L ACADÉMIE ET LA GRAINE DE MOUTARDE
voyard, d'un chien, d'un singe habillé et d'un âne est bouffon dans l'œil de Decamps; il arrache une larme à l'œil d'une mère, qui y voit un pauvre enfant abandonné et malheureux. Je n'avais certainement pas besoin de ces explications savantes (qui même n'expliquent rien) pour convaincre tout homme d'un sens rassis, qu'une séance d'Académie et particulièrement d'une Académie de médecine (car c'est là l'objet de la présente élucubration), peut tenir lieu, au besoin, d'une soirée aux Variétés. Généralement parlant même on peut assurer que l'élément bouffon est en chaque chose toujours exactement proportionné à l'élément sérieux. Le ridicule étant un contraste, si vous voulez le trouver dans la perfection, adressez-vous à tout ce qu'il y a de plus grave en ce monde, la science et la politique. La recette est infaillible.
La graine de moutarde est, au su et vu de tous les promeneurs de la galerie vitrée du Palais-Royal, à Paris (qui forment une portion très-respectable du public), une chose qui se vend dans de petits sacs fort joliment étiquetés, dans une belle boutique, éclairée au gaz, ornée de glaces, où le consommateur est servi promptement, proprement et à juste prix. Cette définition, résultat d'une observation superficielle, pourrait s'appliquer aussi bien à toute autre denrée d'épicier, le poivre, par exemple, ou la cannelle. La moutarde, en effet, répond fondamentalement à une idée culinaire; mais depuis peu elle s'est élevée dans l'échelle sociale des substances; elle a passé de la cuisine à la pharmacie; ce n'est plus un assaisonne-
ment, c'est un médicament; l'honnête industriel qui la débite n'est pas un épicier ; c'est un homme qui guérit ses semblables pour de l'argent, c'est-à-dire une manière de médecin. Plusieurs substances ont eu, dans ces derniers temps, des prétentions de ce genre, telles que le tapioka, le nafé, le kaiffa, le racahout ; mais, malgré leur mérite incontestable, la graine de moutarde, toute petite qu'elle est, les a totalement éclipsées. Elle a été, à ce qu'il paraît, semée et cultivée par des travailleurs transcendants ; car en ceci tout tient à la culture, le terrain lui-même, c'est-à-dire la sottise et la crédulité de l'espèce, étant toujours vierge et d'une inépuisable fertilité. La graine de moutarde est donc en ce moment au niveau de ce qu'il y a eu de plus grand en ce genre, par exemple, le sirop de Lamouroux, la pâte de Regnauld, la drogue de Leroy, les pilules de Rouvière, etc.
Mais il manquait à sa gloire un suffrage au prix duquel tous les autres ne sont rien, celui du premier corps médical de France, pour ne pas dire d'Europe, ce qui serait impertinent. La graine de moutarde a certes le droit de se présenter rue de Poitiers, à côté des petits pâtés du sieur Griccini, des capsules antigonorrhéiques, et de tant d'autres belles inventions auxquelles l'Académie ne saurait échapper. Voici comment s'y est prise la graine de moutarde. N'espérant pas se faire accepter sous sa forme naturelle, qui aurait pu alarmer les consciences et soulever même une protestation des puritains de l'Académie , elle s'est enduite de sucre. De plus fins