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OBJET ET DOMAINE DK LA MEDICO-PSYCHOLOGIE

difficiles à préciser. Le chapitre du passif est encore ici, comme dans trop de branches de la médecine, plus chargé que celui de l'actif. Un médecin dont l'esprit un peu sceptique cherche assez volontiers les occasions de surprendre la science en faute, a signalé naguère ces lacunes avec une sorte d'empressement voisin de la satisfaction (1). Il a pu mécontenter des hommes qui, s'étant livrés à de longues et patientes études sur ce sujet, sont naturellement enclins et même autorisés à croire qu'ils n'ont pas travaillé tout à fait en vain, et qu'ils en savent un peu plus que ceux qui ne savent rien ; mais il faut avouer que les réponses des intéressés n'ont, sur bien des points, que trop justifié sa critique.

C'est là du moins ce qui a paru résulter du débat relatif à la très-importante question du siège organique de la folie.

La question se divise en deux autres : Y a-t-il un siège ? et, ce point admis, quel est ce siège ?

Sur le premier point, la plupart des médecins, et particulièrement les aliénistes, s'accordent à rattacher les maladies mentales à des états pathologiques du système nerveux ; mais il en est, cependant, qui pensent que la folie est une affection idiopathique de Y esprit, indépendante de toute condition organique. Ils se fondent principalement sur les résultats si fréquemment négatifs ou contradictoires de i'anatomie

(1) M. Bousquet, dans une discussion sur la folie, à l'académie de médecine, mai 1855. {Bulletin de l'académie de médecine, 1855, t. XX, pag. 908.)

pathologique. Les organiciens, — comme on peut appeler ceux de l'opinion contraire, — sont euxmêmes un peu embarrassés de cette objection, dont ils s'exagèrent à tort la portée, car elle vaudrait également à l'égard des aberrations fonctionnelles de tout ordre qui peuvent exister sans altérations matérielles sensibles (1). Par conséquent elle prouverait trop. La question du siège de la folie, en général, ne saurait même être décidée par l'observation directe, par des résultats nécropsiques. Ces résultats , en effet , ont une signification bien différente suivant l'idée qu'on se fait du rapport de la Vie et de l'Organisme, ou, plus généralement, de la Force et de la Matière. Pour ceux qui établissent entre les choses exprimées par ces termes une différence substantielle et réelle, et, partant, une sorte d'indépendance mutuelle, les manifestations dynamiques sembleront pouvoir être, jusqu'à un certain point, isolées des modifications matérielles et réciproquement. Ils pourront, en conséquence, admettre que des changements dans les produits de l'activité psychique s'effectuent

(l) C'est ainsi que M. Moreau (de Tours), voulant échapper à tout prix à cette difficulté, s'est décidé à dire, pour expliquer l'absence de toute lésion appréciable dans certains cas de folie les plus caractérisés, que les altérations qui existaient pendant la vie ont pu disparaître après un certain temps. Mais cet expédient ne remédie à rien, car s'il explique l'absence de la lésion, il laisse à expliquer comment le désordre fonctionnel a pu persister malgré le rétablissement de l'état organique normal, et il implique cette contradiction d'admettre que les troubles psychiques ont continué, après la disparition de l'altération matérielle qu'on déclare être la condition sine qua non de leur manifestation.

sans changements correspondants dans la disposition physique, chimique ou mécanique de la substance nerveuse. Mais ceux qui pensent que cette distinction est purement logique, que l'organisme n'est que la vie réalisée et en acte, et la matière la manifestation même et la détermination de la force, ne concevront pas et n'admettront pas la possibilité de cette séparation, et devront affirmer dans les phénomènes psychiques, comme dans tous les autres, la solidarité de Tétat matériel et de l'état dynamique.

Pour nous, comme pour la plupart des médico-psychologues, toute perversion mentale est liée à une perversion vitale, et celle-ci à une modification organique. Ces trois termes sont unies et idem. Dès qu'on admet — et le spiritualisme le plus rigide ne peut s'y refuser — que le cerveau, soit à titre d'agent direct (comme l'entend le matérialisme vulgaire), soit à titre d'instrument, soit, pour dire le moins possible, à titre desimpie condition organique, soutient un rapport quelconque avec la pensée, on est forcé d'admettre aussi que ce rapport est immédiat, constant, permanent, indissoluble; qu'il subsiste comme condition, non-seulement de la fonction en général, mais aussi de toutes les particularités de son exercice, et qu'aucune modification mentale ne se produit sans une modification nerveuse correspondante et corrélative en nature, en degré et en durée. Supposer que cette corrélation peut être interrompue , qu'elle peut exister dans tel cas, pour telle opération, et ne pas exister dans tel -autre cas, pour telle autre opération, c'est supposer possible et même

accomplie dans cette vie cette séparation de l'âme et du corps que la croyance religieuse ne place qu'à la mort, et qui est la mort ; c'est introduire l'arbitraire et l'inconséquence dans la nature qui ne construit pas sans doute un appareil nerveux pour rien. Or, si toute manifestation psychique normale, sensorielle, affective, intellectuelle, est en nature, en degré, nécessairement et toujours liée à une modification organicovitale nerveuse correspondante, il va de soi que toute manifestation morale désordonnée est également associée à une modification matérielle morbide. Il faut nier l'indéfectibilité, l'indissolubilité du rapport dans l'état sain ou les reconnaître dans l'état pathologique.

L'objection que les altérations étant souvent indémontrables aux sens sont de pures suppositions et qu'il ne faut pas affirmer ce qu'on ne voit pas, n'a donc guère de valeur. Elle prouverait trop, comme nous l'avons dit, puisque des troubles très-graves peuvent se produire dans les fonctions les plus matérielles (circulation, sécrétions, digestion, etc.), quelquefois, sans lésions anatomiques apparentes, ou avec des lésions si légères qu'elles semblent tout à fait disproportionnées à leurs effets; et dans ces cas, cependant, on ne songe pas à mettre en doute que les phénomènes morbides ont dépendu de changements survenus dans la composition et la texture intimes des solides et des fluides des organes chargés de ces fonctions.

Il ne faut donc pas croire que les contradictions apparentes des recherches anatomo-pathologiques dans l'aliénation mentale, dépendent, comme on le répète

trop, de la nature particulière des fonctions cérébrales. Il n'y a pas de maladies aiguës et chroniques qui n'offrent en ceci la même confusion, les mêmes obscurités. Dans toutes on peut constater des lésions fonctionnelles sans lésions organiques, des lésions organiques sans lésions fonctionnelles, des disproportions, des variations dans le rapport des désordres fonctionnels et des désordres matériels. Hors les cas, relativement peu nombreux, dans lesquels l'altération organique constitue un obstacle matériel évident à l'exécution de quelque opération purement mécanique et rend, par conséquent, suffisamment compte du dérangement de la fonction, il est presque toujours impossible de connaître la relation qui existe entre la nature et le degré des lésions organiques et les lésions fonctionnelles. L'anatomie pathologique de la folie n'a donc rien d'exceptionnel à cet égard.

L'opinion qu'on paraît avoir de l'extrême difficulté et obscurité relatives des problèmes anatomo-pathologiques de la folie tient probablement à ce que, dans cet ordre de recherches, les observateurs ne se contentent pas des résultats généraux et grossiers dont ils se payent assez aisément dans les autres maladies. Ils prétendent scruter de près, en détail, les rapports de chaque espèce ou nuance de désordre intellectuel et moral avec chacune des lésions, si variées de siège et de nature, dont le centre nerveux et ses dépendances sont susceptibles; ils veulent proportionner la finesse de l'analyse anatomique à celle de l'analyse psychologique. On conçoit dès lors que les difficultés s'accu-

mulent en raison directe de la multiplicité des questions ; et comme les réponses sont dans bien des cas ou insuffisantes, ou tout à fait nulles, ou contradictoires, on est effrayé du nombre et de l'importance des desiderata, et porté à conclure que la pathologie cérébrale recèle des mystères tout particuliers. Mais si ces mêmes observateurs appliquaient à l'anatomie pathologique de tout autre organe la méthode d'analyse fine, subtile et détaillée qu'ils appliquent au cerveau, ils ne tarderaient pas à rencontrer les mêmes embarras, les mêmes contradictions, les mêmes lacunes. S'ils essayaient, par exemple, de rattacher chacune des perversions fonctionnelles dont les affections chroniques de l'appareil digestif peuvent offrir le tableau à des altérations correspondantes, ils se trouveraient arrêtés à chaque instant, et reconnaîtraient que l'anatomie pathologique de cette classe de maladies ne fournit pas des renseignements plus précis que celle de l'aliénation mentale. Or, on sait que, dans la plupart des recherches anatomo-pathologiques, on ne s'attache guère à ces nuances délicates des désordres fonctionnels. On n'en remarque que les circonstances les plus fréquentes, les plus apparentes ou les plus graves, et on les trouve toujours suffisamment expliquées par une lésion organique quelconque, quels que soient son siège et sa nature. Si, maintenant, l'on cherche pourquoi, dans la pathologie cérébrale, on institue des analyses plus précises et plus détaillées des troubles fonctionnels, on verra que c'est parce qu'ici les moindres différences acquièrent une importance extrême par

les résultats moraux et sociaux qu'elles entraînent. Les modifications psycho-organiques qui déterminent une monomanie homicide, suicide, ou un délire gai et tranquille, ne diffèrent pas plus sans doute entre elles que les aberrations vitales qui font qu'un estomac malade rejette un aliment sain ou qu'il appète du charbon ou de la craie, mais ces différences ont des conséquences si inégales sur la destinée de l'individu et sur ses rapports sociaux qu'elles commandent impérieusement l'attention dans un cas, et se font à peine remarquer dans l'autre. De là, dans ce dernier cas, l'insouciance du médecin à déterminer les causes organiques spéciales de phénomènes qu'il croit pouvoir, sans inconvénient pour la pratique, confondre dans une notion commune, et, dans le premier cas, l'intérêt extrême qui le porte à distinguer soigneusement les expressions symptômatiques, et, par suite, à rechercher les conditions organiques de leurs différences.

L'absence d'altérations anatomiques appréciables dans l'aliénation mentale ne doit donc pas faire nier l'existence de toute modification matérielle morbide. Ce que nos sens n'aperçoivent pas, une induction légitime fondée sur l'indissolubilité de la corrélation des modifications psychiques avec les modifications vitales et des modifications vitales avec la disposition, l'arrangement moléculaires de la substance nerveuse, nous autorise à le conclure. Pourquoi exigerait-on, pour expliquer les désordres de l'activité psycho-cérébrale des modifications matérielles plus visibles et plus tangibles que celles dont on admet l'existence dans tant d'autres

névroses splanchniques, ou que celles même qui ont lieu dans l'exercice régulier des sens et de l'intelligence? Voit-on, peut-on voir, ou même imaginer les modifications qui dans le nerf olfactif déterminent l'infinie variété des odeurs, et celles dont dépendent les sensations, si prodigieusement nuancées et si distinctement perçues, dont la surface cutanée peut être le siège? le même nerf diversement stimulé peut donner une sensation agréable ou pénible. A l'aspect d'un objet dégoûtant, l'estomac se contracte avec angoisse et rejette les matières qu'il contient; tandis qu'à la vue d'un met savoureux, il se dilate en quelque sorte pour le recevoir. Ces sensations, ces affections opposées sont, on n'en peut douter, représentées organiquement par des états particuliers des nerfs excités, mais ces états se dérobent à toute observation sensible. Pareillement, une idée absurde, une perception hallucinatoire, un sentiment perverti, une persuasion chimérique, un goût bizarre, n'exigent pas pour se produire des changements plus grands dans les apparences physiques de la substance nerveuse, que ceux qui se concilient avec la production d'idées justes, de sentiments naturels, de croyances raisonnables. Toutes les aberrations intellectuelles et affectives, si diverses en espèce et en degrés, qui forment le triste tableau de la nosologie mentale, ne s'expriment pas, matériellement, par des caractères plus accessibles à nos sens que ceux que présenterait le cerveau mis à nu d'un sage qui médite. Il ne faut pas, enfin, pour faire délirer un homme ou l'halluciner des altérations organiques plus caractérisées, que celle qui, dans l'état

sain, le font passer d'une pensée à une autre pensée, d'un sentiment à un autre sentiment, de la joie à la tristesse, du découragement à l'espérance. Il faut seulement qu'elles soient différentes. Tout ce travail intime de la matière nerveuse ne se laisse saisir ni au doigt, ni à l'œil. Tout se passe ici dans la région ténébreuse des actions moléculaires et des impondérables. Cette considération pourrait servir à résoudre les contradictions apparentes des résultats nécropsiques dans la folie. On peut en induire, en effet, que les lésions de toute espèce qu'on rencontre dans le cerveau des aliénés (ramollissement, indurations, congestions sanguines, etc.) ne sont probablement pas les conditions organiques immédiates et directes des désordres intellectuels, mais seulement des résultats éloignés et consécutifs du travail morbide plus intime et plus spécial qui a provoqué et entretenu ces désordres sous les formes déterminées qui les caractérisent. De cette manière on comprendrait, ce qui n'est pas assez remarqué, quoique bien significatif, pourquoi dans nos nosologies et nos traités de pathologie interne, les maladies du cerveau et Y aliénation mentale sont placées sous des titres différents. C'est qu'en effet dans les maladies de l'encéphale, proprement dites, celles qui s'expriment anatomiquement par les lésions auxquelles sont sujets tous les organes et tissus, le Gancer, le tubercule, l'inflammation aiguë ou chronique, les épanchements, les kystes, les ossifications, etc., les troubles fonctionnels ne se présentent pas d'ordinaire sous les formes caractéristiques de l'aliénation men-

taie; ils portent principalement sur la sensibilité et la motilhé. Le vertige, la céphalalgie, les mouvements convulsifs, la paralysie, sont les phénomènes le plus communément observés; les accidents purement psychiques sont plus rares, et se réduisent le plus souvent à la perte d'un sens ou d'une faculté, comme la vue, la mémoire, à des états comateux dans lesquels l'intelligence et le sentiment sont oppressés plutôt que déviés. Les traits vraiment pathognomoniques de la folie, les hallucinations, les conceptions délirantes, les perversions des instincts, les accès maniaques, rien en un mot de ce qui fait appeler fou un fou ne se rencontre, dans la plupart des cas chez ces malades (1). Ils ne sont pas proprement des fous, bien qu'ils agissent et parlent accidentellement comme s'ils l'étaient.

Si donc les altérations primitives, spéciales, dont dépendent immédiatement, à titre de conditions organiques, les perversions intellectuelles et affectives qui constituent les diverses formes de la folie, sont placées, par leur extrême ténuité, hors de la portée de nos moyens d'investigation, il s'ensuit que l'absence de lésions, et de telles ou telles lésions, chez les aliénés, ne peut être un argument valable contre la nature scmatique (2) des maladies mentales ; et quels que

(1) Voy. les nombreuses observations rapportées dans le Traité des maladies de l'encéphale, par Abercrombie et dans la Clinique médicale de M. And rai.

(5) C'est à cette détermination qu'il faudrait ramener celle de siège en général, qui est équivoque, et dont l'usage banal est une des sources principales des malentendus et de la confusion de nos théories pathologiques.

soient .les témoignages de l'anatomie pathologique, il est permis d'affirmer, d'après les lois générales de la vie et de l'organisation que, de même que tout acte normal de l'intelligence est lié à une certaine modification organique, de même toute manifestation psychique morbide a pour condition une altération matérielle également déterminée.

La solution de cette question générale n'est pas d'un intérêt purement spéculatif. Elle est, au contraire, d'une extrême- importance pratique. Si, en effet, la folie était, au sens strict, considérée comme une maladie de l'âme ou de l'esprit, elle ne serait pas dans les attributions de la médecine. Ce n'est qu'en tant qu'on la considère comme essentiellement liée à un état somatique, qu'elle constitue, au sens médical, une maladie. Les maladies de l'âme, dans l'acception philosophique des termes, ne sont pas précisément les maladies mentales, au sens médical. On doit entendre par là seulement les dispositions perverses du cœur, les inclinations mauvaises de la volonté, les passions coupables, en un mot tout ce qui est compris dans l'idée du mal moral, ce que la langue théologique appelle le péché. Aussi, bien que ces vices de Târne ne soient pas sans relation avec l'aliénation, la médecine n'a pas à s'en occuper, du moins d'une manière directe et comme appartenant en propre à son domaine. Ils sont, théoriquement et pratiquement, du ressort de la morale, de la religion et de la législation pénale.

C'est même par suite de l'adoption, à peu près générale aujourd'hui, non-seulement par les médecins,

mais aussi par l'opinion publique, de ce principe, que le soin des aliénés, la direction et la surveillance des asiles où on les enferme, ont passé des mains de l'administration civile et de la police dans celles de la médecine, et que les Petites-Maisons qui étaient des geôles sont devenues des hôpitaux ; réforme et transformation qui constituent un des plus grands progrès accomplis par la science, à l'honneur de la raison et au profit de l'humanité.

L'immense majorité des médecins admet, disionsnous, que la folie, sous toutes les formes, dépend d'un état morbide du corps; c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'elle a un siège organique.

Maintenant, quel est ce siège?

L'accord, sur cette seconde question, n'est pas moins général. Ce siège serait, dans l'opinion à peu près unanime des médecins, l'encéphale. Consentant, sur ce point, à parler comme le peuple, ils disent tous qu'elle est un dérangement du cerveau (i).

Le cerveau serait donc l'organe dont le dérangement physique entraîne le dérangement mental.

Si, comme il paraît, cette proposition était prise dans un sens absolu, c'est-à-dire comme attribuant exclusivement au cerveau la responsabilité de tous les désordres psychiques, sans distinction, j'oserais proposer

(1) C'est l'expression dont se servit M. Bousquet dans la discussion académique (22 mai 1855) et cette profession de foi organopathique lui valut les félicitations de M. Piorry.

sur ce point de doctrine quelques doutes et quelques rectifications.

Que l'encéphale soit toujours affecté dans les altérations de l'intelligence proprement dite, dans le trouble des opérations spéciales de jugement, de raisonnement, d'attention, de mémoire (comme dans l'Hallucination, le Délire, la Démence), c'est ce qu'on doit admettre sans l'ombre d'un doute, au même titre qu'on admet une modification morbide de la rétine ou des nerfs optiques lorsque, en l'absence de tout obstacle mécanique dans l'appareil visuel, la vision est troublée ou abolie. Mais la folie ne consiste pas uniquement dans un simple dérangement dans l'ordre et la suite des pensées, dans le trouble purement logique de l'entendement, elle consiste presque toujours en même temps, et quelquefois exclusivement, dans les perversions des sentiments, des instincts naturels, des dispositions morales, dans la manifestation de penchants insolites, d'impulsions, de goûts, de passions bizarres, enfin dans une viciation de la sensibilité morale, des qualités affectives de l'âme. C'est sous cette forme qu'elle se révèle chez la plupart des monomaniaques, lypémaniaques, hypochondriaques, etc. Or dans les vésanies de cette espèce, qui sont souvent les traits les plus saillants de l'aliénation mentale, est-ce uniquement ou même principalement au cerveau, comme organe spécial de la pensée, en général, comme instrument de la combinaison et coordination des idées, qu'il faut demander compte du désordre ?

La plupart des aliénistes français paraissent le croire;

du moins cela ne fait pas question parmi eux. Ils admettent bien que le trouble cérébral peut être quelquefois déterminé ou entretenu sympathiquement par un état morbide de quelque autre partie de Torganisme; mais idiopathique ou sympathique, c'est toujours Tétat du cerveau qui est la condition organique essentielle, immédiate et directe des perversions intellectuelles et affectives.

Cette doctrine pathologique des aliénistes est conséquente à leur physiologie, laquelle physiologie, presque exclusivement déduite des expériences sur le système nerveux cérébro-spinal, des recherches d'anatomie pathologique bornées à ce même système, et trop imbue des vues systématiques de Georget et de Gall, exclut formellement les organes de la vie dite végétative, et particulièrement le système nerveux ganglionnaire, de toute participation aux fonctions de relation, à la vie morale ou psychique. Mais si avec l'antiquité tout entière, — et cette antiquité n'a fini qu'au commencement de ce siècle, — si avec Aristote, Hippocrate, Galien, Fernel, Stahl, Buffon. Bichat, Cabanis, Virey, avec Broussais, avant sa conversion à la phrénologie, on accorde à ces mêmes organes une part dans la manifestation physiologique des états ou phénomènes affectifs de l'âme, on devra leur attribuer une influence correspondante dans les manifestations pathologiques. Le cerveau, sans doute, dans cet ordre de phénomènes, intervient toujours, en tant que condition instrumentale de toute représentation intellective ou affective dans la conscience, dans le Moi ; mais il

n'est, en quelque sorte, que l'écho des modifications survenues dans les profondeurs du système général ganglionnaire en qui résident les sources-mères de la vitalité. Ce sont ces modes divers de la sensibilité organique, appelée à tort insensible par Bichat, qui, exprimés dans le sens intime comme états et affections propres du Moi, donnent naissance à l'infinie variété de sentiments, d'émotions, de dispositions par lesquels se révèle plus ou moins vivement la conscience de l'existence. C'est encore aux déterminations primitives de cette sensibilité, latentes dans le germe et développées ensuite, qu'il faudrait rapporter ces formes particulières de la vie qui constituent, dans leur expression psychique, le Caractère, l'Humeur, ce qu'on pourrait appeler V 'idiosyncrasie morale, et, dans leur expression organique, le tempérament. Ainsi conçu, le rapport de l'état des organes de la vie végétative avec les manifestations de la vie intellectuelle et morale, étant essentiel, immédiat, direct et permanent, c'est dans ces organes qu'on devrait placer la source d'une partie au moins de l'appareil morbide psychique, et notamment les perversions des instincts et des sentiments qui sont des éléments si caractéristiques de la physionomie morale de l'homme aliéné. Le cerveau ne serait plus alors le seul agent organique responsable de la folie, et la question du siège des maladies mentales se trouverait notablement modifiée et étendue.

Les médecins d'autrefois admettaient plus ou moins explicitement cette distinction dans les causes organiques des diverses formes de la folie. Ils en rattachaient

un assez grand nombre à des altérations humorales et viscérales, et les traitaient, en conséquence, par les purgatifs, les vomitifs, les désobstruants, etc. Ils faisaient, comme on sait, jouer un grand rôle à l'Atrabile. Arétée distinguait même positivement les aberrations mentales atrabilaires, c'est-à-dire produites par des obstructions des organes abdominaux, de celles qui dépendent des lésions propres et directes du cerveau; les premières caractérisées principalement par les désordres affectifs, la mélancolie, la fureur, etc. ; les secondes, par les désordres de l'intelligence et des sens. Cette doctrine, bien que fort indigeste et confuse, était au fond, dans son ensemble, plus exacte peut-être que celle actuellement professée, qui place exclusivement dans l'encéphale la source primitive de toutes les opérations, facultés et affections de l'âme. La principale raison qui a fait abandonner l'opinion antique d'une liaison essentielle, directe, entre les phénomènes de la vie végétative et ceux de la vie psychique, c'est qu'on a voulu concevoir ce rapport comme celui de l'organe à la fonction , au sens , par exemple, où l'on dit que l'œil est l'organe de la vision, une glande l'organe d'une sécrétion, le larynx l'organe de la phonation ; et dès lors on a trouvé absurde de mettre l'envie ou la colère dans le foie, le courage dans le cœur,^ la gaieté dans la rate, la tristesse dans les hypochondres , etc. Gall a pu aisément faire justice de cette physiologie fantastique, qui, du reste, n'a jamais été entendue que métaphoriquement et non à la lettre. Mais il est lui-même

tombé dans la même méprise,, en admettant la nécessité d'organes spéciaux pour les qualités, les dispositions, les virtualités intellectuelles, morales et affectives. Toutes les formes ou tendances spéciales de l'activité psychique ont, sans doute, des conditions organiques, mais non une instrumentante particulière, des organes. Ce ne sont pas, en effet, des fonctions ; ce sont des déterminations psycho-vitales dépendantes des propriétés générales de l'organisme, comme celles dont résulte la production de l'électricité, de la caloricité animales, lesquelles n'ont pas d'appareils particuliers. Il n'y a pas plus de sens à chercher les organes de ces manifestations qu'il y en aurait à chercher les organes des dispositions et susceptibilités morbides, idiosyncrasiques, des diathèses, de la faim, de la soif, de certains besoins nés de l'habitude, etc.

On peut encore faire valoir en faveur du rôle ici attribué à l'ensemble des fonctions de la vie organique dans leur rapport avec le moral, et par suite avec la folie, l'influence si manifeste des affections, des sentiments, des idées sur la circulation, les sécrétions, la nutrition, la calorification, sur le système nerveux ganglionnaire tout entier. Ces rapports sont vulgaires. L'ancienne physiologie, suivant sur ce point l'observation empirique populaire, en tenait grand compte. La nôtre aujourd'hui les méconnaît trop. Elle ne conçoit guère le rapport que dans une direction. Elle admet bien qu'un état moral, une pure idée même, provoquent des perturbations dans les appareils splanchniques, dans le cœur, par exemple,

l'intestin, la vessie, le foie, l'utérus; mais elle refuse d'admettre que les modes d'activité et de vitalité, soit physiologiques, soit pathologiques, de ces mêmes organes puissent réciproquement être la source originelle de représentations et affections psychiques déterminées. Elle nie même, en général, la marche centripète des impressions survenues dans les viscères spécialement desservis par le trisplanchnique ; et quelques physiologistes ont imaginé que les ganglions de ce nerf étaient des barrières placées de distance en distance sur son trajet pour intercepter ses excitations, et les empêcher d'arriver à la conscience. D'autres (J. Muèller, M. Longet) les laissent bien passer dans les ganglions, mais les font s'éteindre, on ne sait comment, dans la moelle épinière (4). Ces suppositions reposent sur une autre, à savoir que les opérations de la vie organique sont entièrement soustraites à la conscience, aussi bien qu'à l'empire de la volonté. Il y a, cependant, de fortes raisons de croire qu'il en est autrement. En fait, il n'y a pas un organe, un tissu, un point de l'organisme vivant, qui soit complètement insensible, c'est-à-dire dont les modifications vitales ne puissent être représentées à la conscience par une douleur ou une sensation quelconque déterminée et localisée. L'état pathologique le prouve. D'autre

(l) Depuis que les physiologistes n'ont plus guère admis d'autre mode de vérification dans l'étude du système nerveux que les vivisections, ils ont dû méconnaître ou même nier bien des faits à l'égard desquels il est et sera toujours impossible d'instituer des expériences, et de ce nombre sont, en grande partie, ceux relatifs aux rapports du physique et du moral.

part, il n'y a pas un point de l'organisme qui échappe absolument à l'action volontaire de l'âme; car l'âme peut arbitrairement diriger et fixer son attention sur telle ou telle partie du corps, et se donner ainsi une conscience plus ou moins distincte de ce qui s'y passe. Qui ne sait qu'une détermination volontaire forte et soutenue peut amortir une douleur locale ? Qui ne sait encore que les tourments de l'hypochondriaque résultent de la préoccupation profonde, de l'inquiète vigilance avec lesquelles il écoute, en quelque sorte, les mouvements de ses viscères? Et non-seulement l'attention peut affaiblir ou exalter subjectivement la sensibilité d'une partie du corps, elle y détermine en même temps des changements physiologiques ; elle modifie directement l'état des organes (1).

Ces faits montrent que les modifications intimes du système nerveux et des fonctions de la vie organique, qu'on prétend être étrangères au cerveau et, par suite, à la conscience, y retentissent, au contraire, incessamment, et s'y expriment sous forme d'émotions, de désirs, de besoins, de dispositions morales infiniment variées, et forment ainsi, en tant que senties et représentées dans le Moi, une grande partie de la phénoménologie psychique (2).

(1) Cabanis, Rapport du physique et du moral de l'homme, 8® édit. avec notes, Paris, 1843, p. 277.

(2) Il est, par exemple, d'observation vulgaire que l'accélération des battements du cœur, dans les maladies de cet organe, donne lieu à une anxiété vague, très-semblable à la peur; une souffrance de l'intestin, du côlon principalement, détermine un abattement, un découragement particuliers ; le chatouillement pro-

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