LE FEUILLETON
inspirés involontairement les terribles objections du docteur Mathanasius ; scrupules dont je vous demande pardon et dont j'ai honte, car il n'est pas possible qu'en définitive vousn'en sachiez pas plus là-dessus que votre lecteur indigne.
Quant à la profession que vous ridiculisez et anathématisez alternativement, suivant que le vent vous pousse, j'aurais aussi bien des choses à dire. Je ne nie pas qu'il n'y ait aujourd'hui un grand débordement de charlatanisme, de misères et de saletés de toute espèce dans notre petit monde, mais je ne suis pas sûr qu'il n'y en eût pas autant autrefois. On imprimait, il y a quelque cent ans, un livre intitulé : Du brigandage DE LA MÉDECINE ET DES MÉDECINS (1). L'auteur
de ce livre devait avoir probablement ses raisons pour l'orner de cet aimable titre. Nos ancêtres ne valaient probablement pas mieux que nous, et nous valons autant qu'eux. Les hommes changent peu; il y en a toujours un grand nombre de bons, médecins ou autres, honorons-les; il y en a toujours beaucoup de mauvais, détestons-les. On peut ici prendre à volonté le rôle de la satire ou de l'apologie, car il y a des faits pour les deux thèses ; mais comme la première est la plus amusante, je conçois, sans l'approuver entièrement, que vous vous y teniez jusqu'à nouvel ordre. Tels sont, mon cher confrère, les derniers termes auxquels je réduis ma modeste réclamation. Je ne pré-
(1) Le Brigandage de la médecine. — Le Brigandage de la chirurgie. — Le Brigandage de la pharmacie, par le Dr Philippe Hecquet. Utreeht, 1733-1738.
sume pas que vous fassiez la sottise de l'imprimer, car elle ne roule que sur des affaires de famille dont il est inutile de faire part au public. Cependant si, pressé par la pénurie des matières, comme il arrive, dit-on, souvent auxjournalistes, vous vous décidez à en faire usage, je vous conjure d'en rayer les traits les plus compromettants, et surtout de ne pas trahir mon anonyme, car je serais obligé de quitter le pays que j'habite et où je pratique depuis trente ans.
Un de vos plus fidèles abonnés et sincères admirateurs. X...
Les congrès scientifiques.
Nous n'avons jamais eu une idée bien nette de Futilité de cette institution, importée de l'Allemagne, et pour laquelle on a manifesté un enthousiasme dont il a fallu, comme de coutume, rabattre beaucoup. Les académies et autres sociétés savantes existantes ne suffisaient-elles donc pas à l'émission de toutes les idées, à la publicité des travaux scientifiques de quelque valeur ? Ces grandes réunions, improvisées et nomades, auraient pu avoir de l'importance à d'autres époques, au temps où les rapports internationaux étaient moins actifs, où la pénurie des livres, l'absence des journaux rendaient les communications des savants extrêmement difficiles. Pendant le moyen âge, de même que dans l'antiquité, les hommes qui s'occupaient descience étaient obligés d'aller eux-mêmes la chercher, en personne , partout où ils espéraient la rencontrer,
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hors de leur pays; au delà des mers, jusque dans les contrées les plus lointaines; ils allaient de royaume en royaume et de ville en ville s'informer de ce qu'il y avait de nouveau, et leurs acquisitions croissaient en raison de la durée de leurs pérégrinations. Dans les trois derniers siècles, les savants voyant moins; ils suppléèrent à ces déplacements par des correspondances privées, usage auquel on doit tant de précieux renseignements biographiques, historiques et scientifiques. De nos jours, ces correspondances ont à peu près cessé. Grâce à la multiplicité des journaux spéciaux, à la publication des travaux des sociétés savantes, à l'abondance et au bon marché des livres, nous ne sommes plus obligés d'aller chercher bien loin ce que la poste nous apporte chaque matin à notre domicile. Il est arrivé, sous ce rapport, aux lettres et aux sciences, ce qui est arrivé à l'industrie et au commerce. La multiplicité des marchés permanents, la facilité des communications ont supprimé peu à peu le colportage, et, en grande partie, les foires, qui ne sont que des marchés temporaires où l'on vient s'approvisionner périodiquement. Aujourd'hui ce sont les produits qui viennent chercher le consommateur partout où il se trouve.
Les congrès scientifiques ne sont, si l'on veut permettre la comparaison, que des foires de produits intellectuels. Leur institution, à ce titre, n'est guère appropriée aux besoins et aux conditions de notre civilisation et rappelle d'autres temps. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'ils ne tiennent pas tout ce qu'ils promet-
tent. Ce sont des réunions d'apparat, où il y a de la foule, c'est-à-dire beaucoup de bruit et de mouvement, foule qui, une fois écoulée, laisse moins de traces de son passage dans la science que dans les auberges qui la logent. Les voyageurs qui affluent à ces rendez-vous ne sont pas toujours ceux qu'on souhaiterait le plus d'y voir. Les travaux qu'on y apporte n'ont rien qui les distingue de ceux qui se produisent ailleurs, chaque jour, par les voies ordinaires, et il y en a probablement beaucoup qui, sans ce débouché exceptionnel, risqueraient fort de rester inédits. Que peutil résulter, d'ailleurs, si l'on y regarde un peu sérieusement, de ces rencontres fortuites de quelque cent lettrés appartenant à toutes les branches des connaissances, inconnus pour la plupart les uns des autres, réunis pendant dix jours seulement, espace de temps absorbé même, en grande partie, par les formalités des séances, le cérémonial des délibérations et les mesures d'ordre? Que peuvent produire les lectures d'une vingtaine de mémoires sur les sujets les plus divers, sans lien, sans rapport, aussitôt oubliés qu'entendus, et quelques conversations que le vent emporte plus vite encore ? Il y a, à la vérité, à la fin du congrès, un compte rendu de la session, qui donne l'analyse des ouvrages présentés et des discussions; mais l'ensemble de tout ce qui a été lu et dit dans le cours de ces conciles œcuméniques ne surpasse guère en quantité, et n'égale certainement pas en importance réelle, ce qui se dit et se lit chaque semaine dans les diverses Sociétés savantes et littéraires des grands centres scien-
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tifiques, comme Paris. Berlin ou Londres. Les résultats ne répondent donc pas aux immenses préparatifs et au vaste appareil de ces solennités. Nous ne croyons pas à la durée de ces institutions, qui ne sont fondées sur aucun besoin positif, qui n'ont pas de but d'une utilité appréciable, dont tout le mérite est d'être un passe-temps pour les amateurs de science, sinon pour les savants de profession, et un agréable rendez-vous pour une certaine classe de personnes, comme pour d'autres les eaux de Bade ou de Carlsbad.
N'allons pas plus loin, cependant, que l'équité ne l'exige. Si ces congrès ne sont pas d'une utilité bien démontrée, il n'y a rien de mieux démontré, en revanche, que leur innocuité ; et c'est déjà beaucoup que de ne pas nuire. On pourrait même se réconcilier tout à fait avec ces institutions, en se bornant à les considérer comme de simples fêtes de la science et de l'art, ayant à peu près le même but et le même genre d'influence que les séances annuelles de nos académies. Jugées à ce point de vue, elles peuvent avoir de bons résultats comme moyen de propagation, sinon de la science elle-même, du moins du goût et de l'activité scientifiques en général. Or, tout ce qui tend à favoriser le progrès des lumières est bon en soi et digne d'encouragement. Pax hominibus bonœ voluatatis.
L'académie de médecine.
Dans une des dernières séances de l'Académie royale de médecine, je me trouvai placé à quelques
H4 MOEURS MÉD. El CRITIQUE MÉDICO-LITTÉRAIRE.
pas d'un de nos confrères de province que j'avais connu jadis, et qui, se trouvant momentanément à Paris, avait été conduit probablement à l'Académie par le désir louable d'utiliser ses moments perdus. C'est un esprit quelque peu chagrin, absolu, assez volontiers contempteur des choses de ce monde, sur le tout très-difficile à contenter en quoi que ce soit, et malheureusement disposé à prendre toujours les choses par leur mauvais côté. Je le vis, pendant toute la durée des graves débats de la savante assemblée, bâiller à outrance, compter les solives, hocher la tête, labourer le parquet d'un pied impatient, et sourire parfois avec une amertume satanique. Quand la séance fut close, il s'achemina précipitamment vers la porte, où je me trouvai en même temps que lui. Nous échangeâmes un salut en forme de reconnaissance. J'allais lui demander des nouvelles de sa santé, mais il ne m'en laissa pas le temps. — Monsieur, me dit-il brusquement, j'ai beaucoup voyagé; j'ai parcouru l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, et dans tous ces pays j'ai assisté à des réunions académiques, à des sociétés savantes et littéraires de toute espèce ; mes nerfs ont été mis par conséquent à de rudes épreuves ; mais je dois déclarer que je n'ai jamais rien vu qui approchât, même de loin, de l'insignifiance et de l'écrasant ennui d'une séance de l'Académie royale de médecine de Paris, l'Athènes moderne, la capitale du monde intellectuel.— Il accompagna ces mots d'un de ces froncecements de sourcil terribles à l'aide desquels Jupiter ♦•branlait l'Olympe. Tant d'indignation pour un si mince