LES BAINS SANS BAIGNOIRES (I
Nous n'aurions pas vu le nom de notre très-excellent confrère , le docteur Mathias Mayor, inscrit à la suite de ce titre, que nous n'aurions pas hésité un instant à lui en faire honneur. Ces traits foudroyants n'appartiennent qu'à lui : ex ungue leonem. C'est une véritable bonne fortune, par le temps de calme plat scientifique où nous vivons, que l'apparition d'un nou* veau produit de ce fertile cerveau dont sont sorties déjà tant de conceptions d'un tour si inattendu et si original. Quel dommage que ce pauvre Beyle (Stendhal), qui a usé, dit-on, sa vie à chercher inutilement dans tous les coins de l'Europe ce qu'il appelait l'imprévu, n'ait pas passé par Lausanne! c'est là qu'il aurait trouvé cette chose introuvable. Grâces soient donc rendues à notre fécond confrère pour la nouvelle excentricité (car c'est ainsi qu'il nomme lui-même ses inventions) qu'il vient de mettre au jour! Elle est,
(1) Les bains sans baignoires ramenés à leur belle simplicité, par M. Mathias Mayor, in-8», 1840.
LES lUIN^ >VNS BAIGNOIRES. 197
ainsi que ses aînées, d'un goût tout à fait recherché et piquant. Au milieu de la monotone uniformité des travaux courants de notre pauvre médecine , qui se traîne pas à pas, à grand renfort de besicles, comme dit maître Rabelais, dans sa classique ornière, l'explosion d'une brochure Mayor est toujours un événement. Chacune de ses publications, qui éclatent d'ordinaire à l'improviste, produit sur les nerfs engourdis l'effet exhilarant d'une prise de tabac ou de la joyeuse détonation du bouchon d'une bouteille de Champagne.
Un bain sans baignoire ! Ce résultat prodigieux n'a rien qui doive surprendre dès qu'il est annoncé par M. Mayor. Il nous a accoutumés à ces coups de théâtre. Les exploits de son génie "en ce genre sont ou doivent être encore présents à toutes les mémoires. Vous n'aurez sans doute oublié, ni la réhabilitation du coton, qui, indignement calomnié par nos pères, s'était vu écarté de l'officine du chirurgien, comme nuisible et même venimeux , et qui , d'un coup de la baguette magique de notre confrère, est devenu pour les pansements le corps le plus inoffensif dans toute la nature', ni moins encore cette fameuse déligation, grâce à laquelle on sait enfin tout ce qu'on peut savoir sur la manœuvre du fichu et de la cravate; ni ces formidables cathéters métalliques de gros calibre , terreur des urètres rebelles, dont la marche irrésistible ne connaît pas d'obstacles; ni enfin cette charmante petite guillotine tachytomique , avec laquelle on ampute instantanément un doigt, un bras, une jambe, une
cuisse, aussi prestement et avec aussi peu de douleur qu'on taille ses ongles, etc., etc. Ceci suffit pour rendre non pas seulement probable, mais certain, que si M. Mayor s'engage à nous administrer un bain sans baignoire, et même sans eau, il est parfaitement en état de remplir sa promesse.
Remarquez, en effet, que cette jolie excentricité est exactement taillée sur le patron des anciennes et fondée sur le même principe de logique générale qui inspire et dirige ce curieux esprit. Ce principe, il est bon de le rappeler, est celui-ci : Pour arriver, en chirurgie, au vrai, au beau et au bon , il faut toujours prendre le contre-pied, de ce qui est pratiqué et enseigné partout. Par cette formule, M. Mayor a ouvert à ses inventions une carrière sans bornes, et trouvé, en outre, une règle pour atteindre toujours et du premier coup le but. S'il s'était borné à penser et à dire, comme beaucoup d'autres, que le vrai, en chirurgie, est ailleurs que dans l'enseignement reçu , et qu'en conséquence, pour bien faire, il faut faire autrement qu'on ne fait, il n'aurait guère avancé la science et la méthode, car cet ailleurs et cet autrement ne déterminent rien. Mais en décrétant qu'il faut, dans toute question chirurgicale, se placer diamétralement à ['opposé des méthodes consacrées et faire absolument Vinverse de ce qu'on pratique, il sait par cela même, pour ainsi dire àp?iori, ce qu'il y a à dire et faire dans toutes les circonstances, puisque , en vertu de son axiome, toute manière d'agir qui sera exactement le rebours de ce qui se fait est nécessairement la véri-
LES BAINS SANS BAKiNUlKES. 109
table et la bonne. C'est d'après cette vue originale que notre chirurgien philosophe a imaginé , dans ses moments de loisir, les procédés., méthodes, instruments, et manœuvres dont il gratifie de temps en temps le monde médical.
Exemples :
Le coton passe, aux yeux de la plupart des praticiens, pour une substance peu convenable pour le pansement des plaies; ergo il est non-seulement très-bon pour cet usage, mais encore le seul bon. On ne remploie jamais, ergo il faut en mettre partout.
On se sert universellement dans les pansements, depuis la guerre de Troie, de bandes longues et étroites; ergo il ne faut employer que de petits morceaux de linge larges et courts.
Pour réduire les luxations, il est en général de précepte et de pratique de faire Y extension du membre luxé; ergo il faut procéder par flexion.
Pour maintenir immobile un membre fracturé, on fait usage d'attelles de bois, larges, plates et roides; ergo il faut leur substituer des attelles de fer, minces, cylindriques et flexibles.
On panse les plaies et blessures à sec ; ergo il faut les tenir constamment humides.
Dans les amputations, on procède par sections successives et lentes de la peau, des chairs, de l'os, et avec des instruments différents ; ergo il faut employer un seul instrument qui coupe instantanément tous les tissus et d'un seul coup.
Pour dilater un urètre rétréci , et généralement pour pénétrer dans la vessie par ce canal, on se sert de bougies et de sondes molles, fines, flexibles; ergo il faut employer des cathéters durs, épais, rigides,
etc., etc
. On voit , par ce tableau , que notre ingénieux confrère aime les antithèses; il les soutient jusque dans les moindres détails avec une grande richesse d'imagination et une logique inflexible; il oppose le large à Tétroit, le court au long, le dur au mou, l'humide au sec, la promptitude à la lenteur, la simultanéité à la succession; il courbe ce qui est droit, fléchit ce qui est étendu, arrondit ce qui est plat. C'est l'application conséquente et rigoureuse de sa loi des contraires.
Le bain sans baignoire est, comme nous le disions, un produit légitime de la formule qui a engendré toute la chirurgie mayorienne. On sait que, dans les idées reçues, pour prendre un bain, il faut nécessairement de Peau, et que, pour contenir cette eau, il faut non moins indispensablement un réservoir quelconque, vulgô une baignoire. Il est certain du moins que c'est là ce qui se pratique généralement. Or comme d'après le principe Mayor, le vrai et le bien sont toujours au pôle diamétralement opposé de ce qui se pratique, il a dû en conclure et en a conclu, en effet, que, puisque la baignoire était considérée comme indispensable, elle devait ipso facto être inutile. Il a donc immédiatement proscrit ce meuble arriéré et caduc, et le remplace par un autre de sa façon, qu'il dote de tout ce qui manque à l'an-
LES BA1>> >A.\> I5A1(..N()1RE>. 'il 1 1
cien pour l'administration d'un bain scientifique et rationnel, d'un bain ramené, comme dit ce charmant écrivain, à sa belle simplicité.
Il semble, au premier coup d'œil. que la manière la plus simple de prendre un bain est... de prendre un bain; et même, dans le tarif des établissements thermaux, un bain non médicamenteux s'appelle un bain simple. Quoi de plus simple, en effet, pour se baigner, qu'une baignoire et de l'eau? Eh bien! ce bain simple est, aux yeux de M. Mayor, d'une complication extrême , une déviation des voies du bon sens et de la nature. Il va donc simplifier la simplicité même.
Qu'est-ce qu'un bain dans la rigueur absolue du mot et de la chose ? L'application d'une couche d'eau uniforme et continue sur la surface du corps tout entier ou d'une de ses parties. L'épaisseur de cette couche est parfaitement indifférente pour le résultat, car un corps entouré d'une pellicule d'eau d'un millimètre est aussi bien mouillé, trempé, baigné, en un mot aussi réellement dans l'eau que s'il était plongé dans la Seine ou dans l'Océan. 11 suit de là que, dans un bain, toute la masse d'eau qui n'est pas immédiatement appliquée au corps est superflue; et comme la simplification est le retranchement de l'inutile, il ne faut admettre dans un bain que itout juste la quantité d'eau nécessaire pour emprisonner le corps. Mais si on diminue le volume de la masse d'eau, il est clair qu'il faut diminuer d'autant la capacité du réservoir destiné à la contenir, c'est-à-dire de la baignoire. Le problème du
"202 MOEURS MEI». ET (KiriULE MÉDICO-LITTÉRAIRE.
bain ramené à sa belle simplicité consiste donc à obtenir un minimum rigoureux d'eau et de baignoire.
Ceci posé, il ne s'agissait plus que d'inventer un appareil qui satisfit à ces conditions, et ce n'était plus là qu'un jeu pour l'ingénieux chirurgien de Lausanne. Celui qu'il propose consiste dans la combinaison des deux éléments suivants : 1° une substance ou étoffe susceptible de s'imprégner facilement du liquide dont on veut composer le bain, et de le conserver dans ses mailles, telles que éponge, papier, carton, laine, étoupes, coton, charpie, amadou, herbes, etc. Cette première pièce de l'appareil balnéaire est Yhydrophore, ou, en français, le porte-liquide \ 2° une substance ou tissu ayant la propriété de résister à l'eau, de ne pas se laisser pénétrer par le liquide ni par sa vapeur, tels que le papier huilé, la baudruche, la toile cirée, le taffetas gommé, le caoutchouc, et surtout le tissu imperméable inventé par M. Mayor fils. Cette seconde pièce porte le nom à' imperméable, d'hydrofuge ou même d'hydrochorique. Est-il besoin d'indiquer la manœuvre de cet appareil? On imbibe l'hydrophore du liquide voulu, on l'applique sur le corps comme un cataplasme, puis on le recouvre du tissu imperméable destiné à prévenir l'évaporation et, par suite, la dessiccation de la substance mouillée. Cette application peut être bornée à une partie seulement du corps, ou envelopper le corps tout entier. Le bain est ainsi à volonté local ou général. Tel est le bain Mayor, c'està-dire le bain type, le bain idéal, le bain absolu, dont
LES BAIN* S A>S li VK.XURES. 203
Je bain vulgaire nest qu'une mauvaise contrefaçon, une caricature. Il faut voir avec quelle verve, avec quelle abondance d Imaginative, avec quel luxe de détails il en développe les avantages et propriétés. Nous ne pouvons le suivre dans ses brillantes excursions historiques, critiques, dogmatiques, dans lesquelles il prodigue toutes les couleurs, tous les reflets, toutes les saillies de son style helvétique. On ne peut cependant se dispenser de signaler l'étonnante profondeur du principe même de l'invention . Vidée mère du bain Mayor est évidemment le cataplasme. Si le cataplasme est un bain local, le bain, proprement dit, ne saurait être autre chose qu'un cataplasme général. Tout le reste n'est qu'une déduction logique du principe; mais il fallait toute la force de tête de M. Mayor pour y voir et en tirer tant de conséquences. Nous reconnaissons à cette nouvelle œuvre les caractères de toutes les conceptions du génie. C'est simple et grand. On voit que, fidèle à son principe de contradiction, le système balnéaire de M. Mayor tend à différer autant que possible du système connu. Le triomphe de la simplification, et en même temps de l'opposition, aurait été de supprimer entièrement l'eau et la baignoire. M. Mayor n'a pas osé pousser la logique jusque-là ; et, sous ce rapport, le titre de son mémoire est équivoque ou promet trop. En effet, il se sert aussi, lui, d'une sorte de baignoire, car son hydrophore et son hydrofuge ne sont pas autre chose en essence; seulement il faut lui rendre cette justice que, ne pouvant éliminer entièrement celte analogie gêné-
raie, il a rétabli dans le détail la plus complète opposition. C'est vraiment pitié de voir avec quel acharnement il poursuit cette pauvre baignoire vulgaire ! de quels sarcasmes il l'accable jusque dans ses plus innocentes prétentions! avec quel orgueil il lui oppose les propriétés et vertus de sa rivale, qui toutes sont précisément l'antipode des siennes ! L'ancienne baignoire est en métal : elle est lourde, résistante, embarrassante. La nouvelle est en tissus ou substances végétales : elle est légère, souple, commode. L'ancienne portait le baigneur, c'est le baigneur qui porte la nouvelle; l'ancienne était fixe, la nouvelle est mobile, etc. Mais qui pourrait énumérer toutes les particularités du contraste ?
Le principal avantage du bain Mayor, local ou général, c'est de pouvoir être pris indifféremment, sans dérangement aucun, dans le lit, dans la chambre, dans la rue, à table, à la promenade, à cheval. Le baigneur portant la baignoire avec lui peut tranquillement vaquer à ses affaires au dedans et au dehors de sa maison, sans cesser d'être dans le bain. On peut ainsi rester, si Ton veut, toute la journée dans l'eau, tout en se promenant, ce qui est extrêmement agréable.
Une question qui pourrait inquiéter est celle du chauffage du bain. M. Mayor y a pourvu. La quantité d'eau employée étant extrêmement minime, puisque avec deux ou trois litres d'eau on peut prendre un bain général, et avec un verre un bain de pieds, il suffira, pour le chauffer, d'une lampe à esprit-de-vin.
LES !i\iN^ SANS BAIGNOIRES. "in.',
La température du cataplasme hydrophorique s'équilibrera ensuite avec celle du corps, et se maintiendra au même degré, grâce à l'imperméable. Il n'y a dans tout cela aucune difficulté. M. Mayor a poussé la prévoyance jusqu'à indiquer la manière de se procurer immédiatement un bain chaud dans le cas extrême où on n'aurait ni eau ni feu. Cela paraît un peu difficile. Pas le moins du monde. Chacun sait que le corps de l'homme contient des liquides chauds qu'il peut excréter à volonté... Vous comprenez. Aurait-on deviné celui-là?
Il faut mettre un terme à notre admiration. Il nous en coûte de réduire à ces mesquines proportions, à cette sèche et maigre analyse, l'œuvre monumentale qui est devant nous. Que de détails ingénieux, subtils, agréables, profonds, nous sommes obligés de supprimer ! Combien nous sommes coupables envers M. Mayor d'interpréter si faiblement sa pensée ! Mais nous savons qu'il est plein d'indulgence et qu'il pardonnera à notre insuffisance en faveur de notre intention. Nous sommes même persuadé que si nous allions un jour le voir à Lausanne, dans sa maison de Beo.uséjour, illustrée une première fois par le séjour de Napoléon, il nous mettrait cordialement en mesure de juger du -talent de cette cuisinière qu'il dépeint de façon à faire venir l'eau à la bouche (p. 60), et voudrait bien, en même temps; nous dispenser d'user de ses bains locaux ou généraux, et singulièrement de ceux qui se préparent sans eau et sans feu.
206 MŒURS MED. El CRITiyi'E MEDICO-LITTERAIRE.