‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 45 sur 89 · INFLUENCE DU THEATRE SUR LA SANTE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DU THEATRE SUR LA SANTE PUBLIQUE

Voilà, j'espère, un riche sujet de méditations ! Je ne m'étonne pas qu'on ait dernièrement présenté et soutenu à la Faculté de médecine de Paris une thèse de trente et une pnges in-4,J sous ce titre. L'auteur ne pouvait choisir un thème plus favorable au déploiement de l'imagination. C'est, une vraie bénédiction qu'un pareil sujet pour ces esprits inventifs qui aiment à s'écarter des voies battues et prendre Ja science par son côté original. Le premier venu peut, au moyen des cinq ou six encyclopédies médicales que nous possédons, compiler en trois jours une dissertation en forme sur la question la plus ardue ou la plus à la mode, comme l'origine des tubercules, la phlébite, les résorptions purulentes, la torsion des artères, la percussion médiate ou immédiate, etc., etc. Vous trouverez tout cela, et bien d'autres choses encore, dans les livres des doctes, très-soigneusement étiqueté dans Tordre alphabétique, de manière qu'il n'y a qu'à se baisser pour en prendre. Dans ces immenses arsenaux, il y a des faits pour votre système, des systèmes pour vos faits; vous n'avez qu'à allonger la main vers la case A ou la case B, et vous voilà armé de pied en cap pour l'attaque comme pour la défense. Faits et raisonnements, observations et théories, calculs statistiques, doctrines, chiffres, tableaux synoptiques, rien n'y manque. Aussi la science est-elle devenue un véri-

table pont-aux-ânes. Mais connaissez-vous aujourd'hui beaucoup de gens capables d'y rencontrer une idée ou quelque chose qui y ressemble? Sans doute, vous allez me citer M. Frigerio et ses pois chiches, M. Broc et sa double pompe figurative du système circulatoire. Vous y ajouterez les inventeurs des journaux au rabais et la médecine pittoresque, etc. Soit. Je ne veux pas contester le mérite de ces découvertes; mais ces découvertes, sans doute fort ingénieuses, ne nous conduisent pas bien loin ; elles ne sortent pas de là sphère de l'utile; elles méritent l'estime des hommes, mais ne commandent pas leur admiration; les hangars de l'exposition de l'industrie sont remplis d'inventions pareilles. Ce que je demande, ce que vous demandez tous, c'est une de ces idées qui, au mérite de la nouveauté, joignent celui de la profondeur, de l'étendue, de la justesse; qui, simples au premier coup d'œil, sont grosses de tout un monde de conséquences, et une fois jetées dans la science en éclairent tout l'horizon. Or ce sont là les caractères distinctifs de la thèse en question : De l'influence du théâtre sur la santé publique (1).

Trouver et montrer entre les choses des rapports inaperçus, telle est la tâche du génie scientifique. Des milliers d'anatomistes avaient étudié le corps humain sans y voir des rapports qui crèvent les yeux. Ils n'avaient pas remarqué, par exemple, que le crâne n'est qu'une vertèbre, que la bouche et le nez ne sont autre

(i) De M. Bonnaiie (de Saint-Mihiel, département de la

Meuse).

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chose que des vagins et des pénis placés au rebours, que l'œil et l'oreille sont des poils, que la femme ellemême n'est qu'un homme manqué ou ébauché, un véritable monstre par arrêt de développement. Ce sont pourtant là des idées extrêmement simples, comme nous l'ont si bien prouvé les Allemands. C'est ainsi que les moralistes anciens et modernes ont beaucoup parlé du théâtre, mais en aveugles. Tout ce qu'ils ont pu en dire se réduit à cette maxime inscrite sur la toile dans quelques salles de province : Castigat ridendo mores. Les médecins se sont évertués à calculer la quantité d'air respirable contenu dans une salle de dimension donnée, avec un nombre donné de spectateurs, et à déterminer si l'asphyxie était plus à craindre au paradis qu'au parterre. Les professeurs d'hygiène ont fait gravement observer que le brusque changement de température étant la causela plus fréquente des péripneumonies, pleurésies, bronchites, il fallait, en sortant du théâtre l'hiver, s'envelopper de son manteau si on n'a pas de voiture, et faire quelques tours dans les couloirs pour prendre ce qu'ils appellent l'air moyen. Ni les uns ni les autres n'ont entrevu la portée de leur sujet.

L'auteur de la thèse a vu de plus haut les choses ; il ne se traîne pas dans ces misérables détails d'hygiène vulgaire. Son coup d'oeil philosophique, embrassant toute la chaîne des causes et des effets et tous les rapports, fait de cette question du théâtre une question medico-philosophico-politique de premier ordre.

Dans un chapitre préliminaire, il esquisse à grands

traits l'histoire morale du théâtre chez les anciens et chez les modernes : « Aux temps anciens, dit-il, le théâtre était une école publique de morale et de vertu. » Ceci serait un point à contester si on voulait contester. Je n'ignore pas que les littérateurs et les savants en us de toutes les époques ont dit des merveilles du théâtre antique, par quoi il faut entendre le théâtre grec, car chez les Romains il n'y eut guère d'autre scène nationale que les jeux et les boucheries de l'amphithéâtre ; mais je me défie quelque peu de ces anas de collège; et les hautes vertus du théâtre ancien me paraissent aussi douteuses que les miracles de la lyre d'Amphion. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on y dansait la cordace en même temps qu'on y déclamait Œdipe à Colonne. Or la cordace était la chahut du temps. Les femmes qui exécutaient cttte pantomime, fort dégénérée de son ancienne splendeur, portaient dans leurs mains d'énormes phallus en cuir. Les savants trouvent là-dedans des mythes et des symboles admirables; mais les jeunes gens et les jeunes filles d'Athènes devaient prendre les choses à la lettre. Eschyle et Sophocle y déroulaient de trèsbeaux tableaux de l'histoire héroïque ; Euripide y mettait en vers les sentences des philosophes; mais Aristophane y traînait dans la boue les généraux, les magistrats de la république et ses principaux citoyens; il y insultait Socrate, le peuple battait des mains, et quelques années après le philosophe buvait le poison. Mais tout cela ne fait rien à l'affaire. Il est convenu que le théâtre antique était une institution sublime, et

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puisque M. Bonnaire est aussi de cet avis, il serait ridicule à nous de faire les entendus, et d'opposer nos petites raisons à la voix des siècles. Convenons encore, puisque M. Bonnaire nous l'enseigne, que ce fut la dégénération du théâtre qui amena l'asservissement de la liberté romaine. Gémissons enfin avec lui sur l'état actuel de la scène, qui n'est plus, hélas ! une école de vertu et de morale, mais un foyer de plaisir et d'enivrement, où « une harmonie bruyante et audacieuse « agite les nerfs, où la terreur avec ses frissons glace « les sens, tord le cœur, étouffe presque la vie, où on « pleure de rage, de bonheur et de joie », et passons à ses trois grandes divisions du théâtre en trois genres : 1° le lyrique, 2° le comique, 3° le tragique. Cette classification sent un peu son classique, mais elle en vaut bien d'autres.

Jamais l'opéra n'a été défini en termes plus magnifiques et plus pompeux; car cette belle dissertation n'est pas moins remarquable par la richesse du style que par la profondeur des vues : « C'est un palais de « fée où l'oeil est frappé par l'éclat brillant d'un océan « de lumière qui se précipite de tous côtés en gerbes « de feu ; dans lequel un seul coup de baguette rasa semble en un instant toutes les beautés et toutes les « richesses du monde entier, et réalise à volonté les a rêves d'une imagination riante et mobile. Ajoutez à « cela l'effet de la représentation, le costume des aco teurs et les danses légères des sylphides ou des fol- • lets, hommes et femmes aériens , dont la grâce et les « mouvements harmonieux nous charment tellement

« qu'on les croirait produits par de simples formes de « corps dépouillées de toute substance matérielle et « saisissables seulement par la vision. » Je vous prie de remarquer que c'est à MM. les professeurs de l'école de médecine que l'auteur adresse cette poésie. Ils ont dû être fort embarrassés pour trouver matière à argumenter, et sauf MM. Richerand et Alibert, qui savent apprécier le mérite d'une période et d'une métaphore, il est à craindre que tous -les autres n'y aient été complètement insensibles; les barbares !

Puis viennent des réflexions non moins lumineuses, et non moins bien exprimées, sur la musique et sur ses effets : « Une symphonie charmante flatte-t-elle « notre oreille, un frémissement général nous saisit et « bientôt une inexprimable volupté s'empare de nos « sens. On dirait qu'un fluide impondérable circule « dans nos vaisseaux , que nous sommes dégagés de « notre enveloppe matérielle et métamorphosés en « êtres aériens tout de sentiment. Des sons lents se « font-ils entendre, la face se décompose et pâlit, le « regard devient triste et langoureux, la respira- « tion entrecoupée et suspirieuse ; le pouls se ralen- « tit , se concentre, et la peau se refroidit en un ins- « tant. »

Je dois être bien mal partagé sous le rapport du sens musical, car je nai jamais éprouvé de quelque orchestre que ce soit de si formidables impressions. Mais la sensibilité de ce jeune confrère est si exquise qu'il doit les avoir ressenties. Aussi , je n'hésiterais pas, si j'étais son médecin, à lui interdire l'opéra, dont

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