles devraient avoir partout des « points de contact, et donner des résultats du même a ordre, et qu'en conséquence l'homme n'est pas seu- « lement le plus intelligent des êtres, mais qu'il est « autrement intelligent et complètement séparé d'eux « (§ 10) par la nature même de son intelligence. » Cet autrement et ce complètement ne doivent pas sans doute être pris au sens absolu, car il en résulterait que l'homme ne pourrait rien savoir du tout sur les animaux. Si l'intelligence animale était essentiellement autre que celle de l'homme, l'animal n'existerait pas psychologiquement pour nous. Son dedans serait absolument fermé à notre intuition comme celui d'une plante ou d'un cristal. Nous ne connaissons, en effet, et ne pouvons connaître d'autre forme d'activité spirituelle que celle qui nous est immédiatement révélée dans et par la conscience de notre Moi. Tout autre mode de sentir, de penser, de vouloir est pour nous, non-seulement inconnaissable, mais encore inconce-
vable. Si nous pénétrons de quelque manière dans l'intérieur psychique de l'animal, c'est uniquement parce que nous nous retrouvons en lui, ou que nous le retrouvons en nous. Nous ne faisons et ne pouvons faire sa psychologie qu'autant qu'elle est jusqu'à un certain point la nôtre. Aussi n'avons-nous, pour caractériser les manifestations affectives et intellectuelles des animaux, pas d'autres termes que ceux par lesquels nous désignons les manifestations correspondantes chez l'homme, puisque c'est uniquement en vertu de cette correspondance ou, disons mieux, de cette identité qu'elles sont connaissables , et, par conséquent, nommables. C'est donc en vain qu'on essayerait, comme semble le conseiller M. Fée, de trouver pour la psychologie animale d'autres mots que ceux employés dans la psychologie humaine, car, en fait, ces deux psychologies n'en font qu'une. Admettre leur complète séparation et hétérogénéité , c'est éteindre à l'instant toute lumière, et supprimer la possibilité même de toute comparaison, de toute recherche, en supprimant leur objet.
11 suit de là que le seul moyen d'avancer la connaissance psychologique des animaux ne peut être cherché que dans l'étude psychologique de l'homme même, et non, comme on se le figure à tort, dans des observations sans fin sur les mœurs et les manifestations extérieures des bêtes, qui ne conduisent à rien. Mieux l'homme connaîtra sa constitution intellectuelle, plus profondément il pénétrera dans l'analyse du jeu et du mécanisme de son propre esprit, et plus il sera vu
l'esprit des bêtes. 12a
mesure de connaître celui des animaux, qui est comme une fraction ou ébauche du sien.
La vieille philosophie définissait l'homme : un animal raisonnable. L'homme est donc animal, du moins en partie; son intelligence doit, sous certaines conditions et limitations, représenter celle de ranimai, et fonctionner à la manière de celle-ci, au moins par moments et dans quelques-uns de ses actes. Or, la conscience peut, jusqu'à un certain point, isoler dans l'homme même l'intelligence purement animale de l'intelligence rationnelle; il peut ainsi trouver en luimême l'expression momentanée et fugitive du type psychique permanent et fixe de l'animalité. Il ne peut connaître l'animal qu'en tant qu'il est lui-même animal, et qu'en se connaissant comme tel. Tout autre moyen d'investigation est et sera toujours nécessairement stérile.
Il y a dans le livre de M. Fée un chapitre sur la voix et la parole qui mériterait un examen à part, et sur lequel j'aurais bien des éclaircissements à demander. J'aurais voulu savoir si l'auteur admet ou n'admet pas chez les bêtes la parole, un langage. Sa doctrine sur ce point me paraît indécise, et c'est cependant un point capital. M. Flourens l'a, de son côté, entièrement passé sous silence. Est-ce un simple oubli? il serait bien surprenant. Il est plus probable qu'il l'a volontairement écarté, comme étranger aux recherches de F. Cuvier dont il n'a voulu être que l'interprète. On sait que la question du langage des bêtes a usé non moins de plumes et desséché non moins de cerveaux
que celle de leur âme. C'est qu'au fond les deux questions n'en font qu'une. Si les bêtes, en effet, parlent, elles raisonnent, et si elles raisonnent, elles parlent. Parole (ou langage) et Raison sont convertibles, et le grec marque justement l'identité des deux choses par le terme logos. C'est même la nécessité de cette conséquence qui, entre autres raisons, lit prendre à Descartes et aux siens la ressource désespérée de l'automatisme, tandis que plusieurs des adversaires de l'automatisme, poussés à l'autre extrémité, ont résolument accordé la parole aux animaux. Il en est même qui ont prétendu entendre leur langage. Dans l'antiquité, quelques personnages, à demi mythiques il est vrai, ont passé pour avoir eu ce privilège. On cite Mélampe, le devin Tirésias et Apollonius de Tyane. Leibnitz (et ceci est plus sérieux) assure avoir entendu un chien articuler des mots. Le physiocrate Dupont (de Nemours) se flattait de comprendre parfaitement le langage des bêtes, et, pour preuve, il en fit des tra ductions. Voici, par exemple, ce qu'il entendit chanter à un rossignol :
Dors, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie, Amie, amie, Si belle et si chérie; Dors en aimant, Dors en couvant, Ma belle amie, Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis, Si jolis, si jolis, si jolis,
Petits enfants (un silence!, etc..
Il avait noté aussi vingt-cinq mots dans le langage
l'esprit des bêtes. 127
des corbeaux, et c'est bien dommage qu'il n'en donne pas la signification :
(Ira, cre, cro, crou, crouou, Grass, gress, gross, grouss, grouous.
Crae, créa, croe, croua, grouess, Crao, ereo, croue, groe, grouass, Craou, croo, crouo, greo, grouoss.
Mais cette notation n'est rien pour la difficulté, et aussi pour l'agrément, au prix de celle qu'un savant allemand a écrite sous la dictée d'un autre rossignol (probablement enrhumé) et dont voici les premières mesures :
Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiou tokoua, Tio, tio, tio, tio, Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou,
Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, Kouvror tiou, tskooua pipitskouisi, Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso,
Tstatu, tsatu,tsatu, tsatu, tsatu, tsatu,tsatu, tsi, Kouino trrrrrrrrrrist, etc., etc.
Ce savant, qui s'appelait, je crois, J . Bechstein, assure qu'en sifflant ces mots on reproduit parfaitement, paroles et musique, le chant du rossignol. C'est possible, mais bien invraisemblable.
Je me rappelle à point, à ce propos, une charmante historiette racontée par Philostrate. Apollonius de Tyane prétendait, comprendre le langage des animaux. Un jour qu'il passait, en grande compagnie,
sur une place où voltigeaient et sautillaient une volée de moineaux, il fit remarquer aux personnes qui raccompagnaient que ces oiseaux venaient de suspendre leurs ébats et se tenaient immobiles pour écouter un nouveau venu qui gazouillait seul d'un air affairé : « Vous voyez, leur dit-il, ce petit babillard; eh bien! il vient annoncer à ses compagnons que non loin d'ici, à tel endroit, ils trouveront du grain que des moissonneurs ont laissé tomber par terre : ils vont, vous allez le voir, partir pour s'y rendre. » La prédiction s'accomplit presque aussitôt. Les moineaux prirent leur vol. Les amis d'Apollonius virent la bande s'abattre au lieu indiqué; puis s'y étant eux-mêmes transportés, ils trouvèrent les maraudeurs en train d'expédier le grain qui y était répandu.
Philostrate tenait ce fait du disciple favori d'Apollonius, Damis, le même qui lui affirmait aussi avoir vu sur le Caucase les restes des chaînes qui avaient servi à attacher Prométhée.