LE FEUILLETON
veut; il n'y a pas de méfaits dont on ne l'accuse. On prétend d'abord, d'une manière générale, que le feuilleton est une monstruosité dans la presse médicale, et c'est le premier grief articulé contre la Gazette, qui s'est avisée la première d'ajouter cet incrementum à ses colonnes. Il y a ici des pédants qui, retranchés dans leur morgue scientifique, trouvent mauvais qu'on cherche à les dérider, et qui n'acceptent la science et la raison que sous la forme ennuyeuse. Vous sentez que je n'ai pas de peine à faire justice de telles sottises, et que je m'en tire facilement avec le margarita ante porcos. Je n'ignore pas que le feuilleton est en ce moment le souverain du monde ; il tient sous sa férule les peuples et les rois. Le feuilleton est tout ce qu'il y a de plus avancé dans le domaine de l'intelligence; c'est sur lui que la société tout entière roule comme sur un pivot. Homme progressif, je maintiens son omni-compétence et son absolue nécessité. Le supprimer, ce serait faire rétrograder la civilisation et s'opposer à la marche du siècle. Que serait-ce donc, je vous prie, qu'un journal sans feuilleton ?
Mais il y a feuilleton et feuilleton, et si sur la question générale je triomphe, il n'en est pas de même dans le détail. Sans remonter trop haut dans l'histoire de vos méfaits, il en est un qui, au dire de certains esprits rétrogrades, est devenu chez vous comme un péché d'habitude. C'est cette passion de mordre à belles dents, comme vous le faites maintenant à tout propos, sur notre pauvre profession et notre pauvre science contemporaines, qui sortent de vos cruelles mains
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toutes déchirées et meurtries, objets de scandale et de pitié pour la famille de Cos et de dérision pour les profanes. On pense que sur ce point vous tournez trop au pessimisme. Les mécontents de mon endroit trouvent singulier que vous ne soyez pas satisfait d'une époque médicale où fleurissent des hommes de leur mérite. On vous permet de tonner contre les charlatans, mais on voudrait que vous fissiez des exceptions qu'on se chargerait volontiers de désigner à votre impartialité. Bref, votre vertu paraît un peu sauvage et votre critique trop gourmée.
Je méprise, comme il convient, ces vaines récriminations, en public; mais en famille et tout à fait entre nous je ne peux m'empêcher de vous avouer mes propres scrupules. Il me semble, toute vanité à part, que nous valons un peu mieux que ne l'assure votre impitoyable docteur Mathanasius (1), dont le crible est si fin qu'il ne laisse pas passer un fétu de toute notre science actuelle. Il a beau entasser les textes avec une érudition véritablement infernale et m'éblouir de son esprit, je proteste secrètement et d'instinct contre ses anathèmes. Je suis incapable de le réfuter, mais il ne peut me convaincre. Aussi lorsqu'on me presse sur ce point, je me contente de dire qu'il ne faut pas prendre ces boutades à la lettre ; que si la forme en est hyperbolique, le sens en est au fond très-sensé; qu'il ne veut que rabattre l'outrecuidance des faux novateurs et l'ignorance des faux savants, etc. Mais les
(1) Hevcitle-Pun&c.
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pauvres d'esprit qui m'entourent ne sont pas en état de faire ces distinctions. Il serait donc de bonne politique de joindre de temps en temps, comme correctif aux sentences désespérantes du docteur Mathanasius, l'annonce de quelque sublime découverte, de quelque idée imprévue et originale qui venge l'honneur du siècle et réhabilite la médecine contemporaine. On vous en saurait beaucoup de gré chez nous, et vous m'obligeriez personnellement. On ne doute pas ici que vous n'ayez tous les mois au moins à enregistrer quelque chose de semblable, et on s'obstine à croire que vous avez pris le sauvage parti de mettre la lumière sous le boisseau, et de livrer sans pitié vos confrères aux invectives de l'atrabilaire Mathanasius et de ses pareils. Voilà les plaintes dont je suis journellement assailli , mon cher confrère, et dont je vous prie de décharger ma responsabilité.
Mais je ne suis pas au bout, et voici un grief bien autrement grave ! On vous accuse, non-seulement de calomnier la science, mais encore la profession; on se plaint que vous peignez les mœurs médicales contemporaines avec les plus noires couleurs, que vous trouvez un cruel plaisir à sonder toutes nos plaies et à les étaler devant le public; ce qui est un procédé de faux frère et de mauvais camarade. Tout récemment encore, vous sembliez dénoncer aux quatre-vingt-six départements la profession en masse comme une Babylone prostituée, livrée à l'abomination de la désolation. Timon en personne n'aurait pas fait pis. Eh ! mon Dieu, sommes-nous donc tombés si bas que tout mé-