‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 50 sur 89 · INFLUENCE M TABAC SI K I. HOMME · texte numérisé non relu

INFLUENCE M TABAC SI K I. HOMME

« d'idées qui pourra vous choquer. » Ou conçoit que l'emploi d'un langage acerbe, virulent et mignard à propos du tabac en poudre, en feuilles ou en cordes, ait besoin de quelque justification. Quant à l'indépendance des idées, elle est la pierre de touche de tout vrai penseur, de toute âme libre ; loin de choquer en quoi que ce soit, elle ne peut qu'honorer un tabacologiste. « Du reste, ajoute-t-il, si avec les véritables dif- « ficultés à habiller une si grande diversité de maté- « riaux dans des habits cousus avec de la science et du « roman, et qui participent des couleurs de l'un et de « l'autre, avec l'embarras grotesque de vouloir plaire « entre une balance de débitant, un pilon de pharma- « cien et une pipe culottée de plébéien, l'allure de « mon style se ressent de l'étroitesse et de l'aridité des « routes, semble prendre un caractère de mauvais « goût, enfin ne vous plaît pas, c'est la faute de mon « esprit plutôt que de ma bonne volonté, soit dit fran- « chement et sans réserve diplomatique. »

Après un pareil aveu de l'écrivain, personne n'aura l'impertinence de le prendre au mot lorsqu'il nous invite, à défaut d'un meilleur emploi, à allumer notre pipe avec les feuillets de son livre.

Le chapitre premier nous déroule Y histoire du tabac. La première ligne est un mot profond : « Il n'y a rien à inventer dans une histoire. » En conséquence, l'auteur se bornera à raconter les faits avec l'intégrité de l'historien. Il ne croit pas que le tabac soit une plante absolument étrangère à l'Europe ; elle y a été seulement inconnue. Il se livre à ce sujet à une suite

de méditations abstruses dont il développe la traîne dans une période digne, par sa longueur, de figurer avec celles du P. Maimbourg, dans la fameuse recette contre l'asthme composée par Montesquieu. « Certes, « mais l'Europe a aussi sa propriété fécondative, puis- « qu'il y vient du tabac ensemencé, et c'est une ques- « tion insoluble de chimie transcendante, d'ontologie « végétale (si Messieurs de l'Académie de médecine « nous permettent l'emploi de ce terme dont ils ne « peuvent expliquer le sens), insaisissable comme une « fumée, que cette distinction entre la vertu de pro- « duction et la vertu de fécondation, double condi- « tion essentielle mais inappréciable, vraie mais obs- « cure, parce que la vie végétale, comme la vie ani- « maie, cache les secrets de son principe sous un « voile qui n'est même pas diaphane à l'imagination « des savants, double propriété enfouie dans les mys- « tères de la matière terrestre, et qui semble diviser « ses éléments avec les lieux, mais les combine avec « l'art de l'homme, l'art qu'enfante le besoin ; comme « si l'instinct, cette puissance spirituelle de l'anima- « lité, cette puissance machinale de l'être sentant et « pensant, conduisait invitament l'homme à rassem- « bler les anneaux dont se composent les lois de la « nature, et à rétablir, sinon à opérer lui-même, un « concours nécessaire au perfectionnement des facul- « tés physiques. » La longueur de cette période n'est pas son seul mérite ; on a pu admirer la savante intrication des phrases incidentes, l'ingénieux accouplement des mots, dont plusieurs même sont tout à fait

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nouveaux. Si Messieurs de l'Académie de médecine avaient l'impudence, comme le craint l'auteur, de s'ériger ici en Aristarques, nous l'engageons à décliner leur compétence, et en appeler à l'Académie française, qui saura lui rendre justice.

Poursuivons.

Quoique l'origine américaine du tabac soit, à la rigueur, contestable, laissons à l'Amérique cet honneur, dont elle est si fîère. Qu'elle n'oublie pas cependant que, si elle nous a donné le tabac, elle a reçu de nous les amandiers, les pêchers, les abricotiers, surtout la vigne et les épinards, et qu'ainsi nous sommes quittes. Mais, en lui faisant cette concession, il doit être bien entendu « qu'en cas de passe-droit la honte en rétamer bera sur nos médecins, qui n'ont pu distinguer les « plantes employées ou à employer dans leurs mysté- « rieuses officines; sur la médecine, qui n'a pu profi- « ter des propriétés d'une plante si active, une méde- « cine toute syncrétique ou spagirique, une médecine « monstrueuse par la multiplicité de ses drogues ; « chaos informe où venaient se confondre feuilles, pouce dres, extraits, sucs, mucilages, teintures, sans distinc- « tion des actions spéciales. »

C'est aussi par une insolence patriotique tout à fait digne de la perfide Albion, que les Anglais se sont vantés d'avoir les premiers, connu et cultivé chez eux le tabac, se fondant sur ce fait qu'au seizième siècle Tabago, où on le fait naître primitivement par une autre erreur, faisait partie des possessions anglaises. « Les Anglais ont fait un anachronisme, poussés par

« une prévention, comme si l'honneur national devait « entrer en ligne, à la faveur d'un nom donné plus « tard à une plante, nom qui, rappelant ainsi une faute « chronologique, ne peut justifier l'usurpation d'une « gloire de transplantation ! »

Notre savant auteur enumère longuement et discute toutes les opinions émises par une foule d'écrivains sur la patrie originaire du tabac, sur la date de son importation en Europe, sur le lieu où il a d'abord été cultivé, sur les hommes qui ont eu la gloire de coopérer à cette transplantation; il agite, avec une érudition non moins profonde, la question si controversée, et, par malheur, non encore résolue, si c'est le pays qui a donné son nom à la plante, ou la plante donné le nom au pays, ou si ce nom n'est pas plutôt celui des instruments à l'aide desquels les Indiens en aspiraient la fumée. Il énumère toutes les variations de sa synonymie : pelun, pyeielt, dans les langues sauvages : nîcotiane et herbe à l'ambassadeur, du nom de Jean Nicot, qui l'avait apportée du Portugal où il était ambassadeur en 1559; herbe à la reine, parce que Nicot en avait d'abord fait présent à Catherine de Médicis, qui la baptisa elle-même herbe Médieée ; herbe du grand prieur, parce que le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, était un priseur déterminé ; herbe de Sainte-Croix, herbe de Tournabon, parce que deux cardinaux de ce nom la cultivaient avec passion et en usaient de même; herbe à tous maux, panacée antarctique, dans le langage des empiriques et charlatans du temps; buglosse antarctique, jusquiame du Pérou, con-

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soude indienne, etc., inventés par quelques amateurs en botanique.

L'usage médical du tabac se répandit avec une rapidité incroyable. Substance nouvelle, active et stupéfiante, il dut prendre place parmi les arcanes : « le « tabac a goûté ces honneurs. » Quant à son emploi physiologique par la bouche et par le nez, il est plus difficile à expliquer; mais M. G. prétend que tout ce qu'on a dit là-dessus est pitoyable. « Il est encore, « dit-il, des exécuteurs des hautes-œuvres philosophi- « ques, qui prétendent que la vogue du tabac en Eu- « rope est le résultat d'un sentiment de curiosité qui « s'attache naturellement à tout ce qui vient de « loin. » Des raisonnements de cette force ne sauraient, comme on le pense bien, satisfaire notre tabacologiste. Il tire, lui, cette explication de la considération des besoins les plus généraux de la nature humaine, qui cherche à étendre en tout sens son activité; « car l'heure de la vie de l'homme ne se mesure « jamais au temps continuellement égal que met la « grande aiguille à fairele tour d'un cadran d'horloge.»

Nous sommes tout à fait de son avis.

Cette victoire du tabac a exercé, comme on sait, la loquacité des oisifs. On l'a attaqué et défendu avec fureur; « de là une guerre à mort, une guerre qui a « épuisé la logique des rhéteurs, la philosophie des « observateurs, les dogmes soi-disant irrécusables des « savants, et a rabaissé très-souvent les paradoxes des « uns et des autres à une joute de bretteurs. » « Mais, « ajoute notre habile critique, il faudrait bien du

« temps... pour passer en revue toutes les savantes et « risibles propositions, et se livrer, sans espoir, à des « méditations écrasantes, au souvenir d'arrêts irréfra- « gables d'exclusion, au souvenir des luttes de l'école, « au souvenir de l'hypocrisie et des déprédations su- « brepticcs du pouvoir, et..., etc. » On conçoit qu'en présence de ces difficultés écrasantes et subreptices, un historien donne sa démission et renvoie les curieux aux sources. Nous l'approuvons donc encore ici pleinement.

Ici se place une anecdote tabacologique dont Fagon, le médecin de Louis XIV, passe pour le héros, mais dont il est juste de laver sa mémoire. Voici le fait rectifié par notre historien. Fagon devait présider une thèse de Claude Berger, intitulée : An ex taraci .lsu frequenti viT^E summa rrevior? Mais, ne pouvant assister à l'acte, il se fit remplacer par un autre médecin. La conclusion de la thèse était affirmative, et le bachelier s'escrima de son mieux pour démontrer que tout priseur avait peu de temps à vivre. Il soutint son dire avec la plus grande vigueur. Le président, fougueux adversaire du tabac, ainsi que Fagon, approuvait chaque argument, et encourageait le répondant de la voix, mais non du geste, car, pendant toute la séance, son nez ne fut pas d'accord avec sa langue; il ne cessa de priser.

Le tabac a résisté aux proscriptions des empereurs russes, des empereurs turcs, des rois d'Angleterre, et même aux foudres du Vatican. Il a triomphé, parce qu'il avait une sorte de mission providentielle et nu-

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