ON POÈME MÉDICAL
nonçons au public médical l'ouvrage dont vient de nous gratifier un confrère, qui peut se dire enfant d'Apollon à double titre, s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que le dieu des arts se soit aussi mêlé de médecine. Le titre seul était déjà bien propre à éveiller notre curiosité et notre sympathie. Jamais nous n'avions eu autant besoin d'un code moral. Voilà bientôt dix ans que tous les casuistes de la profession sont en travail pour en rédiger un, et l'Académie de médecine s'occupe encore en ce moment, dit-on, de cette rude besogne. Si ces graves législateurs avaient eu connaissance des solitaires méditations de cette nouvelle muse, ils se seraient épargné une fatigue inutile ; ils n'auraient pas vainement sué à nous donner en prose de procureur ce que notre confrère nous donne en langue des dieux. Mais, si le choix du sujet mérite notre reconnaissance, la forme réclame toute notre admiration. Qu'on ne nous parle plus de cette pléiade de rimeurs, dont Th. Bartholin (1) et son continuateur Sainte-Marie (2) ont inscrit les noms au temple de mémoire. Tous ces héros du parnasse médical doivent baisser pavillon devant l'astre nouveau qui s'élève sur notre horizon littéraire, et leur éclat va disparaître devant le sien comme les faibles lueurs d'une chandelle devant la lumière resplendissante d'un bec de gaz.
C'est sous l'impression du plus vif enthousiasme que nous écrivons ces lignes. Nos lecteurs s'en aperce-
(t) De medicis poetis, dissertatiû. Hafniae, 1G69. (2) Dissertation sur les mëdpcins poètes, par Etienne Samte- Marip, d. m. m., in-8°, 1895.
c2f>A MOEURS MÉD. ET CRITIQUE MÉDICO-LITTÉRAIRE.
vront de reste à cette accumulation de métaphores, si étrangères à notre style habituel. Il n'est pas surprenant que, plongé comme nous le sommes dans cette atmosphère poétique, nous nous en soyons imprégné à notre insu, et que nous poétisions involontairement.
Le principal mérite du présent poëme, c'est d'être exécuté d'après les plus sévères règles des législateurs du goût. Aristote, Horace, Scaliger, Castelvetro et Boileau n'y trouveraient pas grand' chose à mordre. Il ouvrirait immédiatement les portes de l'Académie à son auteur, si cette compagnie n'avait pas, dans ces derniers temps, abjuré ses croyances orthodoxes, en laissant pénétrer dans son sein l'hérésie dans la personne de quelques novateurs, tels que les Hugo, les Lamartine, etc.. ; mais, s'il s'y présente, il aura immanquablement le suffrage de ces bons et excellents classiques de vieille roche, les Campenon, les Jouy, les Baour, les Brifaut, les Dupaty, etc., qui maintiennent encore les bons principes. On ne trouvera pas, dans toute son œuvre, un vers qui ne soit frappé au coin du goût le plus pur, et rigoureusement moulé dans la forme consacrée par la saine tradition. Depuis feu Esménard, le chantre de la Navigation, qui avait, dans une époque déjà en décadence, essayé de restaurer le matériel mythologique de la langue poétique, aucun poète n'avait, à notre connaissance, aussi largement fait usage du Gradus ad Parnassum. Nul n'a mieux su, pas même l'abbé Delille, relever les moindres détails par la dignité de la métaphore, ni si artistement
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placer l'épithète. Ce n'est certes pas à lui que Boileau aurait pu faire le reproche :
De n'oser de la fable employer la figure,
D'ôter à Pan sa flûte, aux parques leurs ciseaux,
Et chasser les Tritons de l'empire des eaux.
Il connaît à fond toutes les recettes de la plus fine fleur de style poétique. Tout s'anime entre ses mains :
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage, Chaque vertu devient une divinité.
Minerve est la prudence et Vénus la beauté.
Pour donner immédiatement au lecteur une idée de larichesse de son vocabulaire poétique, il suffira de dire qu'il a trouvé plus de cinquante métaphores, toutes plus nobles les unes que les autres, et du plus beau type classique, pour éviter la répétition monotone du mot médecin, que son sujet amenait si souvent. C'est dix fois plus que n'en fournit le volumineux Spécimen Epithetorum de Ravisius. Ainsi, nous sommes, suivant les cas, des ministres de santé , des interprètes des lois de V organisme humain, des enfants de Chiron, des disciples du centaure, des enfants de Lutine, des prêtres de santé, des néophytes du dieu de Cos , des prêtres de Taaut, des ministres d'Hy g ie , des fils d'Héraclide , des prêtres d'Isis, des prêtres d'Esculape, des pontifes d'Apis, des ministres de Sérapis, des oracles de Cos , des nouveaux Osiris, des fils d'Orus, des favoris de Télesphore, des enfants d'Apollon, des athlètes de vie, des successeurs cl Atothis, des enfants du dieu de Cyllène,eic.
Indépendamment de la fertilité philologique révélée par cette nomenclature, on aura remarqué l'érudition de la plupart de ces épithètes, et plus d'un de nous sera charmé d'apprendre qu'il a quelque parenté scientifique avec le célèbre Taaut, l'illustre Télesphore et le grand Atothis. Comme érudition, il y a à chaque vers des exemples terrassants. S'il s'agit de parler d'Orphée, il est rare qu'on ne dise pas tout simplement Orphée; mais M. Andrevetan, quia horreur de la vulgarité, écrit Rhodopeïus, attendu qu'Orphée était né sur le mont Rhodope, en Thrace. Pour nommer un centaure, il se sert de l'élégant équivalent de jumart, par la raison que le jumart, en langue hippiatrique, est un animal engendré d'un taureau et d'une ânesse, ou d'un taureau et d'une jument, ou d'un cheval et d'une vache, ce qui est extrêmement ingénieux. S'il est question des plaisirs de l'amour, il parle du sein de Volupie, divinité qui n'est connue que des mythologues les plus raffinés. Ailleurs il désigne Diane par le titre de sœur d'ismenus, épithète d'autant plus maligne que, pour la comprendre, il faut savoir qu'Apollon était surnommé Ismenus à cause du fleuve de ce nom qui coule en Béotie, où on rendait un culte particulier à ce dieu. Dans un passage où il invite le médecin à purger son malade, il l'apostrophe par le surnom non moins imprévu à' apôtre deMélampe, parce que ledit Mélampe est le véritable inventeur de la médication purgative.
Vous avez admiré la synonymie du Médecin, celle de la Médecine n'est pas moins remarquable, C'est