L'INDIENNE MARIAMMÉ
Lettre au docteur Spurzheim (2).
Monsieur,
Je ne doute pas que l'observation remarquable, lue dernièrement par M. le docteur Souty à l'Académie de
(1) « Laphrënologie, dit J. Muëller, est un tissu d'assertions arbitraires, qui ne reposent sur aucun fondement réel et qu'il faut repousser du sanctuaire de la science. » (Manuel de Physiologie. Paris, 1851, tom. I, page 780 de la trad. franc.) Ce jugement de l'illustre physiologiste allemand résume l'opinion unanime de tout ce qu'il y a aujourd'hui de physiologistes, d'anatomistes, de philosophes de quelque autorité en Europe. A l'époque même de sa plus grande vogue, le système de Gall n'a obtenu aucune adhésion dans les rangs élevés de la science. En France, les hommes les plus hauts placés dans les sciences naturelles, phy-
PHRÉNOLOGIE. — I.'lNWENNF HÀRIAMMÉ. !>'.»
médecine,, ne vous soit connue. Occupé sans relâche, avec un zèle admirable, de la continuation des recher-
siologistes, zoologistes, anatomistes, anthropologistes, Cuvier, Lamarck, de Blainville, Geoffroy Saint-Hilaire, Serres, Magendie, Flourens, ont dédaigné de s'en occuper, ou n'en ont parlé que poui le réfuter. II. obtint un peu plus de faveur parmi les médecins , mais elle dura peu, et ceux qui par leur position scientifique auraient pu faire autorité, ne donnèrent guère d'autre témoignage de leur foi phrénologique que l'inscription bénévole de leurs noms sur les Prospectus, Manifestes et les couvertures des journaux de la secte. Il n'y a eu qu'une exception, Broussais. Mais, qui ne le sait ? lorsque Broussais, arrivé à la fin de sa carrière scientifique, survivant à sa doctrine médicale, s'avisa de vouloir jouer en philosophie le rôle qu'il avait joué en médecine, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Sa brusque conversion à la phrénologie, qu'il avait toujours combattue et à laquelle il avait porté les coups les plus violents (l), fut à la fois un sujet d'étonnement et d'émotion pénible pour tous ceux qui respectaient ce nom célèbre. C'était en effet un signe de défaillance intellectuelle, que la suite de l'entreprise ne confirma que trop. Comment Broussais conduisit cette malheureuse campagne philosophique, M. Flourens va nous le dire: «Il ne faut pas juger Broussais sur son Cours
« de phrénoiogie il n'est véritablement Broussais que lors-
« qu'il combat. En 1816, il publie un volume (YExamen de la « doctrine médicale, etc.), et les doctrines médicales sont ébranle lées pour un demi-siècle. 11 faut lire ce volume et oublier le « Cours de phrénoiogie (2). »
Avec Broussais, la phrénoiogie retomba pour ne plus se relever ; et il est permis de constater historiquement, tout en respectant certaines convictions conservées, in petto, par quelques médecins, que le système de Gall est, conformément à la sentence de Muëller, définitivement exclu du sanctuaire de la science (3).
L'oubli profond, mérité ou non mérité, dans lequel est tombée
(1) Dans son livre de l'Irritation et de la Folie, 1830, in-8.— 2e édition, Paris, 1839. 2 vol. in-8.
(2) Examen de la phrénoiogie, par P. Flourens, 1842, in-18, p. 96.
(3) Excepté pourtant de la science d'une école philosophique qui s'appelle elle-même, par excellence, positive, et qui, en ceci du moins, ne justifie s:uère ce titre.
ches de Gall qui vous doivent une partie de leur éclat, le fait dont il s'agit n'a pu échapper à votre attention; c'est à vous surtout qu'il appartient d'en apprécier en dernier ressort la valeur anatomique et physiologique, d'en déterminer les conséquences par rapport à votre doctrine des organes cérébraux. Votre opinion à cet égard ne peut qu'être d'un très-grand poids ; et peutêtre aurais-je du attendre vos explications, avant d'entreprendre un commentaire si difficile, et qui embrasse des questions si complexes. Mais si les objections que le fait en question paraît fournir contre la doctrine de Gall pouvaient provoquer une manifestation de votre sentiment, cette lettre ne serait pas sans utilité pour la science.
Il est de principe en philosophie qu'un seul fait bien avéré, bien prouvé, suffit pour infirmer le système le plus fortement établi, quand il est en contradiction directe avec ce système. Le cas de monstruosité que j'ai sous les yeux me semble, en vertu de cette règle logique, déposer avec une singulière évidence contre
la phrénologie, et l'indifférence du public philosophique et scientifique auraient dû faire supprimer dans ce volume déjà trop gros ces lambeaux d'une polémique aussi surannée à peu près que celle dont furent l'objet les tourbillons de Descartes. Cependant quelques-unes de ces études anti-phrénologiques pourront peut-être se faire lire grâce aux noms diversement fameux des personnages qui en sont l'objet. Elles ont eu d'ailleurs, en leur temps, le malheur de déplaire très-fort aux crànioscopistes, ce qui permet de croire qu'elles portaient assez juste, et pourraient servir encore à l'ocasion. Enfin, on n'en voudrait pas trop à l'éditeur d'avoir laissé passer ces bribes de phrénologie, si l'on savait, ce qui n'est que trop vrai, que la Gazette médicale, d'où elles sont tirées, en aurait fourni aisément un volume.
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quelques points fondamentaux de l'organologie de Gall.
La doctrine de Gall, résumée dans ses principes les plus généraux, établit :
\° Que le cerveau est un appareil composé d'un grand nombre d'organes distincts et isolés les uns des autres;
2° Que chacun de ces organes est chargé d;une fonction spéciale dans la vie intellectuelle et morale ;
3° Que par sa structure anatomique et les lois de son développement, le crâne représente exactement la forme et le volume de la masse nerveuse contenue dans sa cavité, d'où résulte la possibilité de conclure de l'un à l'autre, et de connaître par la configuration de sa boîte osseuse, la configuration du cerveau luimême;
At° Que les organes cérébraux sont au nombre de vingt-sept à trente-trois, occupant chacun une place invariable au milieu des organes voisins, et tous plus ou moins accusés extérieurement par la forme du crâne.
Ainsi pluralité, spécialité des organes cérébraux, détermination positive de leur nombre, de leur place et de leurs fonctions, et possibilité de reconnaître l'existence et le volume de ces organes d'après la forme de leur enveloppe osseuse, telles sont les quatre déterminations les plus importantes de la phrénologie.
Mais ces quatre principes ne sont pas dans une telle dépendance réciproque, que la vérité ou la fausseté de l'un doive s'étendre à tous les autres.
Ainsi la pluralité et la spécialité des organes cérébraux pourraient être encore admises en principe,
alors même que la détermination de leur nombre et de , leur place, et du moyen de les reconnaître à l'extérieur, serait jugée fausse. Disons mêmeque la doctrine de G ail ne consiste pas précisément dans l'hypothèse de la pluralité des organes cérébraux, car cette idée est fort ancienne; toutes les analogies y conduisent, et plusieurs physiologistes anciens et modernes l'ont eue. Ce qui appartient véritablement à Gall, c'est d'avoir le premier désigné, nommé, décrit, classé, compté ces organes, déterminé leurs fonctions. Mais il est évident qu'il aurait pu se tromper complètement dans cette énumération et classification, sans que l'opinion de la multiplicité des fonctions et des appareils encéphaliques reçût la moindre atteinte.
Des quatre principes de l'organologie, les deux premiers sont donc parfaitement indépendants des deux autres; ils peuvent subsister à part. Aussi le fait que nous allons rapporter ne les atteint nullement, quoiqu'il ébranle singulièrement, à notre avis, les deux derniers, savoir : la classification, le dénombrement, la localisation et spécification des organes, par Gall.
Il importe de remarquer ici par avance que dans la doctrine de Gall on ne peut pas regarder l'Organologie comme indépendante de la Cranioscopie. Ce sont des parties intégrantes et solidaires de tout le système. On ne peut pas plus, dans l'hypothèse de Gall, séparer la cranologie de l'organologie, que séparer le crâne du cerveau lui-même. Sa physiologie de l'encéphale dépend essentiellement de son anatomie du crâne ; puisque les distinctions et les localisations établies par lui
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reposent uniquement sur le fait de l'exacte correspondance des circonvolutions cérébrales avec la voûte crânienne. La vérité et même la possibilité de ses observations sont fondées exclusivement sur cette circonstance anatomique. Aussi a-t-il cherché avec le plus grand soin à la mettre à l'abri de toute objection. Tl n'a découvert et n'a pu découvrir aucun organe par l'observation directe du cerveau, dont la structure, comme il en convient, n'apprend rien sur les fonctions ; ce n'est que par l'inspection du crâne confronté avec la constitution morale et intellectuelle des individus, par la comparaison du moral connu avec la forme physique apparente, qu'il a pu parvenir à faire quelques localisations ; et ces localisations, résultant de l'étude exclusive du crâne, n'auraient aucune sorte de garantie, si les dispositions anatomiques de l'encéphale et de son enveloppe ne permettaient pas de conclure de l'un à l'autre. Tout ce que Gall a dit du crâne se rapporte donc au cerveau, puisque d'après la nature de ses recherches, il ne pouvait étudier le dernier qu'à travers le premier. La cranioscopie ayant donc été pour lui le seul moyen possible de découverte, c'est elle seule aussi qui fournit des moyens directs de vérification.
Ce n'est pas au savant collaborateur de Gall que s'adresse cette remarque; mais à ceux de ses disciples qui, frappés des objections qu'on leur oppose, croient pouvoir abandonner la cause de la cranioscopie sans mettre en péril la doctrine organologique. J'espère que mon interprétation ne serait pas désavouée par
vous qui avez étudié si profondément et si philosophiquement cette matière.
J'ai dû établir ici cette solidarité de la cranioscopie et de l'organologie, pour bien déterminer la valeur et la portée du fait que nous allons examiner.
La première considération qui frappe dans l'examen de la tête que nous avons sous les yeux, c'est son énorme grosseur.
La grande circonférence longitudinale est de 28 pouces 3 lignes;
La circonférence latérale, de 21 pouces 1 ligne;
La circonférence horizontale, 2 pouces 10 lignes;
Le grand diamètre (longitudinal) est de 9 pouces 7 lignes ;
Le petit diamètre (transversal), 5 pouces 5 lignes;
Et il faut observer que le sujet de cette observation est une jeune fille de dix-sept ans. Or, la moyenne des mesures prises sur un très-grand nombre de crânes, par Tenon, donne, pour la vieillesse, les mesures suivantes :
Grande circonférence, 19 pouces 2 lignes;
Petite circonférence, 15 pouces 4 lignes;
Circonférence horizontale, 18 pouces 5 lignes;
Grand diamètre, 6 pouces 1 ligne ;
Petit diamètre, 5 pouces 2 lignes.
Si on établit une proportion entre ces mesures, on trouve que dans presque tous les diamètres le développement de la tête indienne est d'environ un tiers plus considérable que celui d'un crâne ordinaire. Le cerveau contenu dans cette vaste cavité doit donc, dans le principe de Gall, être d'un tiers plus volumi-
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neux que le cerveau ordinaire d'un adulte. Mais comme pour Gall la masse absolue du cerveau est loin d'avoir la même importance que ses dimensions relatives; nous ne tirerons aucune conséquence de la grosseur de celui-ci; et nous porterons toute notre attention sur sa configuration.
La tête de cette jeune Indienne est si étrangement déformée, qu'il serait extrêmement difficile d'en faire une description intelligible. Cependant le but que nous nous sommes imposé, exige que nous en indiquions les principaux caractères.
En examinant successivement ce crâne dans ses principales régions on trouve les particularités suivantes :
La région frontale offre sur la portion droite du coronal une proéminence très-considérable, occupant le tiers environ de cet os. Le reste de l'os à droite et à gauche de cette saillie est inégalement développé ; la portion droite est à peu près dans l'état naturel, tandis que la partie gauche forme inférieurement un renflement énorme, auquel participe toute l'arcade sourcilière; l'orbite est également déjetée de ce côté et l'œil se trouve porté en dehors. Supérieurement le côté gauche du coronal présente une autre protubérance, à peu près égale en grosseur à celle de la partie inférieure à droite ; elle se prolonge assez loin en arrière et en haut, et paraît empiéter sur le pariétal du même côté. La réunion de ces deux saillies limitées par des gouttières profondes, et étendues obliquement sur le front, donne à cette partie de la physionomie un aspect
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horrible. Les principaux organes cérébraux compris dans cette région, dans votre classification, sont ceux de la causalité, de V individualité, de la mémoire des choses, de la faculté comparative, du coloris, des localités, de la mélodie, de ['esprit de saillie, de Y idéalité (poésie), de Y imitation, etc.; et, en y comprenant ceux que vous placez dans l'orbite même, les sens de la configuration, du langage, etc. La déformation que nous signalons embrasse plus ou moins tous ces organes, et il n'en est pas un dont la fonction n'ait dû être modifiée dans votre hypothèse. Nous verrons qu'il n'en est rien pourtant; mais continuons notre examen.
Les régions pariéto-temporales droite et gauche sont aussi très-diversement configurées. Du côté droit il n'y a aucune dépression ni renflement anormaux; cette partie du crâne présente au contraire une surface tout à fait unie ; seulement un peu au-dessus de l'angle antérieur supérieur de l'occipital, s'élève brusquement une protubérance en forme de mamelon, du volume d'une noix. Du côté gauche les altérations sont plus grandes et presque indescriptibles ; à partir de l'apophyse externe de l'arcade sourcilière jusqu'à l'apophyse mastoïdienne, règne un énorme bourrelet qui entoure l'oreille, et semble comprendre à peu près toute l'étendue du temporal. L'apophyse mastoïdienne saillit fortement en pointe. Un autre bourrelet, affectant la même direction, mais moins volumineux que le premier, se montre un peu au-dessus de celui-ci. Entre eux deux est creusé un sillon qui les sépare dans toute
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leur étendue. Autant qu'on peut se reconnaître dans ces lignes bizarres, la région crânienne dont nous parlons contient les organes de la convoitivité (vol), sécrétivité (ruse), destructivité (meurtre) , circonspection , dont les manifestations n'étaient pas plus altérées que celles des organes précédemment indiqués.
Il nous reste à examiner les régions sincipitale et occipitale, qui ne sont pas moins curieuses.
Le sinciput est extrêmement élevé, et donne à la tête la forme d'un pain de sucre tronqué. Je n'ai pas mesuré le diamètre vertical, mais il doit être beaucoup plus long que le transversal, ce qui est une anomalie fort rare. Toute cette région sincipitale, à partir-des deux bosses frontales jusqu'à la crête occipitale, figure une espèce de bande d'une convexité uniforme, terminée latéralement par deux lignes saillantes. Il est impossible , au reste , de faire comprendre ces détails par la parole. 11 suffit de savoir en gros que le vertex est très-élevé, et considérablement déprimé sur les côtés. A part la dépression du front, la tète indienne ressemble sur ce point à celle du Caraïbe qu'on trouve gravée dans vos ouvrages. C'est dans cette partie si énormément développée que sont marqués sur vos plâtres les organes de la bienveillance, de la vénération (théosophie), de la persévérance, de Injustice, de Vamourpropre, de la surnaturalité, de Y espérance, etc., et le sujet n'a rien montré d'extraordinaire dans l'exercice des facultés qui dépendent de ces organes.
Enfin la région occipitale . dans laquelle nous comprenons tout le cervelet et la terminaison des lobes