INFLUENCE DU TABAC SIR L'HOMME
manitaire. En racontant et constatant ce triomphe définitif, M. G. s'exalte jusqu'à l'enthousiasme, et il épanche le trop plein de son inspiration dans une période non moins remarquable par la dimension et le contexte que celle précédemment citée. On nous saura gré de la reproduire ici; seulement il faut prendre haleine avant de commencer. « L'introduction chez «^nous du café, du thé, de l'opium, substances bien a utiles pourtant, n'est pas un événement si remarqua- « ble que l'introduction du tabac, par cela seul que le a café, le thé, l'opium y sont entrés de plain-pied, sans « conteste, au milieu des ballots de nos denrées, sans « qu'une seule voix se soit élevée pour les en chasser, « et que le tabac, lui, percé de mille traits de haine et a de dégoût, mais insinuant et subtil comme sa fumée, « fort de son mérite et de ses vertus, tantôt choyé, « tantôt honni, est entré au milieu des verdicts d'in- « terdiction et des exécutions de ses partisans; histoire « qui rappelle aussi bien une martyrologie religieuse « que les disputes de Vadius et de Trissotin; événe- « ment triste et gai, capricieux dans ses détails, caprice cieux comme une lutte corps à corps, où le Destin « joue un rôle de transfiguration et d'alternative; évé- « nement tantôt grave comme un démêlé d'intérêts de « province, tantôt jovial et badin comme les discus- « sions de nos anciens docteurs, tantôt Shakespeare, « tantôt Bobèche; péripétie d'un combat de sophistes « et de bourreaux, armés des armes d'une fanatique « inquisition ou des armes du ridicule, armes aussi « terribles les unes que les autres, mais qui se sont
236 "moeurs méd. et critique médico-littéraire ,
« brisées dans les mains d'une volonté générale, en « attendant que les armes des rois, jaloux des jouis- « sances du peuple et qui mesurent leur cupidité fis- « cale au besoin de tous, se brisent dans les mêmes « mains. »
Nous sommes forcé de sauter par dessus le chapitre il qui traite des questions relatives au commerce, à la culture, à la fabrication, et à l'histoire commerciale du tabac. On n'y trouve pas d'aussi belles phrases que dans le précédent, mais des considérations et des renseignements très-intéressants et très-curieux. Ce n'est que dans le chapitre m, consacré aux influences morales et physiques du tabac, que l'auteur reprend son vol dans les hautes régions du style et de la pensée. C'est là, pour nous borner à quelques citations isolées, qu'il nous dira que chez les Méridionaux le besoin du tabac est moins vif que chez les Septentrionaux, parce que dans le Midi ses bienfaits sont cornpassés sur les capacités des surcharges de l'atmosphère. Il observera plus loin que la puissance du tabac se grade à l'exaltation de l'esprit ; car l'excès de plaisir fait souffrir comme l'excès de peine; c'est la sensation poussée à un degré insupportable ; c'est le détraquement des barrières qui limitent l'espace de la tranquillité du cœur. Le tabac peut seul pallier, sinon guérir, cette maladie de joie. Plus loin encore, analysant avec une sagacité étonnante les effets physiologiques de l'usage du tabac sur le poëte, l'artiste, le peintre, il termine ce magique tableau par ces derniers traits : a Dans cette continuelle laboration du cerveau, dans
INFLUENCE DU TABAC SCRl i/HOMME. 237
« cette réaction intéressante des impressions extérieu- « res vers le centre des facultés, dans cette expression « continue qui doit taire jaillir la création ou les rayons « de bonne vue comme Veau jaillit d'une éponge, dans « cette concentration et cet épanouissement de l'intel- « ligence, disons que, pour beaucoup, la pipe si sou- « vent reprise, si souvent abandonnée, la prise qui « succède souvent à la prise, sont des armes puissantes « de cette concentration et de cet épanouissement, de « cette action incidente et anacamptique de l'esprit. » Qu'il nous en coûte, chers lecteurs, de vous priver du poétisme de l'action ; « des têtes de vieillards qui grimacent le désespoir; de ces figures de fumeurs flamands statuées d'une expression morne et pourtant passionnée, et du stoïsme de quelques autres. Vous vous passerez plus facilement du spectacle de ces fumeurs de bas étage, de ces hommes brutes et dégoûtés, de ces femmes belles de figure, mais laides de go.tté, assoupies par un atmosphère de volupté et les crises hideuses de leurs convulsions. » Vous ne voudriez pas non plus vous laisser conduire par l'auteur dans ces lieux où « le tabac se fait ordure après s être fait encens, là où puant il se mêle si dégoûtamment à l'haleine liquoreuse et infecte pour se faire, à juste titre, fouler aux pieds et jeter dans l'égoùt, lui qui s'est fait une renommée immense de gloire et de poésie. » Mais nos regrets nous reprennent en nous voyant forcé de vous priver de ces vieilles murailles de chair faites de jeunes et vieux soldats avides de triomphes et imbus de principes humanitaires... et dont les émotions se mesuraient à la
grandeur péripétique des circonstances. » Etc., etc.
Nous ne pouvons cependant pas nous empêcher de mentionner le chapitre îv, où sont décrites les principales manières de faire usage du tabac, comme un des plus agréables de ce très-agréable ouvrage, L'auteur se pose cette question : Est-ce le tabac qui fume l'individu, ou l'individu qui fume le tabac? Sa réponse est que c'est le tabac qui fume l'individu, et cela par la même raison linguistique, dit-il, que le laurier et le genièvre fument le jambon. C'est conclure in forma. On apprendra avec plaisir, sans doute, ce joli mot inventé par l'auteur pour exprimer l'action de fumer, fumenbucation7 (fumer in bucca). L'inventeur a quelque crainte sur le sort de son mot, à cause de son euphonie un peu ingrate ; mais nous pensons, comme lui, que ce défaut ne tient qu'à son inusitation. A la fumenbucation nous pouvons joindre Yherrhination, qui signifie l'action de priser, et la machication celle de chiquer. Aucun de ces mots ne se trouve probablement dans le Dictionnaire de l'Académie.
La partie directement médicale et physiologique de ce livre est relativement courte et ne contient rien de bien neuf. Nous avons dû en conséquence nous borner à signaler le côté saillant de cette production originale. Comme quelques personnes pourraient, d'après les citations, se croire dispensées de lire l'ouvrage, nous les prévenons, très-sérieusement, qu'elles trouveraient difficilement ailleurs une histoire aussi complète etaussi exacte du tabac.
§ xm.
Turpe est doctori, cum culpa redarguit ipsum.
Ce n'est pas sans raison que je mets cette citation savante en tête de Félucubration qui va suivre. Mon seul regret est de n'avoir pas trouvé l'équivalent de cette épigraphe en grec ; elle aurait eu l'avantage d'être moins intelligible, et plus convenable, par conséquent, dans une querelle d'Allemand comme celle dont je vais parler. Il s'agit de la discussion littéraire établie en ce moment entre M. Dézeiméris et M. Lisfranc (1).
(1) En 1834, Lisfranc, dans une thèse de concours (pour la chaire de clinique externe à la faculté de médecine) sur la question du traitement des anévrismes, avait, dans la revue historique des opinions des auteurs sur ce sujet, émis quelques assertions qui furent relevées par Dézeiméris. Dézeiméris était, comme on sait, très-chatouilleux en matière d'érudition médicale. Il s'en serait volontiers attribué lemonopole. Son intervention dans cette circonstance ne parut pas cependant motivée par des considérations purement littéraires ; on pensa que son attaque, publiée et distribuée dans l'enceinte de l'école le jour même de l'argumentation sur les thèses, était destinée à fournir des armes à ses compétiteurs, qui eurent, du reste, la loyauté de refuser ce secours, et déclarèrent renoncer à argumenter sur les points discutés par Dézeiméris. Ces concurrents étaient Blandin, L. J. Sanson, Aug. Bérard, Guerbois, M. Lepelletier et M. Velpeau. C'est ce dernier qui fut élu professeur.
Lisfranc, on peut bien le dire aujourd'hui, n'était guère en état de lutter avec Dézeiméris sur des textes grecs ou latins. Aussi avait-il eu la précaution de s'adjoindre pour ses recherches et pour sa défense un collaborateur qui prit la plume
Cette discussion, à peine à son début, a produit une si volumineuse collection de notes, d'observations, de réponses, de répliques, de contre-répliques, qu'il est déjà extrêmement difficile de s'y orienter. Pour peu que les éclaircissements et explications réciproques continuent, les ténèbres de ce procès seront si profondes que les plus habiles interprètes renonceront à s'en mêler. Il est, en effet, démontré par expérience qu'en toute matière autre que les mathématiques, les doutes et les incertitudes croissent en raison directe de la durée de la dispute. Trois lignes de la thèse de M. Lisfranc ont provoqué dix pages de M. Dézeiméris, lesquelles en ont amené cinquante de son adversaire, lesquelles ont été suivies de je ne sais combien d'autres, qui, à leur tour, en ont engendré encore une demi-douzaine. Le débat, d'abord établi sur deux ou trois faits, s'est gonflé successivement de questions incidentes, toutes grosses elles-mêmes de nouvelles questions, sans qu'on puisse prévoir où s'arrêtera cette multiplication. L'intervention d'une troisième voix dans la querelle ne peut, je le sais, qu'ajouter à la confusion ; mais dans l'intérêt des parties et des lecteurs, c'est là, je crois, ce qui peut arriver de plus heureux. La clarté douteuse à la faveur de laquelle ces deux redoutables champions se portent encore quelques coups mal assurés étant tout à fait éteinte par mes explications, le combat sera terminé.
pour lui dans cette polémique, et qui la tint avec autant de verve et d'esprit que de pcitinencc. Celle bonne plujne était
celle de M. Malfjaignc.
l\E QUERELLE 1) ALLEMAND. 2 i 1
Je commence par déclarer, moi public, que je suis décidé à soutenir M. Lisfranc contre M. Dézeiméris, non point parce qu'il a raison sur le fond des choses, ce que j'ignore profondément, mais parce que je suis plus content de sa manière de disserter, de disputer, de pousser les arguments, d'aiguiser les syllogismes. Sa polémique m'égaie, tandis que celle de son adversaire m'attriste. M. Dézeiméris prend trop la chose au sérieux ; il ne veut pas admettre la plaisanterie, alors même qu'elle est bonne, et, sous prétexte d'établir l'égalité des armes, il interdit à son adversaire de se défendre avec esprit ; parce qu'il se fâche, il ne veut pas qu'on rie. Je ne saurais, pour mon compte, sympathiser avec une humeur de ce genre.
Dans un débat dont la solution est parfaitement indifférente au public, si tant est même qu'il y ait lieu à une solution, on ne peut pas prendre parti pour les choses, mais simplement pour les personnes, et, dans ce cas, le plaideur qui sait le mieux attacher son auditoire doit être préféré. Tel est mon avis, du moins. Je ne prétends point dire que M. Dézeiméris ait tort, car je n'en sais rien ; je dis seulement que M. Lisfranc dispute d'une manière plus agréable et plus récréative. Tel est le seul et unique motif de ma partialité, et je le maintiens parfaitement fondé et légitime. Si quelqu'un veut engager uue discussion là-dessus, je suis prêt à la soutenir unguibus et rostro.
Mon exorde terminé, je viens aux faits de la cause.
M. Lisfranc a dit dans sa thèse : i« que Rufus, médecin grec, mort il y a quelque dix-sept cents ans, est le
premier auteur d'une méthode pour le traitement de l'anévrisme; 2<> que Galien avait emprunté à ce médecin sa doctrine sur le même point de pratique; 3° que la méthode dont Anel est regardé comme le premier inventeur, se trouve indiquée antérieurement par Guillemeau et même par Ambroise Paré; 4° que la méthode de Guillemeau n'était pas celle d'Aétius, mais bien celle d'Anel.
En réduisant à ces quatre points le sujet de la discussion, je me mets déjà sur les bras une assez rude besogne. Mais on voudra bien se souvenir que je ne me suis pas engagé à dire tout, ni à être clair. Qui putest capere capiat.
M. Dézeiméris soutient précisément le contraire de ces quatre propositions.
Des deux côtés on s'oppose des textes, et qui pis est les mêmes textes. D'abord quant à Rufus, il est convenu de part et d'autre qu'il ne reste aucun ouvrage bien authentique de ce médecin. On ne connaît ses opinions que par des fragments conservés par des compilateurs. Il faut donc s'en rapporter aux compilateurs. Parmi ces compilateurs se trouve Aétius ; et c'est sur deux ou trois phrases d'un certain chapitre de cet auteur, que nos deux adversaires établissent ces deux opinions diamétralement opposées.
Première question. — Dans quel chapitre d'Aétius se trouvent ces phrases? Dans le 52e du 14e livre, dit M. Lisfranc; dans le 51e, dit M. Dézeiméris ; et ils ont tous deux raison et tous deux tort, car Tordre des chapitres n'est pas le même dans les diverses traductions,
et c'est sur les traductions qu'ils raisonnent. L'un a pris Montanus et l'autre Cornarius. Il n'a pas moins fallu de quarante pages d'arguments pour débrouiller ce quiproquo.
Deuxième question. — Que disent les deux passages ? D'après l'avis commun des parties, il est question, dans le premier, au commencement du chapitre, d'une certaine définition de l'anévrisme. Mais ils l'entendent un peu différemment, suivant l'édition où ils le lisent. Selon Montanus et M. Lisfranc, il porte : Sed et aitquando obducta in sectionis loco cicatrice, sanguis sub cute excolatur, efficiturque morbus quem aneurisma appellant. Ab arteriâ igitur vel ab vena émanât sanguis, etc. D'après 31. Dézeiméris et Cornarius, il signifierait, en français : « Quelquefois la plaie de la peau s'étant réu- « nie, celle de l'artère restant béante, le sang s'échappe a sous la peau et forme une tumeur que les Grecs ap- «pellent Anévrisme, c'est-à-dire dilatation de l'arec tère. »
Ces deux propositions, quoique traduites du même texte, sont loin de présenter la même idée. D'après la première, l'anévrisme consiste en toute tumeur sanguine, produite par la lésion soit d'un vaisseau artériel soit d'une veine; d'après la deuxième, il ne consisterait que dans les tumeurs formées par le sang artériel. M. Lisfranc maintient le premier sens, sur ce que toute l'antiquité grecque, et même des écrivains postérieurs à Rufus, ont appliqué le mot d'anévrisme au trombus. Il trouve, en outre, fort extraordinaire que Rufus, parlant en grec à des Grecs, eût écrit ce
membre de phrase : Quem Grœci aneurisma appellent. Je crois, comme lui, que c'est là une glose de Cornarius, et je dis de même de ces mots : Hoc est arteriœ dilatationem,\)?LV lesquels ledit Cornarius a voulu faire montre de sa science étymologique. M. Dézeiméris soutient la seconde version par la seule raison qu'elle est donnée par sa traduction. Il me semble qu'il eût été beaucoup plus simple de recourir aux sources mêmes, à l'original grec, qui eût mis d'accord Montanus et Cornarius. M. Dézeiméris est d'autant plus impardonnable de n'avoir pas adopté ce moyen expéditif de trancher la difficulté, qu'il est, dit-il, possesseur d'un superbe manuscrit grec d'Aétius. Que veutil donc en faire, s'il ne s'en sert pas en une si belle occasion ?
Quant à l'auteur de ce passage, tous deux conviennent qu'il appartient à Rufus, d'après le témoignage d'Aétius. Ils ne diffèrent que sur l'interprétation de la définition de l'anévrisme qu'il contient. On va voir que cette différence d'interprétation de ce premier passage amène une interprétation différente du second, que voici tel que la cité M. Lisfranc dans sa thèse. Il se trouve dans le même chapitre que le précédent :
« Si vas unde manat sanguis profundum fuerit
« ubisitum ejus et ?nagnitudinemdiligenterperspexeris, « noverisque numquid vena sit an arteria, vas immissâ « volsella extendemus et moderate circumflectemus a nonnumquam et postvinculi nexum oblique vas inci- « dere cogimur. »
Sur ce passage s'élèvent deux questions : 1° de quoi y est-il question? 2° qui en est l'auteur?
M. Lisfranc prétend qu'il s'agit ici d'une méthode de traitement de l'anévrisme par la torsion. M. Dézeiméris croit, au contraire, qu'il ne s'agit pas du tout d'un cas d'anévrisme, mais simplement des plaies avec perte de sang. Le conseil que donne le médecin de s'assurer si le sang provient d'une veine ou d'une artère, serait une preuve qu'il n'est pas question d'anévrisme, puisque le mot d'anévrisme ne désigne, selon lui, que les épanchements artériels, et voilà pourquoi il tient tant à la définition de l'anévrisme du premier passage, telle que la donne la version de Cornarius. M. Lisfranc, partant de la définition de Montanus, qui donne indistinctement le nom d'anévrisme aux tumeurs veineuses et artérielles, et de l'opinion connue de l'antiquité conforme à cette définition, et, remarquant en outre que la description de ce procédé opératoire vient peu après le premier passage sur la formation des anévrismes traumatiques, voit dans celui-ci l'indication d'une méthode de traitement de ces lésions telles que les entendaient les anciens.
Ce point me paraît singulièrement embarrassant, et je doute même qu'on parvienne jamais à le décider d'une manière complète. Je soupçonne cependant que la lecture des douze ou quinze manuscrits d'Aétius existants pourrait apporter quelque lumière; s'ils n'apportaient pas la lumière, ils nous donneraient au moins quelques nouvelles variantes non moins ardues que celles des commentateurs et des traducteurs,
ce qui ne pourrait que tourner au profit de la dispute et des disputeurs. Quant à moi, dans le doute, je donne à tout hasard raison à M. Lisfranc, par cela seul que son argumentation sur ce point, comme sur la plupart des autres, m'a paru touchée avec une grâce et une ingéniosité parfaites. C'est le moins que je puisse faire pour le plaisir qu'il m'a donné.
L'autre question, savoir quel est l'auteur de ce terrible passage, n'a pas été controversée avec moins de vigueur et de ténacité. C'est même sur celle-ci que porte tout le fort du combat.
D'après M. Lisfranc, il est de Rufus ; d'après M. Dézeiméris, il est de Galien.
Voici les raisons de M. Lisfranc : 1° Le chapitre où se trouve ce passage est intitulé : De eruptione sanguinis EX RUFO et de crustam inducentibus (édit. Montanus), ou bien : De eruptione sanguinis et quœ crustam inurant, RUFI (Cornarius); ce qui prouve d'abord que Rufus est pour quelque chose dans ce chapitre ; 2° le passage relatif à la torsion des vaisseaux est placé à peu de distance de la définition de l'anévrisme, et tout le discours compris entre ces deux passages inclusivement est entièrement relatif au même sujet, les hémorrhagies et les moyens hémostatiques. Or, le passage de la définition étant par tous les critiques, et par M. Dézeiméris lui-même, attribué à Rufus, on ne voit pas pourquoi le second, qui n'en est que la suite et le complément, ne lui appartiendrait pas. On ne voit pas pourquoi le témoignage d'Aétius, qui les cite tous deux, serait reconnu valide dans un cas et non
valide dans l'autre; 3° Aétius étant un compilateur a réuni dans ce chapitre 51 ou ,V2 un assez grand nombre de préceptes et de recettes, tirés des ouvrages des anciens médecins, dont il cite le plus souvent les noms en tête de chaque formule, comme : aridumPhilagrii, aliud Oribasei, aliud ex Galeno. Il a fait de même pour le long extrait relatif à l'écoulement du sang; il a dit : De eruptione sanguinis ex Rufo. Si l'on conteste à Rufus la propriété de cet extrait et de la doctrine qui y est exposée, on peut contester par la même raison à Philagrius, à Oribase, à Galien, la propriété des recettes et formules mises sous leur nom; il faut contester tout ce chapitre d'Aétius, et même tout son livre, qui est presque entièrement écrit dans ce goût ; 4° si ce passage est de Rufus, ainsi que la définition de l'anévrisme, les passages analogues qui se trouvent dans Galien ont été empruntés par lui à Rufus, qui conserve ainsi tous les honneurs de la priorité dans la connaissance de l'anévrisme et de son traitement, ainsi que l'ont cru une foule de savants hommes, et entre autres M. Dézeiméris. (Brochure, p. 5 et alibi. — Dictionnaire de médecine, art. Anévrisme et Chirurgie.)
M. Dézeiméris, de son côté, prétend : 1° que l'autorité d'Aétius ne prouve rien parce que c'est un compilateur souvent infidèle. (Il faudrait prouver d'abord cette infidélité en général et en particulier sur le point en question.) 2° Que la plupart des écrivains postérieurs, en reproduisant les idées principales et même les détails de ce chapitre, l'attribuent à Galien. (Cela prouve seulement qu'ils ne connaissaient pas ce pas-
sage de Rufus cité par Aétius.) 3° Que la définition en lête du chapitre se trouvant près du nom de Rufus, qui fait partie du titre, doit lui être attribuée ; mais que l'autre passage, qui est placé plus loin, ne saurait, par la même raison, lui appartenir. (Il suivrait de là qu'en faisant une citation, tout écrivain serait tenu de répéter le nom de son auteur à chaque phrase; il ne lui suffirait pas de dire : Ce qui suit est à Paul; il faudrait qu'il signât du nom de Paul toutes les phrases citées.) 4° Que Galien n'est point un plagiaire, et que, loin d'avoir copié Rufus, Aétius lui-même a copié dans Galien toute la substance du chapitre en question. (Le contraire est prouvé par les remarques précédentes. Il convient d'observer en outre qu'on trouve aussi dans Galien la définition que M. Dézeiméris lui-même laisse à Rufus, et que ce n'est que par un procédé de critique des plus arbitraires qu'il peut ainsi diviser un tout indivisible et faire dans ces passages le triage qui lui convient.) 5° Que ce passage n'est point de Rufus par mille raisons qu'il serait superflu de déduire. Archives, p. 484. (Moi je n'en demanderais quune, pourvu qu'elle fût bonne.)
Après avoir examiné, compulsé et médité avec toute l'attention dont je suis capable les pièces de cet inextricable procès, je déclare adhérer entièrement aux raisonnements de M. Lisfranc sur cette dernière question; mais il est très-possible que je n'aie pas compris un mot de toute l'affaire; et si M. Dézeiméris ou tout autre me fait cette objection, je suis prêt à avouer ma profonde ignorance.
11 s'agirait maintenant d'élucider les deux dernières questions dont j'ai parlé en commençant touchant la méthode d'Anel, que M. Lisfranc retrouve dans Guillemeau et même dans Ambroise Paré, tandis que M. Dézeiméris nie qu'elle soit dans aucun des deux. Mais je ne m'en sens ni le courage ni la force. Ce diable de Rufus d'Éphèse m'a donné tant de mal que je renonce à pousser plus avant des investigations si ardues. Et que serait-ce encore si j'étais entré dans Philagrius, dans Antyllus, dans Paul d'Égine, dans Rhazès et Avicenne, dans Guy de Chauliac et Tagault, sans compter Lanfranc, Peyrilhe, Sprengelpèreet fils, et le bon abbé Bourdelot, et cette nuée de docteurs latins, grecs, chrétiens, arabistes dont regorge la polémique de ces messieurs? Hélas! j'ai à peine effleuré ce vaste sujet composé de mille sujets. On me pardonnera, j'espère, mon insuffisance.
Il reste à expliquer le sens de l'épigraphe mise en tête de cette disquisition :
Turpe est doctorî cum culpa redarguit ipsum .
J'en fais de mon chef l'application à celui des deux adversaires qui, trop confiant dans sa renommée de savant et d'érudit, a eu le malheur de se laisser battre dans une lutte d'érudition, de textes, de grec et de latin par un novice en ce genre d'escrime. En faisant cette application j'admets, à la vérité, qu'il y a eu quelqu'un de battu, ce qui pourra paraître fort contestable à d'autres. Il est libre à chacun de tirer de la discussion une conclusion contraire. Quant à moi,
je maintiens et maintiendrai la mienne, et je serai jusqu'à la mort pour Rufus contre Galien, pour Guillemeau et A. Paré contre Aétius; pour l'érudition, le bon sens et l'esprit contre l'érudition toute seule. Je finis en exprimant le désir que cette discussion tombe au plus tôt entre les mains des Allemands, à qui elle appartient de droit. Je ne connais pas de moyen plus efficace pour la rendre complètement inintelligible, ce à quoi je n'ai peut-être pas suffisamment réussi.