‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 53 sur 89 · II · texte numérisé non relu

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agent ou fluide magnétique, physiquement distinct des autres impondérables, la chaleur, l'électricité, la lumière. Le fluide dit nerveux ne serait, selon lui, que le fluide magnétique universel, modifié par les conditions spéciales de l'organisation animale. Ce fluide circule dans les nerfs, s'épanche même hors du corps et est susceptible d'être dirigé par la volonté. Considéré en lui-même, dans son essence, cet agent n'est autre chose que le Mouvement. Le mouvement en soi n'est ni une matière, ni un état de la matière; il est le principe essentiel de toutes les actions matérielles et en particulier de la vie. Il est dans le corps sans être corporel, mais il ne s'y manifeste pourtant que sous une détermination matérielle ou physique. Conçu abstraitement, comme principe d'action, il est immatériel, mais il n'entre dans la sphère du réel qu'en se matérialisant et en passant à l'état de fluide. C'est dans cet état qu'il se communique, entre dans les corps et en sort sous forme d'émanation.

Nous ne nous chargeons pas de développer plus longuement, ni de faire parfaitement saisir le point de vue particulier où veut se placer l'auteur ; mais nous devons avouer qu'il expose sa théorie avec beaucoup de soin, d'ordre et de rigueur logique, et que s'il ne parvient peut-être pas à la faire comprendre au lecteur, il paraît la comprendre lui-même.

Quant à la pratique, nous n'avons que des éloges à donner à ce magnétiseur. Ennemi de tout charlatanisme, il réprouve les moyens dont plusieurs de ses confrères se servent pour accréditer la doctrine. Il se

prononce vigoureusement contre ces prétendues expériences publiques, qui ne sont que des spectacles de tréteaux. Il veut que le magnétisme ne soit employé que comme auxiliaire de la médecine, et toujours et uniquement dans un but curatif.

Ce livre, du reste, ne contient rien de bien nouveau en magnétisme, si ce n'est toutefois la modération, la sagesse et la modestie de l'auteur. C'est pour ces qualités assez rares dans la secte qu'il se recommande à ceux qui, n'ayant pas de parti pris sur la question, sont disposés à permettre qu'on leur en parle amicalement et sans se fâcher.

Nous allons maintenant avoir affaire à un homme d'un autre ordre, (M. J.-J. A. Ricard, professeur public de magnétisme, directeur du Journal du Magnétisme et auteur du Traité théorique et pratique du magnétisme animal. Ceci est un magnétiseur pur sang dont il ne faut attendre aucun quartier. Voué corps et âme à la propagation de la « sublime science dont il est l'apôtre (p. 6), » il croit tous les moyens bons quand il s'agit de défendre la vérité. Sûr qu'il est de son fait , il écrase du plus souverain mépris les opposants quels qu'ils soient. Il les traite tous de haut en bas comme autant de vrais ânes ; ou s'il leur accorde quelque intelligence, c'est à la condition d'en faire des scélérats endurcis dans le mal, des ennemis déclarés du bien public. Il en veut surtout aux académies, qu'il déclare coupables des plus superstitieuses erreurs, d'absurdités monstrueuses, de jugements iniques, de fanatiques persécutions (p. 8); l'orgueil el /'/-

gnorance sont leurs moindres défauts. Il paraît même croire que les Sociétés savantes n'ont été instituées que pour arrêter le cours de la raison humaine, pour être les fléaux de l'humanité. Quant aux académiciens mêmes, aux parcheminés (p. 10), il trouve que la plupart seraient de irès-dignes pensionnaires de Charenton (p. 8). Il est prêt à parier que M. Dubois (d'Amiens) « préférerait voir au chevet de son lit le choléra-morbus incarné, que convenir qu'il fait jour en plein midi, lorsqu'il lui prend fantaisie de fermer les yeux. » C'est là un très-joli pari pour les amateurs.

Cet auteur s'élève quelquefois au sublime de l'éloquence, a II est vrai, s'écrie-t-il, que pour arriver aux couches précieuses de la mine magnétique , il faut préalablement perforer avec peine le sol granitique superposé; et, dans ce travail difficile, plus d'un outil s'ébrèche et plus d'une fois le front dégoutte de sueur. C'est en mangeant le pain amer de la misère et des larmes qu'il faut briser le roc impitoyable qui sert de manteau au trésor, cent fois plus strictement gardé que ne l'était en Colchide la fameuse toison conquise par les Argonautes, etc. (p. 41). »

Ce qui précède est à peu près le résumé de la Préface.

La suite du livre ne dément pas le début. M. Ricard est un magnétiseur modèle. La nature l'a tellement favorisé de ses dons magnétiques que rien ne résiste à sa volonté. Semblable à un dieu, comme dit Homère, il tient dans ses mains le cœur des faibles mortels. Il

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distribue à son gré la santé, la maladie, le sommeil ; il commande en souverain aux corps et aux âmes; son pouvoir s'étend sur les trois règnes de la nature. Voulez-vous avoir quelques échantillons de son savoir faire? En voici :

D'abord (et en ceci il est infaillible), il dispose comme il lui plaît des mouvements du cœur; il accélère, ralentit, ou même interrompt ad libitum le pouls des malades (p. 216), ce qui est extrêmement commode et utile dans une foule de cas. Il frappe à son gré de paralysie ou de catalepsie tout ou partie du système musculaire. Il a fait parfois un terrible usage de ce pouvoir surnaturel. Un soir, par exemple , à Àngoulême, un certain incrédule qu'il ne nomme point, s'étant permis de le traiter de charlatan, il lança aussitôt sur lui son regard de marbre (p. 204), et à l'instant ce malheureux fut saisi d'un spasme général épileptiforme, comme si le malin esprit en personne était entré dans son corps. Une autre fois, à Angoulême encore, un jeune somnambule ayant essayé de résister aux ordres qu'il lui donnait mentalement, M. Ricard prit spontanément une volonté si impérieuse (p. 259) que le rebelle fut frappé de tétanos. Son corps fit le cerceau en arrière, un horrible craquement de toutes les articulations se fit entendre, et il tomba sans mouvement. Un médecin qui était présent constata qu'il n'y avait ni pouls, ni respiration, et on conclut qu'il était mort. M. Ricard ne s'alarma pas pour si peu; il se mit aussitôt à l'œuvre; ses premiers soins (p. 200) furent de rétablir la respira-

tion et la circulation. C'était en effet assez essentiel. Puis il rétablit la vie cérébrale, puis le mouvement des membres; bref, il le ressuscita. Alors on s'aperçut d'un nouveau malheur; le pauvre diable se mit à divaguer; il était en démence. Mais M. Ricard, que rien n'embarrasse, lui rendit immédiatement la raison comme il lui avait rendu toutes les autres facultés.

Mais ce ne sont là que des jeux d'enfants dont tous les magnétiseurs sont capables. M. Ricard en sait bien d'autres. Sur les traces de Mesmer, il aimante des barreaux de fer sur l'épigastre des somnambules (p. 328), expérience que très-peu d'adeptes ont pu faire. Il somnambulise les gens à toute distance, même à plusieurs lieues (p. 328), et il lui est arrivé une fois de guérir une fièvre à dix lieues de distance. Son pouvoir médical se joue du temps comme de l'espace. Il guérit un paralytique en une demi-heure (p. 297), et un autre hémiplégique en une heure et demie (p. 400). A propos de cette dernière guérison, il dit : * « Je n'ai jamais guéri de paralysie aussi promptement que celle-là. » Il oublie celle de la page 297. Ceci n'est pas une contradiction ; il n'est pas étonnant que, dans cette multitude de guérisons, l'auteur s'embrouille un peu dans ses comptes:

Notre magnétiseur n'est pas toujours d'humeur de guérir, et, suivant les cas, il inflige des douleurs et des maladies, car il a aussi le pouvoir, comme les anciens sorciers, de jeter un sort sur les gens qui lui déplaisent. Mais il n'use de ce terrible moyen que dans de rares occasions, et seuloment comme punition, à

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l'égard de certains somnambules méchants qui cherchent à nuire aux malades et même à leur magnétiseur. Dans ces cas, heureusement peu fréquents, M. Ricard est sans pitié; il foudroie ces pervers et leur fait endurer les souffrances qu'ils destinaient à autrui (p. 329). On ne peut assez admirer la noblesse et la haute moralité de ce procédé.

Nous ne sommes certes pas au bout, et ce qui nous reste à dire dépasse toute prévision. La puissance de M. Ricard ne s'exerce pas exclusivement, comme celle des magnétiseurs vulgaires, sur l'homme; elle s'étend à toute la nature animée et inanimée. Ainsi, il somnambulise les animaux et même les végétaux (p. 334). Un arbuste chétif, languissant, étiolé, reverdit en très-peu de temps sous ses passes et pousse de tous côtés des tiges vigoureuses et luxuriantes ; et réciproquement le plus bel arbre, magnétisé par une volonté opposée, se rabougrit, perd ses feuilles et ne tarde pas à périr (ibid.). Ceci est bien; mais voici qui est mieux encore. M. Ricard, en se livrant à de hautes expériences, s'est convaincu que sa volonté peut influer sur l'atmosphère et commander aux météores (p. 335 et suiv.). Il lui est arrivé plusieurs fois, à Montpellier et à Toulouse, de s'amuser à dissiper les nuages et à faire cesser la pluie. On ne peut imaginer un plus agréable passe-temps.

Jusqu'ici nous avons vu ce que cet homme extraordinaire est capable de faire sur les autres et sur la nature en général; mais il a aussi sur lui-même un empire non moins remarquable. D'abord, il est somnam-

bule à l'occasion, et, dans cet état, il fait des vers. Une fois, étant à Bordeaux, il a composé en dormant une pièce de quatre vingts vers tous rimant en ique, ce qui est prodigieux (p. 228) ! Le fait est certain, car il les cite tout au long. Nous transcrirons les quatre derniers seulement :

Je pourrais bien encore ajouter plus d'un ique,

Mais j'en ai dit assez pour un moment comique ;

Je craindrais à la fin de devenir caustique

Ique, ique, ique, ique, ique, oh ! ique, ique, ique, ique, ique!!!

Après avoir cité cet étonnant spécimen poétique, M. Ricard ajoute cette réflexion dont la profondeur nous a frappé : « On le voit, dit-il, la nature produit a d'elle-même des choses dont notre faible raison ne « peut connaître le principe d'une manière positive, « et tout ce que Ton peut dire à cet égard ne repose « que sur des hypothèses (pag. 231). »

M. Ricard, disons-nous, a personnellement des propriétés magnétiques très-curieuses, outre son somnambulisme. Ainsi il prend, garde ou quitte à la minute les douleurs et maladies d'une autre personne. Voyageant une fois en Belgique avec un confrère en magnétisme affligé en ce moment d'une gastrite qu'il avait reçue d'une dame guérie par lui, M. Ricard, pour faire une haute expérience, l'en débarrassa et la prit à son compte ; mais, peu jaloux de garder chez lui ce nouvel hôte, il la fit repasser de nouveau dans l'estomac de son compagnon ; puis , après avoir échangé ainsi à plusieurs reprises dame qastrifr, ils

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finirent d'un commun accord par lui donner son congé définitif (p. 416).

Nous ne citerons plus qu'une dernière faculté de M. Ricard : il a le talent précieux de se faire suer à volonté, soit tout le corps, soit telle partie déterminée, un pied, une main, le cou, la tête, la poitrine, etc. C'est ce dont il a rendu témoins bien souvent ses amis intimes (p. -418-120). Il s'est guéri par ce moyen d'une bonne pleurésie qu'il avait gagnée en magnétisant.

Malgré de si remarquables talents, M. Ricard est très-modeste. Il avoue qu'il y a des hommes bien plus richement doués que lui. Il n'a pas dédaigné de recevoir les leçons de plusieurs paysans guérisseurs qui pratiquent la médecine d'attouchement dans les campagnes avec une infaillibilité dont le magnétisme ordinaire n'approche pas. En magnétisme même il reconnaît des supérieurs. Il cite à ce sujet, a comme le plus fort des magnétiseurs connus» (p. 427), M. Latforgue, chef de bataillon retraité à Pau, qui, malgré son âge avancé, fait annuellement dans cette ville deux à trois mille guérisons. Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que M. Lafforgue n'a pas même besoin de voir les gens. « Dès qu'un malade met le pied sur le seuil de sa porte, » M. Lafforgue, assis dans sa chambre, connaît à l'instant son mal, le diagnostique, et pronostique la guérison. si elle est possible (bien entendu). Ce guérisseur doit faire une bien redoutable concurrence à nos pauvres confrères de Pau ; mais comment qualifier l'ingratitude, du siècle qui lais>e un pareil homme

dans l'oubli? Il devrait être logé aux Tuileries et nourri aux frais de l'État.

Il ne faudrait pas croire, en lisant ces merveilles, que M. Ricard est un esprit crédule. Il a soin de nous avertir qu'il est d'une défiance extrême et presque sceptique, car il ne pense pas qu'on puisse marcher sur les eaux et ressusciter les morts (p. 331). D'ailleurs sa manière d'expérimenter est très-sévère, très-minutieuse, très-vigilante, et ce n'est pas à un homme comme lui qu'on pourrait en faire accroire (p. 270). Au surplus, sachons que s'il en dit beaucoup, il en sait encore davantage. Il a vu des choses bien plus extraordinaires que tout ce qu'il raconte, mais il pense que le temps n'est pas venu encore de les dévoiler (p. 313), la génération actuelle n'étant pas encore assez mûre apparemment pour les supporter. D'ailleurs s'il disait tout ce qu'il sait, on pourrait le taxer de visionnaire (p. 6), ce qui lui ferait une peine extrême.

Nous ne sommes pas assez compétent en magnétisme animal pour juger au fond la valeur de ce livre; mais nous pouvons assurer qu'il n'en a jamais été écrit de plus divertissant. Nous le recommandons comme une lecture des plus agréables.

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