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L ACADEMIE ET LA GRAINE DE MOL TARDE

que des académiciens s'y seraient laissé prendre.

L'homme qui a imaginé ce coup peut se flatter

d'avoir eu ce que tout le monde cherche à présent, et

qui se trouve si difficilement une idée. C'est là, en

effet, une idée, dans toute la rigueur du mot ; car, qu'est-ce qu'une idée aujourd'hui? C'est une chose qui a la vertu de rapporter beaucoup d'argent, sans peine, ni travail, ni génie aucun. Quand cette idée se trouve être une idée médicale (car il y en a de toutes sortes), voici le procédé qu'il y a à suivre, et qui a été suivi en cette circonstance. D'abord, on écrit à Son Excellence M. le ministre de l'intérieur, pour demander un brevet d'invention. Le ministre, je veux dire les bureaux, qui naturellement ne connaissent rien à la question et s'y intéressent encore moins, ne s'informent que d'une chose, la nature ou le genre de l'idée. Si c'est une machine àvapeur ou un casse-noisette, on l'envoie à l'Académie royale des sciences; si c'est une préparation antisyphilitique ou une seringue à jet continu, à l'Académie de médecine. Voilà le premier pas accompli à la satisfaction de tout le monde. En effet, 1° les bureaux sont débarrassés jusqu'à nouvel ordre et de la pétition et du pétitionnaire, et, bureaucratiquement parlant, une affaire prorogée est une affaire terminée ; 2° par ce renvoi, le demandeur, avec son idée dans sa poche ou sous le bras, se trouve, comme il le souhaitait, nez à nez avec le président de l'Académie, qui le fait entrer de par la loi. 3° L'Académie a l'occasion et la matière d'une de ces discussions savantes qui réclament un feuilleton spécial, et se donne le plaisir de

remplir la principale de ses attributions normales, qui consiste à décacheter et à lire des lettres du ministre, et à renvoyer au ministre des lettres que le ministre ne décachette ni ne lit.

Dans l'affaire du grain de moutarde sucré, tout s'est passé dans Tordre. La correspondance ministérielle, le rapport de la commission, la délibération et la décision : tout a été fait dans les règles. La discussion a été sérieuse, animée, profonde, proportionnée de tout pointa l'importance du sujet. Nous ne pouvons louer en particulier chaque orateur des belles choses qui ont été dites pour, contre et sur la graine de moutarde, car il nous faut être bref, mais nous pouvons, en général, dire qu'on ne saurait être plus exact dans les inutilités, plus grave dans les puérilités, plus grand dans les petites choses.

La critique, cependant, aurait bien, à la rigueur, à glisser son mot. Ainsi , sans prétendre rabaisser le mérite du Rapport, on y pourrait signaler des lacunes. Vous lisez le prospectus de l'affaire; c'est très-bien et très-ingénieux, car un prospectus lu à V Académie royale de médecine figurera merveilleusement sur les affiches des coins de rue et à la quatrième page des annonces payantes des grands journaux. Mais n'y avait-il donc rien de mieux à dire sur la moutarde? Est-ce que les Académies ne sont pas faites pour pousser la science, pour poser des questions nouvelles, pour agrandir la sphère des connaissances ? Pourquoi ne pas suivre l'exemple de votre collègue l'Académie des sciences, dont les rapports rédigés par les Cuvier, les Arago, les Gay-Lussac,

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les Poisson, sont des textes de si riches développements, et autant de petits traités lumineux sur la matière? Pourquoi vous en tenir sur la moutarde à ce qu'en sait et en dit un apothicaire qui n'a pas eu la prétention d'en parler scientifiquement, mais seulement de la vendre?

Vous auriez pu nous dire, par exemple, en quel lieu croît cette précieuse plante, sur quel sol elle est née, en quel temps et par qui transportée. De son origine passant a ses propriétés et qualités chimiques, physiques, physiologiques et thérapeutiques, vous aviez un champ immense à parcourir. Mais, vous bornant à l'essentiel, à l'action médicale, peut-on rien concevoir de plus maigre, de plus insignifiant que votre examen des effets de cette graine ? Pourquoi ne pas instituer d'abord, avant de vous permettre un jugement, des expériences faites en grand, comme vous avez fait pour les saignées ou les lavements coup sur coup, les purgatifs à haute dose, pour les chlorures, etc., et déduire vos conclusions de chiffres alignés selon les règles? Est-ce donc ainsi qu'on doit procéder dans les sciences d'observation et dans des questions qui touchent de si près à l'intérêt le plus sacré de l'humanité? Et quant aux propriétés hygiéniques, qui ne sont qu'une dépendance des propriétés pharmaceutiques, qu'avez-vous su nous dire? Rien, ou presque rien. La moutarde est légèrement stimulante; elle peut activer la digestion, etc. ; mais il faut que vous sachiez qu'il y a moutarde et moutarde: il y a des moutardes digestives et il y en a d'antidiges-

tives ; il y en a de détestables, comme, par exemple, la moutarde ordinaire, qu'on vend toute faite chez les épiciers; il y en a d'excellentes, comme la moutarde de Maille. Celle de Camus est appétissante; mais ni Tune ni l'autre ne valent pour le goût et pour l'estomac la moutarde de Bordin; et encore ici il faut s'entendre, carBordin a deux moutardes, l'une brune, qui est bonne, sans doute, mais qui ne s'élève pas beaucoup au-dessus de celle de Dijon ; l'autre verte, verte entendez-vous, qui est tout ce qu'il y a de superlatif. C'est de celle-ci que nous voulons parler. Vous voyez donc qu'il faut distinguer, spécifier, en médecine. Sans ces distinctions, on ne fait pas de la science, mais de l'empirisme. La moutarde ne saurait échapper à cette règle logique.

Voilà, entre autres choses, ce qu'un rapport plus approfondi aurait pu apprendre à l'Académie, qui, étant disposée ce jour-là à s'occuper ex professo de moutarde, en aurait été très -édifiée. L'auditoire, qui vient là comme à la source des lumières médicales, n'aurait pas perdu son temps. Vous l'avez égayé, c'est bien; c'est un résultat fréquent sinon le but des Académies; mais il aurait fallu aussi l'instruire.

A propos de cette mémorable séance, nous prendrons la liberté de faire une petite question. L'Académie décida, il y a un an, à l'occasion de quelques denrées analogues à la moutarde, et sur la motion énergiquement et dignement motivée de M. Cornac, qu'une députation serait envoyée au ministre pour lui représenter l'intolérable abus des rapports académico-

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