‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 33 sur 89 · VI · texte numérisé non relu

VI

Les pois a cautères a l'Académie de médecine. L'Académie de médecine vient d'avoir encore, ces jours derniers, à délibérer sur une question de premier ordre, sur un des problèmes les plus ardus de thérapeutique et de matière médicale, problème dont la solution a jusqu'ici fatigué vainement les plus fortes têtes de l'apothicaireiie et de la droguerie. Nous voulons parler du pois à cautère. Le pois à cautère est, comme vous savez, la pierre pliilosophale de la pharmacopée; c'est la chose par excellence introuvable. Ce n'est pas qu'on n'en ait annoncé bien des fois l'apparition; mais, après examen, on a toujours reconnu que l'annonce était un leurre, et que le pois prétendu légitime n'était qu'un pseudo-pois ; tant le point de la perfection est en ceci délicat et insaisissable ! Un homme est venu qui, après avoir appris sur les trois règnes de la nature tout ce que peut en apprendre une manipulation savante et assidue du tamis, du pilon et du mortier, a cru avoir enfin trouvé le joint, et a envoyé à l'Académie, par le canal du ministère, le produit de sa découverte dans une boîte fort propre. Mais mal lui en a pris. L'Académie l'a indignement accueilli. Il devait s'y attendre. Est-ce donc aux Académies que doi* vent s'adresser les inventeurs? Comment n'ont-ils pas appris encore, malgré tant d'exemples fameux, que les Académies, instituées, dit-on, pour consacrer et propager les découvertes, ne s'occupent en fait qu'à les enterrer? 11 était donc facile de prévoir ce qui est

l'académie et les pois a cautères. 171

arrivé. L'Académie s'est soulevée en masse pour anathématiser cette nouvelle doctrine du pois à cautère, et au lieu d'une discussion grave et approfondie, telle que la réclamait la haute importance du sujet, elle n'a fait entendre que des cris de réprobation, de dédain, d'incrédulité, d'indignation. C'est en vain que l'habile rapporteur a épuisé toutes les rubriques d'une dialectique insinuante pour ramener l'assemblée à des sentiments plus doux ; on n'a rien voulu entendre, et une sentence d'excommunication formelle a été fulminée. Un seul homme (1) s'est levé pour protester contre cette tyrannie et prendre la défense du génie méconnu. Son coup d'œil d'aigle a immédiatement aperçu qu'il y avait dans la conception du digne droguiste quelque chose de grand. Par cela seul que l'Académie entière n'y voyait qu'une puérilité et une manœuvre mercantile, il a été naturellement porté à admettre, en vertu de la loi des contraires, qu'il s'agissait d'une chose très-utile et très-louable ; et puisque tou le monde l'attaquait, il devait s'en faire le champion. 11 n'a pas cependant poussé son attaque avec sa vigueur habituelle, et c'est vraiment dommage, car il y aurait fait merveilles. On doit néanmoins lui savoir gré de ses efforts et rendre hommage à l'esprit d'équité et d'indépendance qui lui a dicté cette généreuse manifestation en faveur de la racine de taminier.

Quelques personnes ont paru scandalisées que l'Académie eût perdu une grande heure à disserter sur un aussi mince sujet. Ces personnes se scandalisent de

(1) M. Gerdy.

peu. // est des temps de niaiser, dit le grand Pascal, même pour les Académies. Et qu'auraient donc dit ces censeurs, s'ils eussent assisté aux mémorables séances consacrées à la discussion des pâtés Griccini, de la graine de moutarde et des pois Frigerio! les poisFrigerio surtout ont marqué dans les fastes académiques, et il est surprenant qu'ils n'aient pas été rappelés à l'occasion des pois Michel. Trois séances consécutives furent dépensées à élucider cette grande affaire. Le combat fut chaud. Les premiers orateurs du temps, dont la plupart vivent encore, y prirent une part active. On dit alors tout ce qui peut se dire sur les pois à cautères. Le savant Lodibert s'y distingua surtout par la richesse d'une érudition qui, en matière de pois, n'a pas eu d'égale. Comment l'Académie n'at-elle pas eu en mémoire ce précédent dans la question actuelle? Elle aurait pu s'en servir utilement pour éclairer bien des pointsdouteux et allonger peut-être d'une demi-heure le débat. Les pois de l'illustre Frigerio valaient certes bien la peine d'être étudiés. Il y a en effet, pois et pois; et tout en reconnaissant ce qu'il y a d'ingénieux dans l'idée et la réalisation de ceux du docte droguiste et en approuvant ses efforts, on peut dire, sans leur faire tort, qu'ils n'approchent pas de ceux de son fameux prédécesseur. Son invention n'est qu'un jeu au prix de l'autre. Elle ne suppose qu'un talent d'induction assez médiocre, car elle se réduit à faire avec une racine ce qu'on faisait avec une autre racine, à substituer le taminier à la bryone, à l'iris, à l'oranirer, etc. Le choix de la substance est, à la vérité,

l'académie et les pois a cautères. 173

neuf, car qui eût songé, hors le sieur Michel, au taminier (lamus communis), qu'on se contentait jusqu'ici de râper pour en faire de vulgaires cataplasmes? Mais quelle comparaison établir entre cette substitution analogique, cette invention d'un simple succédané, et la composition originale de Frigerio ? Ces pois modèles, vrais chefs-d'œuvre d'officine, se composaient de vingt substances différentes. Les gommes résines, la cire, la soude caustique, l'éponge, la laque, le garou, la guimauve, l'iris, l'euphorbe, le styrax, le savon et dix autres ingrédients s'y combinaient dans des proportions exquises. Voilà ce qui s'appelle formuler ! le pois taminier n'est qu'une œuvre d'écolier en comparaison, et l'Académie, quoique trop sévère dans sa réprobation absolue, était jusqu'à un certain point excusable. 11 eût été véritablement pénible de lui voir accueillir le taminier après avoir repoussé la composition Frigerio.

Il semblerait qu'après tant de discussions sur les pois à cautères on devrait être arrivé enfin à une solution définitive sur la valeur, au moins relative, des diverses substances proposées. Mais il n'en est rien. Loin d'élucider le sujet, la controverse n'a fait, comme de coutume, que l'obscurcir. Il n'y a pas de plus fausse maxime au monde que celle qui dit que la lumière jaillit du choc des opinions. Nous pencherions volontiers à admettre la maxime contraire. Dans la question actuelle du moins, on ne paraît pas avoir avancé grand'chose. Les raisons alléguées pour et contre les pois nouveaux et les anciens sont également douteuses. On

n'est même pas parvenu à s'entendre sur les conditions requises pour qu'un pois à cautère soit réputé bon et valable. Lodibert, qui est une autorité du premier ordre, affirmait qu'il faut que le pois ait la propriété de se gonfler pour remplir son usage mécanique, et il assurait en même temps que c'est à cette propriété que les pois d'iris ont dû leur victoire définitive. M. Guibourt, au contraire, nous dit aujourd'hui que cette déformation et ce gonflement sont un vice radical qui doit faire proscrire la racine d'iris et donner gain de cause au bois de taminier, lequel ne change ni de dimension ni de figure. Lequel faut-il croire de ces deux profonds pharmacologistes? Mais ce n'est pas tout. Voici qu'il prend à M. Gerdy le caprice de nier que les pois d'iris se déforment et se gonflent à un degré appréciable dans l'intérieur de la plaie. Nous ne savons quels pois et quels cautères a observés notre savant confrère, mais s'il lui arrive jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, d'avoir besoin d'un de ces exutoires, il ne tardera pas à se convaincre que les pois d'iris ont la vertu singulière de s'agrandir, pour ainsi dire, à vue d'ceil, et de se comporter absolument comme la belette de la fable qui, étant à jeun, entra sans gêne dans le grenier par un certain trou par où elle ne put plus sortir quand elle fut bien repue. Que de ténèbres sont encore répandues sur ce sujet important ! que décider lorsque tant d'hommes graves hésitent et se contredisent ? Force nous est de rester, jusqu'à nouvel ordre, dans le doute philosophique à l'endroit du pois à cautères ; et, en attendant la solution de ce grand problème, le parti le plus sage est de revenir,

Page 1