‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 23 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

rite, toute justice, toute pudeur, toute vérité soient désormais éteints chez nous, et serait-ce tout de bon qu'Astrée est retournée au ciel avec les vertus, ses filles ? Moi, qui connais les privilèges du facit indignatio versum, et qui ai étudié ma rhétorique, je ne suis pas tout à fait dupe de la mordante hyperbole. Je sais tout ce qu'il en faut rabattre, et lorsque, dans un écrit monté au diapason de la satire, on me dit qu'un homme est un scélérat, j'en infère seulement qu'il n'a pas mérité le prix de vertu Montyon. Je restreins, comme tout lecteur intelligent doit le faire, le sens trop absolu des propositions, et je pénètre ainsi dans la véritable pensée de Fauteur. Mais j'ai affaire ici à des niais qui, dépourvus de toute idée littéraire, ne savent guère lire qu'avec les yeux du corps, et s'imaginent bêtement que vous voulez attacher aux gémonies la profession tout entière, tandis que vous ne voulez évidemment que stigmatiser ses vices et ses travers. On n'écrit pas, il est vrai pour les sots, mais on a tort; il faut avoir égard aux sots en ce monde, car, étant très-nombreux, stultorum immensus numerus, ils sont très-puissants. Tâchez donc, lorsqu'il vous arrivera de dénoncer les impudences du charlatanisme, les turpitudes de la rivalité, les lâchetés des coteries, l'effronterie du plagiat scientifique, de prévenir vos lecteurs de province que vous ne parlez qu'en général, et que si vous chargez un peu vos tableaux, ce n'est que dans le louable but de nous détourner du vice, en nous le montrant dans toute sa laideur et son horrible nudité. Ajoutez aussi que si vous êtes si sobre d'apolo-

LE FEUILLETON. 43'i

gies, ce n'est pas que les exemples de vertu, de probité scientifique, de noblesse morale, de dignité professionnelle, manquent à votre admiration; mais parce qu'il esta peu près inutile d'encourager les bons, tandis qu'il est très-nécessaire d'effrayer les méchants. A l'abri de ces précautions, vous pourrez continuer votre guerre aux abus, sans être taxé d'injustice et de pessimisme, et vous épargnerez bien des ennuis à votre très-humble confrère et serviteur.

Vous avez aussi une autre manie, comme on l'appelle ici, et qui n'est que le pendant de la précédente; c'est de vous moquer de nous à tout propos. Vous explorez le vaste champ du ridicule médical avec une prédilection inexplicable dans un confrère. Je vous avertis que, de tous vos péchés, celui-ci est le moins pardonné. N'y a-t-il donc pas, dit-on, assez de mauvais plaisants autour de nous? IN'avons-nous pas été assez fustigés par Rabelais et Molière ; et devons-nous fournir nousmêmes aux rieurs des thèmes de nouvelles comédies ? Quelle nécessité y avait-il, par exemple, de révéler à nos détracteurs le vrai sens du mot nerf ( l ) ? Sans vouloir juger la valeur de cette bouffonnerie, qui a paru très-plate à ceux qui ne sont pas tenus, comme moi, de trouver tout bon dans la Gazette Médicale, l'intention en a paru coupable au premier chef. On veut que ce soit une trahison, ou, si ce n'est pas une trahison, une gaucherie des mieux conditionnées. Je cite un exemple entre mille ; car, sur ce point, vous ne tarissez pas. Vous allez, ajoute-t-on, nous déterrer

(1) V. ci-après § vin.

136 MŒURS MÉI). ET CRITIQUE MÉMCO-LITTÉRAIRE.

des ridicules jusque daus les tableaux du Louvre. Nos mœurs ne vous suffisent plus, il faut encore vous livrer nos visages ! Paraît-il sur l'horizon quelque pamphlet satirique, sous les formes de guêpes, mouches ou autres insectes, voilà votre feuilleton qui aiguise aussitôt sa plume pour en porter la nouvelle en tous lieux, comme si c'était une bonne fortune !

Je ne fais que répéter ce qui se dit autour de moi ; car, pour ma part, j'ai l'esprit trop bien fait et trop de confiance à mon journal pour suspecter votre bonne foi. J'aime d'ailleurs naturellement la raillerie, pourvu qu'elle soit bonne. A cette occasion, je prendrai la liberté de vous dire, en passant, qu'il vous arrive bien plus souvent que vous ne l'imaginez, sans doute, d'être profondément ennuyeux en voulant être plaisant. Croyez-en sur ce point mon expérience. Si vous parveniez à éviter ce léger inconvénient, je passerais plus volontiers l'éponge sur tous les autres.

Voilà les principaux griefs allégués contre le Feuilleton. J'en repousse directement quelques-uns, je pallie les autres, je les excuse tous. Mais enfin, ne peut-on pas, d'une manière générale au moins, admettre qu'il y a quelque fondement dans ces plaintes? Êtes-vous bien sûr d'avoir si exactement tenu la balance de la critique qu'elle ne penche pas un peu trop de côté? C'est ce que je vous laisse décider dans vos hautes lumières. Quant à moi, s'il m'est permis d'émettre ici mes humbles pensées personnelles, voici ce que je dirais, si j'en étais requis.

Et d'abord quant à la science, je répondrais au très-

LB FKl IILLBTON. \;\-

docte Mathanasios que si l'art de guérir n'a pas fait tous les progrès désirables, ce n'est pas faute de zèle, d'activité, de véritable savoir de la part de nos travailleurs; mais qu'il faut s'en prendre surtout aux difficultés de l'entreprise et à la nature qui, ayant besoin de la mort, aura toujours en réserve, comme moyen sine qua non, des maladies incurables. Si cette banalité ne le contente pas, bien qu'en fait on ne puisse rien dire de plus profond sur ce sujet, j'ajouterai que, historiquement parlant, il n'est pas vrai que nous ne fassions que répéter ce qu'ont dit déjà nos pères et les pères de nos pères. Sans doute les points de vue les plus généraux des sciences physiologique et pathologique ont été posés dès l'origine du travail scientifique, de même qu'ils se reproduiront indéfiniment dans le développement ultérieur des siècles à venir. Mais ce n'est pas dans ce domaine de la pensée spéculative pure qu'il faut chercher des progrès. C'est dans la sphère des applications pratiques et dans les connaissances théoriques immédiatement liées à ces applications que s'est manifesté et que se manifestera l'avancement de l'art. Or il me paraît évident que la médecine actuelle est de beaucoup supérieure à l'ancienne, sous ce rapport. Elle tend à se rapprocher de plus en plus des phénomènes, à en pénétrer le mécanisme visible, à en déterminer les causes observables ; et ne dut-elle pas tirer de cette étude tous les résultats pratiques qu'on en espère, toujours est-il qu'elle est. ce semble, sur le véritable chemin du succès. Depuis Hippocrate jusqu'à Stahl qui a fermé le dix-huitième siècle médical, la médecine n'a été

qu'une méthode empirique, très-savante, très-éclairée, très-perfectionnée et très-bonne dans les limites qu'elle s'était données. Mais, réduite à ses seules ressources, elle ne pouvait guère avancer, après avoir atteint d'assez bonne heure le degré de perfection dont elle était susceptible. C'est ce qui a fait croire à quelques-uns, et particulièrement au docteur Mathanasius, dans ses moments de mauvaise humeur, que c'était une science achevée depuis les Grecs, les Latins et les Arabes. Et d'ailleurs, dans celte longue période, n'a-t-on rien ajouté aux premières connaissances? Trouve-t-on,dans Hippocrate,dans Galien ou dans Avicenne, le mercure, le quinquina, la vaccine, liode? Ces inventions ne sont pas fort anciennes, et les dernières datent de ce siècle même. Je ne parle pas de la chirurgie sur laquelle on ne conteste guère. Ni Erasistrate, ni Albucasis, ni Ambroise Paré, ni même toute l'Académie de chirurgie, n'auraient su briser un calcul dans ma vessie, ni redresser mon cou ou mon œil déviés. En médecine interne, on n'y voit pas si clair et on ne va pas si vite ; mais il est permis d'affirmer, à priori, que, toutes choses égales d'ailleurs, le perfectionnement du diagnostic local et des connaissances anatomiques est une condition favorable au succès des applications thérapeutiques.

Je n'ai pas la prétention de discuter la grande question que chaque siècle se pose lorsqu'il regarde, comme Janus, te passé et l'avenir, ni de renouveler le parallèle des anciens et des modernes. Je veux seulement vous communiquer les scrupules que m'ont

Page 1