L'ACADÉMIE 1>K .MÉDECINE
ser mon interlocuteur épancher sa bile. J'apercevais d'ailleurs quelques lueurs de vérité au fond de sa misanthropie. Loin de chercher à détourner le courant de ses idées, je m'établis sur son terrain. Je lui fis observer que, par la nature et le but de son institution, l'Académie était obligée de répondre aux questions qui lui étaient adressées par le gouvernement, et que ce n'était pas sa faute si elle avait si souvent à s'occuper de niaiseries ou de futilités. — Il ne s'agit, reprit-il avec une extrême vivacité, ni de son but, ni de son origine ; d'ailleurs, ni son origine ni le but de son institution n'exigent qu'elle ne s'occupe que de communications ministérielles, et tous les jours elle prouve qu'elle a la faculté de se choisir des sujets de discussion quoiqu'elle choisisse souvent mal. Malgré les clauses particulières de son règlement organique, l'Académie de médecine est une académie comme toutes les autres ; son but réel est la propagation de la science médicale, dont elle doit hâter les progrès, favoriser l'étude par tous les moyens qui sont à sa disposition ; c'est une compagnie d'hommes spéciaux réunis pour s'occuper de certains objets à l'exclusion de tous les autres, et mettre en commun leurs lumières, leur expérience, et toutes leurs forces intellectuelles. C'est ce but supérieur qui doit dominer dans cette institution comme dans toutescelles du même genre. Si vous prétendez restreindre ses devoirs et ses attributions à l'examen et à la solution des questions qui lui sont déférées par l'autorité, vous la détruisez ; vous en faites alors un tribunal, une commission administrative, un bureau de vérification, tout comme vous voudrez
l'appeler, mais ce n'est plus une Académie. Ces rapports avec le gouvernement dont vous parlez sont donc ou doivent être une chose fort accessoire dans ses travaux, quoi qu'en puisse dire sa charte organique. Savezvous pour quel but a été instituée l'Académie française, où ont siégé Voltaire, Racine, la Fontaine, Buffon et Cuvier, où siègent Chateaubriand, Cousin et Lamartine, dans le sein de laquelle ont passé toutes les gloires littéraires de la France? Pour composer des devises pour les bonbons de la reyne et des inscriptions pour les tapisseries du royl N'avait-elle pas là un beau programme ! Mais la nature des choses, plus forte que la grande conception du cardinal fondateur, n'a pas permis que tant de gens d'esprit se prostituassent à tout jamais à une si misérable occupation. Ainsi doit faire l'Académie de médecine... — Ici je jugeai à propos d'interrompre : — Monsieur, lui dis-je, vous parlez d'or, mais permettez-moi de vous dire d'abord que c'est l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et non l'Académie française, qui reçut du grand roi ces magnifiques attributions, et par conséquent...— -Et qu'importe? interrompit-il à son tour, évidemment piqué de mon observation, l'exemple n'est pas moins péremptoire. Est-ce que les savants hommes qui ont illustré et illustrent cette Académie, les Dacier, les Montfaucon, lesFréret,lesVisconti, lesChampollion, lesAbelRémusat, les de Sacy, les Letronne, lesBurnouf, les Thierry, les Littré, ont jamais passé leur temps à disserter sur les bonbons de la reine, comme vos académiciens sur les croquignoles et autres articles ejusdem farina? ? — Soit,
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repris-je, sans paraître remarquer l'effet de ma piqûre, mais veuillez m'apprendre sur quoi portent vos reproches, si vous convenez d'un côté que l'Académie est obligée de subir les conséquences de ses rapports avec l'autorité, et si de l'autre vous lui rendez cette justice qu'elle sait au besoin franchir les étroites limites de son programme? — J'allais vous le dire, continua-t-il avec la même exaltation ; ma critique s'adresse moins à l'objet de ses délibérations qu'à leur forme. Je veux bien que l'Académie s'occupe de l'eau de Cologne de Farina ou des boulettes de IL Gondolo, si le ministre lui demande son avis ; mais je ne veux pas qu'elle déploie, dans l'examen de ces choses, l'interminable appareil des rapports, des scrutins et de toutes les formes parlementaires ; je ne veux pas qu'elle consacre trois séances sur une biscotte au grand dommage de sa dignité compromise dans d'aussi ridicules débats. En un mot, je me plains de toutes les puérilités dont les discussions journalières donnent malheureusement le spectacle, et qui pourraient, à mon avis du moins, être évitées par quelques rigoureuses mesures de règlement intérieur. Ici je m'aperçus que mon humoriste touchait au point sensible de la question. Cependant je crus voir encore beaucoup d'exagération dans son dire, et je hasardai une nouvelle interruption : — Il me semble que si vous n'avez pas d'autre grief à articuler contre cette pauvre Académie que les formes de sesdélibérations,elle sortira plus blanche que neige de vos mains. Dans toute assemblée un peu nombreuse il y a des parleurs importuns, des interrupteurs par tempérament, des esprits
pointus qui subtilisent sur des riens, des importants qui, de quoi qu'il s'agisse, veulent faire montre de science, des pédants qui traitent toutes choses en affaires d'État; enfin des ignorants qui, incapables d'avoir ni d'émettre une idée sur le fond des choses, se rabattent sur les formes et montent à cheval sur le règlement pour se donner un air d'autorité. Tous ces gens-là sont la plaie des assemblées délibérantes, littéraires, politiques ou scientifiques ; partout ils embrouillent les questions, alanguissent le travail et fatiguent leurs collègues non moins que le public. Mais que faire à cela? Ils ont le droit de parler, ils en usent ; on doit les subir par respect pour la liberté de tous. Je ne vois d'autre correctif à cette fastidieuse intervention des esprits faux que l'influence opposée des esprits justes et fermes qui, en définitive, l'emportent. Et pour en venir à un exemple, continuai-je, sans faire attention aux redoutables sourcils de mon interlocuteur qui se mutinaient de nouveau, dans la discussion de ces biscottes qui paraissent vous peser si fort sur le cœur, n'avez-vous pas vu l'Académie partager votre ennui? N'avez-vous pas vu un membre s'opposer aux conclusions du rapport, motivant son opinion sur l'inconvénient qu'il y aurait à autoriser tous les fabricants de comestibles à proposer leurs produits au ministre, et parle ministre à l'Académie? Les conclusions n'ont-elles pas été rejetées sur ce motif à la satisfaction générale ? — J'allais continuer mon discours, quand mon interlocuteur, qui n'avait cessé, pendant que je parlais, de décrire des cercles
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sur l'asphalte avec le bout de sa canne, m'interrompit encore. — Je vois, dit-il, en donnant à ses paroles une accentuation péremptoire, que nous ne nous entendons pas ; je vais donc tâcher d'être plus clair et plus précis. Je sais, comme vous, qu'il y a dans toutes les assemblées les niais et les gens d'esprit, les pataugeurs et les habiles; mais je ne conviens pas qu'il soit de rigueur que les derniers subissent les premiers, ni qu'ils doivent renoncer à chercher un moyen de soustraire les délibérations à leur influence. Un règlement qui ne donne pas le moyen de couper court à des discussions du genre de celles que nous venons d'entendre, est un règlement inutile et qu'il faut changer. — Je répliquai à ceci qu'un règlement ne pouvait rien à cet égard ; qu'il était destiné à régler la forme des délibérations, mais non leur objet, ni leur caractère, ni leur durée ; qu'il ne pouvait prévoir les incidents amenés par les orateurs, empêcher les motions absurdes, les verbiages inutiles, et tout ce gâchis de paroles oiseuses qui remplissent les vides du temps ; qu'il ne pouvait pas classer les affaires à discuter suivant leur degré d'importance, car rien ne serait plus arbitraire qu'une pareille classification; enfin, j'ajoutai qu'il y avait à l'Académie de médecine, comme dans toutes les assemblées possibles, un président, qui, dans les limites tracées par les règlements et les usages, dirigeait la marche des débats, ramenait les orateurs à la question, et avait ainsi la haute main sur les délibérations. Et quand ce président, dis-je en finissant, est un homme ferme, judicieux et adroit, il peut éviter à l'Académie bien du
temps perdu, et diminuer, au moins en partie, l'ennuyeuse futilité des discussions que les nécessités de son institution lui imposent. Je ne vois pas quel moyen vous pourriez trouver pour faire mieux marcher notre Académie , en conciliant Tordre des délibérations avec la liberté des membres. — Mon atrabilaire antagoniste, à ces derniers mots, frappa du pied la terre et me dit avec une expression indéfinissable d'amertume : — Que parlez-vous d'ordre et de liberté? il s'agit bien vraiment de concilier ces deux éléments contradictoires dans le gouvernement de votre Académie. C'est là la pierre philosophale de la politique ; il y a quatre mille ans qu'on la cherche et on la cherchera jusqu'à la fin des siècles, s'ils ont une fin. Laissez ce soin aux songe-creux saint-simoniens, démocrates, américains; ces théories n'ont rien à faire dans la rue de Poitiers. Il s'agit là de remédier à un inconvénient dont vous reconnaissez vous-même l'existence et qui est intolérable; les moyens prévus par la constitution ne suffisent pas, de votre aveu, car le règlement ne règle rien, et le président ne fait que présider, c'est-à-dire qu'il ne veut rien et par conséquent ne peut rien. Il faut donc une autre autorité, un autre pouvoir ; et cette autorité, ce pouvoir qui ne sont à présent ni dans les textes morts des statuts, ni dans les attributions stériles du président, je les place dans une dictature. — J'allais me récrier sur cette monstrueuse idée, -— ne m'interrompez pas, s'écria mon homme en serrant le ton, je n'ai pas fini. Une dictature est la seule ancre de salut pour l'Académie. Il faut un pouvoir unique, fort, inflexible pour
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remonter ses ressorts détendus, et imprimer une marche régulière et vigoureuse à cette pâle anarchie, qui, lui faisant perdre de vue sa noble et utile mission, dissémine ses forces dans un dédale d'insignifiantes occupations, et les noie dans des flots d'inutilités. Avec un dictateur tout changerait de face ; vous n'auriez plus à craindre ni les vains parlages, ni les motions inopportunes, ni les longueurs de la filière réglementaire ; les affaires seraient expédiées tuto et cita , et les Gondolo futurs n'auraient plus le droit d'introduire chez vous leurs brioches. En un mot, comme en cent, il n'y a pour sauver l'Académie d'autre ressource qu'un 18 brumaire.
Je m'apprêtais à répondre à cet étrange plaidoyer absolutiste, et je mâchais dans ma tête quelques lambeaux de politique constitutionnelle que je croyais très-appropriés à la circonstance; mais je me vis forcé, à mon grand regret, de garder pour moi ma démonstration. Mon interlocuteur avait disparu au détour d'un passage. Il s'évanouit comme une ombre, me laissant tout abasourdi de cette apparition fantastique.
Cet homme me paraît un peu fou, mais ce qu'il disait est fort sage.
§iv.
Le président (1).
Tn vitium ducit culpae fuga.
Il ne s'agit pas ici du président de la chambre des (1) A l'époque où fut publié cet article, le bureau de l'Acadé-
députés, ni du président du conseil des ministres, ni du président des États-Unis d'Amérique ; il s'agit uniquement du président de l'Académie royale de médecine; non point encore du président actuel, ni de celui de Tannée précédente, mais du président en général, non tel qu'il a été, est ou sera, mais tel qu'il devrait être. On prie les intelligents lecteurs de ne voir dans ce qui suit aucune application ou allusion personnelle. On repousse d'avance toute interprétation de ce genre comme calomnieuse et mal fondée; on demande qu'on accepte avec confiance et sans arrière-pensée ces humbles observations. Si pourtant, malgré cette déclaration expresse, on s'obstinait méchamment à trouver en ceci matière à scandale, nous n'en serions pas surpris, car la malignité humaine est capable de tout; mais l'auteur de cet innocent article s'en lave d'avance les mains.
Nous ne sommes pas de ceux qui croient que ce sont les choses qui font les hommes, mais, au contraire, que ce sont les hommes qui font les choses. Les circonstances aident, sans doute, favorisent et développent l'action personnelle des individus; mais il n'est pas moins certain que l'influence individuelle des hommes est fort grande dans les affaires de ce monde, grandes et petites, et que, par exemple, sans Napoléon, la révolution française aurait eu une autre marche et d'autres résultats, de même que notre Académie (les extrêmes se
mie de médecine était composé comme il suit: Président Husson, vice-président Bally, secrétaire annuel Roche, secrétaire perpétuel Pariset. On voudra bien ne prendre dans cette plaisanterie que les généralités qui sont toujours de saison.
TE PRESIDENT DE L ACADEMIE DE MEDECINE. 45r>
touchent) devra, en dépit de ses tendances et de sa constitution naturelles, avoir nécessairement une autre physionomie, suivant que sa direction sera ferme ou faible, intelligente ou aveugle, attentive ou négligente, etc. Toutes ces différences tiennent en grande partie au caractère personnel de son président, car le président est de fait le chef d'une Académie. Quoiqu'il ne soit, comme on dit, que le primus inter pares, il est pourtant l'âme et la tête de sa compagnie. De même qu'on a dit avec raison : Tel maître, telle école, on peut dire : Tel président, telle Académie. Si son influence directe et de droit est fort restreinte, son influence indirecte et de fait est immense. Dans une Académie, ce n'est pas positivement comme dans une monarchie constitutionnelle à l'anglaise, où le roi, à ce qu'on prétend, règne et ne gouverne pas. Un président ne fait pas que présider; il gouverne aussi jusqu'à un certain point, et c'est pour cela qu'il n'est pas tout à fait indifférent d'avoir celui-ci ou celuilà. Indépendamment de son rôle intérieur, comme directeur des délibérations et modérateur des travaux académiques, le président a aussi un rôle extérieur non moins important à remplir. Sa place n'est pas seulement une fonction ; elle est aussi une sorte de dignité. En même temps qu'il dirige et inspire sa compagnie au dedans, il la représente au dehors. C'est lui qui porte la parole pour le corps dans toutes les occasions; il en est l'organe et comme la personnification. Pour le public en général, et pour les étrangers en particulier, il est l'Académie elle-même; l'Académie hors
de chez elle n'est et n'agit que par lui. Sous ce dernier rapport encore le choix ne saurait être indifférent.
Toutes ces circonstances des fonctions et de la position du président sont, comme on voit, nombreuses, variées, et toutes ont leur importance. Pour y satisfaire pleinement, il faut un ensemble de qualités qui se rencontrent difficilement. Aussi, en fait de président, comme en toute autre chose, la perfection est rare. On se contente d'ordinaire d'un à peu près — il le faut bien ! — Mais cet à peu près rigoureusement suffisant exige encore beaucoup de conditions. Un président, je ne dis pas accompli, mais passable, doit, pour présider et représenter dignement, réunir les trois quarts au moins des qualités suivantes :
Il doit quant à ses fonctions intérieures :
1° Avoir une instruction générale dans toutes les branches de la science ou des sciences qui font la matière des travaux académiques. Cette condition est presque aussi indispensable chez le président que chez le secrétaire perpétuel. Pour ramener un orateur à la question, il faut connaître la question, du moins jusqu'à un certain point; pour nommer à propos des commissaires pour des recherches spéciales, il faut être au courant des travaux particuliers des membres de l'Académie et choisir pour chaque chose le juge compétent. Enfin, en général, le président, étant appelé à parler sur tout et à propos de tout, doit n'être absolument étranger à aucun des objets discutés en sa présence et sous sa direction.
Mais si au lieu de cette instruction variée et gêné-