L'ACADEMIE DE MEDECINE. U
sujet meut surpris dans un autre, mais j'avais quelques données sur la tournure d'esprit originale et bizarre de mon provincial. Je pris donc la chose au sérieux, et je dirigeai la conversation dans son sens. — Monsieur, lui dis-je, je ne puis nier que votre observation ne soit fondée jusqu'à un certain point. N'étant jamais sorti de Paris, j'ignore si l'on s'ennuie mieux et s'il se dit plus de fadaises dans une réunion d'hommes d'esprit en France qu'en Allemagne ; mais, en somme, je crois qu'il y a quelque exagération dans vos reproches. Je peux certifier, d'ailleurs, que j'ai vu des séances bien autrement ennuyeuses que celle-ci. — J'en doute, me dit-il, mais, dans tous les cas, cela ne fait pas Téloge de votre Académie, et j'ai d'autant plus de raisonde parler comme je fais. J'admire, en vérité, votre phlegme. Quant à moi, la déraison et le mauvais sens de ce que je viens de voir m'emportent hors des gonds. Je ne comprends point, je ne comprendrai jamais qu'une centaine de personnages graves, ou censés tels, se donnent rendez-vous à jour fixe pour délibérer avec un sérieux d'augure sur toutes les rapsodies soit littéraires, soit pharmaceutiques, qu'il plaît au premier venu de soumettre à leur tribunal. Un estimable pâtissier a une idée de génie ; il invente des pains de biscotte, des griccini, qu'il dit supérieurs à la manne céleste. Aussitôt l'aréopage académique s'assemble pour examiner, discuter, goûter et juger l'œuvre du sieur Gondolo. 0 Gondolo, quel grand mystificateur tues! Tu as pu rassembler autour de tes brioches cent bonnets de docteurs et autant de simarres scientifiques ,
obtenir pour ta galette deux rapports, deux délibérations en forme. Ton nom, glorieux pâtissier, a retenti trois jours dans le sein d'une docte assemblée qui, pour te complaire, s'est initiée aux mystères du four et s'est plongée dans les profondeurs de la pâte !... — Il continua quelque temps ce soliloque sur ce ton, puis me demanda avec solennité ce que j'avais à répondre pour la justification de notre chère Académie. — Monsieur, lui dis-je en souriant, je conviens que les biscuits Griccini sont quelque peu ridicules, et que l'Académie pourrait mettre moins d'appareil dans ses discussions quand il s'agit de brioches ou autres choses semblables ; mais quelle est l'assemblée délibérante qui ne soit exposée souvent à perdre son temps sur des riens ? — Mauvaise raison, reprit-il, mauvaise tolérance, à l'aide de laquelle on justifie tout, et qui empêche de remédier à rien ; nonchalance funeste qui coule en bronze tous les abus. Quant à moi, je raisonne différemment : si votre Académie médicale est condamnée par la nature des choses à une inutilité radicale, supprimez-la; si par contraire, comme je le crois, elle n'a dégénéré ainsi que par négligence ou mauvaise direction, réformez-la. Mais, de toutes manières, elle ne peut être innocentée de l'ennui quelle vient de me donner et de donner au public en ma personne, sous prétexte que j'en aurais pu éprouver autant dans le parlement britannique, au congrès de Washington ou au sénat belge ;
La conversation entrant peu à peu dans le moule d'une discussion régulière, je ne fus pas fâché de lais-