METAMORPHOSE D'UNE FEMME EN CANNE A SUCRE ; ALLEGORIE DU DIABÈTE
(Chant 1er, p. 18.)
— Malgré quatre repas Regorgeant de boissons et des mets les plus gras, Ne dépérit pas moins une de vos malades ; Par dix litres des pleurs que versent les hyades (1) A peine de sa soif les feux sont amortis. La malheureuse, hélas ! touche au destin d'Atys (2) ; Vous verrez dans la terre, en deux racines vertes,
(1) Id est Dix litres d'eau.
(2) Atys, jeune Phrygien, métamorphosé par C\ bêle un arbre de pin. (Note érudite de l'auteur.)
Ses jambes s'enfoncer, de chevelu couvertes
En un chaume luisant, et de dix pieds de long,
S'amincir de son corps et s'élever le tronc,
Son cou devenir souple et grêle pédoncule;
Sa tête, transformée en fécond panicule,
De fleurs d'un blanc de lis remplacer ses cheveux,
Et le miel circuler dans ses canaux séveux.
Si de votre raison l'austérité s'oppose
A croire, sur ma crainte, à la métamorphose,
Eh bien ! dans cette humeur, qui, de son double rein,
A jets intermittents, coule en cristal citrin,
Qu'un de vos doigts se plonge, et votre bouche goûte
La faible quantité qui du bout en dégoutte,
Au lieu d'y rencontrer l'amertume du sel,
Ce sera la douceur du plus fade hydromel ;
Vous ne douterez plus, au goût de suc de canne,
Qu'elle ne soit bientôt ce chaume de Guiane.
PRÉCEPTES DE PUDEUR MEDICALE (chant IV).
Prescrire la pudeur, ce n'est sans doute pas
Proscrire l'examen des plus secrets appas
Souffrants ou soupçonnés de quelque maladie;
Qu'en vous cette vertu, loin de là, soit hardie.
Entreprenante, adroite, et sache avec bonheur
Triompher en autrui d'une sotte pudeur.
Que dans votre demeure une femme survienne,
Par exemple, ou vous fasse appeler dans la sienne,
Et qu'après en avoir (de la feinme),. d'un esprit attentif,
Recueilli sur ses maux le commémoratif,
Vous présumiez qu' avant l'emploi de vos arcanes,
Vous devez de vos sens explorer les organes
De qui le nom, pour elle indiscret à citer,
N'a pas jusqu'en sa bouche osé se présenter ;
Gardez- vous, neufs en l'art de vous soumettre une âme,
Et, fadement polis, de lui dire : « Madame,
« Il importede voir l'endroit où vous souffrez ;
» Je vais m'en assurer si vous le désirez. »
Outre que de parler une formule telle
Semblerait «l'un docteur qui se règle par elle (par la femme
Et donne le soupçon que de se faire voir D'autres assez souvent ont le mauvais vouloir; Sa pudeur n'en est pas si vivement troublée Qu'elle en perde équilibre et tombe dévoilée. Mais prenant un ton bref et l'air de gravité D'artistes aguerris à voir la nudité :
« Il faut, lui direz-vous, Madame, que je voie » L'état de la partie à la douleur en proie. » Et ces mois achevés, la prenant par la main, Marchez incontinent au meuble d'examen.
On ne se lasserait pas de citer ; mais il faut que tout ait une fin :
Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.
§xvi.
Un médecin poëte ! pourquoi non ?
Chacun à ce métier Peut perdre impunément de l'encre et du papier.
Les vers sont, comme la prose, de droit commun. Le fait, d'ailleurs, n'est pas nouveau. La médecine a dès longtemps fait ses preuves en poésie. La fable et Thistoire sont pleines de témoignages de ses accointances avec les muses. Il est d'abord notoire qu'Esculape était fils d'Apollon. Cette filiation constate la parenté de la poésie et de l'art salutaire. La médecine parla, dans l'origine, en vers, comme la philosophie. Les plus anciens chantres grecs, Orphée, Musée, Épicharme, étaient médecins. Mais sans parler des temps mythiques, combien de noms illustres sont inscrits authentiquement sur les tablettes du Parnasse médical !
(I) Dieu, l'âme, la nature, poëme et fragments poétique?, par P.-A. Piorry ; uv. in-8°, 1854.
Si notre savant confrère, M. Renauldin, a pu compter jusqu'à soixante-huit médecins numismates (1), à quel chiffre n'arriverai t-on pas pour les médecins poètes (2) ? L'auteur du présent poëme ne se doute peut-être pas qu'il ait eu dans la carrière tant et de si glorieux prédécesseurs. Si quelque Zoïle s'avisait de contester sa compétence en matière de vers, il pourrait l'accabler sous une avalanche d'autorités.
La première et la plus ancienne qui nous vient en mémoire est celle de ce Nicander, qui, quelque cent ans avant l'ère moderne, dissertait en vers grecs sur les theriaca et les alexiphcu^maca, vers qu'on doit tenir pour bons sur l'autorité de Cicéron, qui faisait grand cas du style nicandrien, et en dépit de Haller qui les traite d'indignes rhapsodies. Nous trouverions ensuite : un Emilius Macer, qui a mis en hexamètres latins un traité sur les antidotes; puis le médecin de Néron, Andromaque, auteur d'une recette en vers élégiaques de la thériaque, contenant la description poétique des soixante substances qui entraient dans la composition de ce chef-d'œuvre de la pharmacopée ; Rufus, d'Éphèse, qui, au dire de Galien, hexamétrisa aussi sur la Matière Médicale ; un Sérénus Sammonicus, un Marcellus, dit l'empirique, qui, le premier sous Sévère, le second sous Théodose, ont chanté les médicaments, etc., etc., etc.
(1) titudes historiques et critiques sur les médecins numismates ; in-8o, 18.M.
(*2) Sainte-Mane {dissert, sur les méd. poètes) n'en cite guère qu'une centaine. Ce nombre pourrait être aisément doublé.
Mais laissant là les Grecs et les Romains, n'est-ce pas en vers que furent formulés au douzième siècle, par Jean de Milan, les oracles de la fameuse École de Salerne (1)? n'est-ce pas en vers que Nostradamus, médecin, et de plus prophète, écrivait ses Centuries, si souvent réimprimées et qu'on réimprimera encore ? Le dictateur des lettres au seizième siècle, J. C. Scaliger, n'était-il pas médecin à Agen, et ses poésies latines n'ont-elles pas fait, comme ses travaux philologiques et critiques, les délices de son siècle? Il faut savoir encore que Silvius ou Jacques Dubois (qui était aussi d'Amiens), le fougueux adversaire de Vésale, a rempli un grand in-4 de vers latins aussi bons pour le moins que sa prose. Meibomius, si renommé par ses glandes, ne fit peut-être pas de vers, mais il est certain qu'il professait en même temps la poésie et la médecine à Helmstadt ; il devait donc s'y entendre. Mais la gloire de ces versificateurs et de mille autres de même force s'éclipse devant la resplendissante auréole de Jérôme Fracastor, de tous les poètes latiniseurs modernes facile pr inceps. Ainsi l'ont décidé lesjconnaisseurs, et nommément Scaliger qui, transporté d'enthousiasme à la lecture de Syphilis, composa en son honneur un poëme intitulé Arœ fracastoreœ . Quelques critiques lui ont opposé Sannazar, d'autres Vida. Nous devons, nous médecins, tenir mordicus pour Fracastor, d'autant que nous pouvons aujourd'hui le lire
(1) Voyez Nouvelle édition avec la traduction en vers français, par th. Meaux Saint-Marc et de nouveaux Commeutaires par le docteur Amedée Latour. Paris, 1857. ln-1 2.
17$ MOEURS MÉD. FT < RUTOU- MKDICO-LïTTÉRAÏRE.
couramment . traduit en beaux alexandrins français par Barthélémy. De fins connaisseurs recommandent encore parmi les meilleurs produits de la muse médicale latine la Callipœdia [ou l'Art de prùcréêr de beaux enfants), de Claude Qm\\a\, latine Calvidius L,etus, natif de Chinon, en Touraine, comme Rabelais, et qui, comme lui, ne mâchait par les gros mots. Un siècle plus tard un médecin et naturaliste, Etienne-Louis Geoffroy, s'illustrait en même temps par ses travaux sur les coquilles et les insectes, et par son Hygieine, seu ars sanitatem conservandi. J'ajouterai enfin, de mon chef, à ces autorités, le nom d'un chirurgien-poëte qui florissait au commencement de ce siècle, et qu'on peut appeler le dernier des Romains, le doc te Philippe Petit-Radel, dont le poème de A:>iORiBiSPANCHARiTiSETZORO,ï:,/)oemam>tico~didacticon,seu umhratico lucubratio de cultu Veneris Mileto olim peracto, ut Amathunto sacellomysta subduxit et variis de gêner atione cum végétât ium tum animantium exemplis auctum (1), mérite, par la longueur seule de son titre, d'aller à la dernière postérité.
Quand les langues nationales modernes se dénouèrent, ce fut d'abord pour la poésie. Ainsi firent, en général, sauf quelques exceptions, les médecins qui éprouvaient le besoin de rimer. Ici se présente en première ligne le grand Haller qui, avant de prendre le rang du plus éminent physiologiste moderne, s'était posé par ses vers et, en particulier, par sa fameuse
(I) Paris, 1798, in-8°; 2e édit , Paris, 1801. Philippe Pelit- Radel, ancien chirurgien aide-major des invalides, professeur de chirurgie à l'École de médecine de Paria, est mort en HH5.
pièce des Alpes, comme le coryphée des poètes germaniques. Il partage avec Klopstock, qu'il précéda de vingt ans, la gloire d'avoir créé la langue et la littérature allemandes. Notons, en passant, que ce furent ses vers et non ses travaux scientifiques qui lui firent décerner par l'enthousiaste Allemagne ce surnom de Grand qu'il a gardé. Pour la masse du public d'outre- Rhin, Haller n'est toujours qu'un poëte. A sa suite une foule de médecins allemands se lancèrent, non passions œquis, dans la carrière poétique. Il suffit de citer, entre cent autres, Werlhof, dont les poésies eurent l'honneur insigne d'être éditées par Haller lui-même; Zimmermann, l'auteur de la Solitude, qui mit en vers, en même temps que Voltaire, le tremblement de terre de Lisbonne, et enfin le roi de la scène tragique allemande, le chirurgien-major militaire, J. Fréd. Christophe Schiller.
Mais c'est de l'autre côté de la Manche, plus encore que de l'autre côté du Rhin, qu'on trouve les plus brillantes renommées médico-poétiques : — Rlackmore, médecin de la reine Anne, avec son poëme de la Création , honoré des suffrages de l'hypercritique Johnson; — Marc Akenside, dont le poëme didacticodescriptif, les Plaisirs de l'imagination, est un des morceaux classiques de la littérature anglaise; — John Armstromg, avec son Art de conserver la santé, et surtout son Économie de V Amour, sujet badin, traité d'une manière passablement décolletée; — Samuel Garth, dont le poëme héroï-comique le Dispensaire oula Guerre des médecins et des apothicaires, eut un tel succès que
Voltaire ne dédaigna pas d'en traduire l'exorde pour Fagrément des lecteurs français (1) ; — Olivier Goldsmith, l'auteur de ce charmant roman le Vicairede Wakefield, dans lequel nous apprenons notre anglais, en France, mais non moins estimé pour ses pièces de vers du Village abandonné Qi du voyageur ; — Érasme Darwin, poète anglais, disent les biographies, qui ne citent que pour mémoire sa qualité de médecin et ses ouvrages scientifiques; son Jardin botanique et ses Amours des plantes, lui ont fait plus d'honneur que sa Zoono?nie, qui est pourtant un livre capital ; — enfin Thomas Brown, professeur de philosophie à l'Université d'Edimbourg, mort en 4 820, était médecin. Ses Observations sur la Zoonomie de Darwin, lui firent une réputation dans le monde médical ; mais il s'en fit une bien plus étendue par ses poésies, parmi lesquelles on cite particulièrement une pièce du goût le plus galant, le Paradis des coquettes. Les médecins italiens ne se sont pas moins distingués en ce genre. Dans ce pays les vers ne coûtent guère plus de travail que la prose, et il n'y a pas un homme sachant lire et. écrire qui n'ait fait au moins un sonnet en sa vie. La gloire poétique de l'Italie mé-
(l) Muse, raconte-moi les débats salutaires Des médecins de Londre et des apothicaires, Contre le genre humain si longtemps réunis. Quel Dieu, pour nous sauver, les rendit ennemis? Comment laissèrent-ils respirer leurs malades Pour frapper à grands coups sur leurs chers camarades? Comment changèrent-ils leur coiffure en armet, La seringue en canon, la pilule en boulet? Ils connurent la gloire; acharnés l'un sur l'autre, Us prodiguaient leur vie et nous laissaient la nôtre, etc., etc.
dicale serait même sans rivale, s'il était vrai que le Dante eût été, comme on l'a dit, quelque peu médecin. Il n'y a d'avéré qu'une chose, c'est qu'il était immatriculé dans l'Art Majeur des médecins et apothicaires, qui était un des arts et métiers dont il fallait, dans la république florentine, faire partie pour jouir de tous les droits de citoyen. A défaut de ce nom grand entre tous, la médecine italienne poétisante peut citer avec orgueil ceux de François Redi, de Bellini, de Melli, de Rasori. Redi, que nous ne connaissons que par ses belles recherches sur les entozoaires, sur la génération des insectes, est pour les Italiens un teste di lingua; ses vers sont réputés classiques, et son Bacchus en Toscane (bacco in Toscana), est un des plus brillants morceaux de poésie dithyrambique qu'on puisse lire dans aucune langue. Bellini était disciple de Redi en poésie et en médecine ; sa Bucchereïde est quelquefois citée. Melli rimait, au commencement de ce siècle, en dialecte Sicilien, des Bucoliques et des Odes que les amateurs de Palerme trouvaient admirables. Quant à Rasori, le fougueux inventeur du Contro-Stimulisme, il a écrit peut-être autant de vers que n'importe quel poëte de profession ; il brillait sur le Parnasse en même temps qu'il réformait la médecine, avantage que n'ont pas eu les deux autres trèsprosaïques réformateurs médicaux du siècle, Brown et Broussais.
Les médecins français ne font pas, il faut l'avouer, si belle figure dans la littérature poétique. Nous n'avons, sauf errpur. — je veux dire, nous n'avions jusqu'ici
— ni un Haller, ni un Darwin, ni un Redi; mais nous ne sommes pas pour cela tout à fait au dépourvu. A partir d'Eustache Morel, dit Deschamps, qui florissait vers le commencement du quinzième siècle, joyeux inventeur de la chanson à boire et auteur, entre autres œuvres poétiques, d'une ballade contre les truffes (1) ; depuis Symphorien Champier, dit Campégius, médecin de Louis XI, fameux en son temps par sa Ne f des dames ; depuis Rabelais qui poétisait aussi à l'occasion, jusqu'au chantre de Dieu, F Ame et la Nature, dont nous saluons la venue, la poésie médicale française n'a pas chômé un instant. Sans remonter plus haut que le siècle, combien de noms de médecins poètes français mériteraient d'être rappelés! Marc-Antoine Petit concourait en 1802 pour le prix de poésie de l'Institut, et obtenait une mention honorable pour une des épîtres de sa Médecine du cœur ; quelques années plus tard il mettait le sceau à sa renommée littéraire par son poëme à'Onan ou le Tombeau du Mont-Cintre.C'àb&ms, ce grave philosophe, était grand amateur de vers; il se crut quelque temps appelé à partager les lauriers poétiques de son ami Roucher. Il paraphrasait en vers le Serment du médecin d'Hippocrate. Il traduisait en vers V Iliade, et en lisait quelques fragments à Voltaire, qui lui en faisait des compliments. Deux chants ont été publiés dans ses OEuvres complètes. Vers le même temps Sacombe, dans sa Luciniade, agitait le fouet de la satire médicale avec autant d'impudence au moins
(l) Art. Truffes, Dictionnaire des Sciences médicales.
que de talent. Plus près de nous, Antoine Miquel,dont la mémoire nous est chère à tant de titres, publiait en deux ans (1819-1820) deux éditions des quatre chants de sa Médecine vengée. Postérieurement enfin, un fils d'Apollon, dont je suis fier d'avoir le premier senti et signalé au monde le mérite, le docteur Andrevetan imprimait son magnifique poëme, le Code moral du médecin ; tandis que, sous l'inspiration d'une autre muse, la terrible Némésis phocéenne (1) agitait sa torche et faisait trembler jusqu'à la moelle des os les plus hauts et puissants seigneurs de notre ordre.
On voit que les précédents ne nous manquent pas en poésie, et que l'avènement d'un nouveau médecinpoëte n'a rien d'anormal. Ce n'est qu'un fleuron de plus à la couronne poétique médicale.
Le feuilleton de la Gazette n'est pas très-fort en vers. Il n'aura donc pas l'impertinence de trancher de l'aristarque, et de faire l'entendu à propos de rimes et d'hémistiches. Il ne veut prendre d'autre responsabilité que celle de l'admiration.
Et quel critique ne serait, d'ailleurs, désarmé par ce préambule où l'auteur parle de son œuvre avec une modestie qui ne fait pas moins d'honneur à son goût qu'à son caractère ? Il vous le dit lui-même, dès les premiers mots, ces vers n'étaient pas destinés à la publicité. C'est moins une œuvre d'art qu'il a voulu faire qu'une manifestation des sentiments élevés et religieux dont le spectacle des merveilles de la nature et de l'in-
(1) Ant. François-Hippolyte Fabre, né à Marseille en 1797, mort à Paris en décembre 1853.
28i MŒURS MÉD. ET CRITIQUE MÉDICO-LITTÉRAIRE.
telligence humaine a rempli son cœur. Il n'affiche, même indirectement, aucune prétention littéraire ; il ne parle que de ses bonnes intentions, desquelles un illustre prélat a, dit-il, rendu témoignage. Son unique souci est de se prémunir contre les fausses interprétations qu'on pourrait faire de quelques-unes de ses propositions philosophiques, notamment à l'occasion de l'espèce de demi-âme qu'il accorde aux bêtes. Quant à ses vers, il en fait aisément bon marché. S'il a quelques titres à l'estime de ses contemporains, c'est par les travaux sérieux de médecine pratique auxquels il a consacré sa vie. Ailleurs il nous avoue, avec le laisser-aller le plus aimable, qu'à dix-huit ans, carabin imberbe, à Barcelone, il faisait des vers détestables, et il en donne quelques spécimens qui, en effet, justifient pleinement ce diagnostic. On ne peut s'exécuter soimême avec meilleure grâce. Dans un autre endroit, il fait un meâ culpâ non moins méritoire à propos d'une pièce de vers qu'il composa en réponse à un factum satirique de Barthélémy contre les médecins. Avec une gaieté charmante, il remarque que c'était une imprudence qu'avant le Champagne il n'eût pas sans doute commise. Il faut savoir que c'est au dessert d'un joyeux dîner que Barthélémy s'était avisé de lire à sa barbe (c'était vers 1831) son méchant libelle contre nous. Plus loin, il s'accuse encore, avec non moins d'à-propos, d'avoir récidivé en 1835, et il exhibe, en témoignage, d'assez longs fragments d'un poëme sur la Révolution française, dont il jugea prudent de ne faire qu'un chant, convaincu, par sa propre expérience, qu'on ne serait
pas tenté de lire le second après avoir essayé du premier. En toute occasion, enfin, il devance, avec la plus louable résignation, L'arrêt de la critique.
Mais alors pourquoi publier des vers sur lesquels l'auteur lui-même a prononcé la sentence d'Alceste contre le sonnet d'Oronte ? Uniquement pour fournir des termes de comparaison qui marquent les phases successives, et, pour ainsi dire, les étapes parcourues par son talent poétique. Il veut qu'on constate sur pièces probantes le progrès qu'il a fait de 1814 à 1831, puis de 1831 à 1835, puis de 4835 à 1853, c'est-à-dire; depuis ses débuts jusqu'au poëme sur Dieu, l'Ame et la Nature. On reconnaît ici la sévère méthode d'investigation scientifique de ce maître. Cette exposition analytique de son développement intellectuel est instituée avec la rigueur d'observation qu'il apporte au diagnostic médical. C'est, selon lui, une erreur de croire, avec le vulgaire, que l'imagination et les facultés poétiques et artistiques sont principalement dévolues à l'adolescence et à la jeunesse. Le talent d'une cantatrice gagne encore après trente ans. Peu de poètes ont réussi dans leur premier âge. Fontenelle était vieux quand il fit ses premiers bons vers. Or l'auteur a reconnu sur lui-même la vérité de cette loi d'évolution psychologique, et il la démontre, comme c'est son habitude en toutes choses, par les faits.
Si donc l'auteur soumet au public les élucubrations poétiques de son adolescence et de sa jeunesse, en même temps que celles de son âge mùr, c'est pour faire voir combien « l'étude, les lectures des bons auteurs, l'expérience des hommes et des choses éten-
dent avec Page la sphère des idées et épurent ie goût (page 199)! » Et. observons, toujours avec l'auteur, qui ne laisse jamais échapper l'occasion d'une remarque instructive, que ces progrès, et surtout le dernier, de 1835 ( date des médecins du jour) à 1853 (date du poëme sur Dieu, l'Ame et la Nature), se sont accomplis malgré les circonstances les plus défavorables, « alors que des études scientifiques et sévères n'ont pas permis, dans l'intervalle, à l'auteur de se livrer à son goût pour la littérature et pour la poésie. » On peut par là juger de ce qu'il aurait pu faire en poésie s'il n'avait pas été exposé à ces influences perturbatrices, et de ce qu'il pourra faire encore si la prolongation de sa vie — que nous lui souhaitons aussi riche de jours que celle de Fontenelle et d'Homère — permet à la loi de progression de développer toutes ses conséquences.
Nous avouons que ces études psychologiques, ces observations d'autobiographie intime, nous attachent singulièrement par leur finesse et surtout par leur naïve franchise. L'auteur se montre à nu partout. Il n'a ni réticences, ni subterfuges d'aucune sorte. Il ne dissimule passes revers. Il nous initie dans les moindres détails de sa vie intellectuelle, de ses travaux littéraires ou scientifiques. C'est ainsi que nous apprenons pour la première fois la manière dont lui fut révélée la grande découverte de laplessimétrie. Enthousiasmé de /' auscultation médiate de Laënnecdont il avait suivi la pratique et médité l'immortel ouvrage, il se sentit saisi de la généreuse ambition de marcher sur ses traces. Il demandait chaque jour à Dieu de lui envoyer quelque inspiration
analogue. Son vœu fut exaucé. Une nuit, pendant un demi-sommeil., une légère démangeaison à la poitrine l'invite à se gratter; le frottement de son doigt contre le linge qui recouvrait la peau produit un son particulier dont il est frappé ; le môme grattement exécuté sur le ventre, puis sur la cuisse, donne des bruits différents. Ce fut là le trait de lumière. Il sauta de son lit en criant, comme Archimède, eurêka. La tension cérébrale produite par cet événement fut si forte qu'il en résulta une fièvre grave accompagnée d'un délire furieux (p. 258, 259). Il faut convenir qu'il y avait de quoi.
Et voyez à quoi tiennent parfois les créations les plus sublimes de l'intelligence humaine ! La théorie de la gravitation universelle est née, dit-on, delà chute d'une pomme. C'est peut-être à la morsure d'un méprisable petit insecte qu'on doit la plessimétrie !
Au point de vue littéraire, l'auteur n'est pas moins scrupuleux et précis. Il n'écrivit rien à la légère et peut rendre raison de tout. S'il craint qu'une expression, une rime, un tour, paraissent choquants, il les justifie en note et montre que les rectifications auraient des inconvénients graves. Il propose lui-même, au besoin, des variantes.
Les quatre premiers vers du poëme, après l'Invocation, par exemple, ont subi plusieurs refontes. L'auteur avait d'abord écrit :
Un rayonnement de lumière, Instantané comme l'éclair, Animant la nature entière, Plane sur l'espace et l'éther.
C'était assez bien, ce semble, comme cela ; un rayonnement de lumière qui plane et qui plane sur l'espace et même sur Féther ! Ce n'étaient, certes, pas là des images ordinaires; mais craignant que l'idée de lumière ne fût bien pâle à côté de celle de Dieu, il changea ce quatrain comme il suit :
Un pur rayonnement de force et de pensée,
Plus instantané que l'éclair,
Par sa puissance harmonisée, Anime la nature et règne sur l'éther.
Cette rédaction lui paraissant encore imparfaite, quoique bien améliorée, il la remit une troisième et dernière fois sur le métier, et elle en sortit dans l'état que voici :
Un pur rayonnement de force et de pensée,
Plus instantané que l'éclair,
Dans la matière harmonisée, Inscrit les lois du monde et plane sur l'éther.
Voilà ce qui s'appelle travailler en conscience ! et combien il est à regretter que les grands écrivains de notre langue aient négligé de nous initier ainsi à l'élaboration de leurs pensées et aux secrets de la composition !
Ailleurs, ayant fait rimer en un endroit trace et espace, en un autre glace et espace, il nous avertit qu'il n'ignore pas, comme on pourrait le supposer, que ces rimes ne sont pas parfaitement régulières, mais qu'il a préféré ne pas corriger ces fautes plutôt que de sacrifier à la rime des pensées qu'il n'aurait pu rendre autrement. L'auteur pousse évidemment ici le scrupule