‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 70 sur 89 · I.AllT A L ACADÉMIE l>K MEDECINE. 32"J · texte numérisé non relu

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manqué le véritable but proposé à son talent, en réussissant si bien à caresser les yeux des gourmets du pittoresque, et en laissant Un peu désappointés ceux d'un autre goût, qui chercheraient de préférence dans ces œuvres l'élévation des sentiments et des pensées, les graves enseignements, les fortes et nobles émotions, et l'idéal poétique de la grande peinture historique.

C'est peut-être aussi un mauvais parti de prendre, en peinture, comme l'a fait M. Millier, pour exprimer une idée générale, un fait particulier. Son but était de glorifier par une représentation sensible la médecine et les médecins. Suivant les conditions nécessaires de la langue spéciale de son art, il a essayé de réaliser lidée par la mise en scène de deux figures historiques qui sont, dans l'opinion, comme les personnifications vivantes, comme les types d'excellence de la science et de l'art, et en les montrant dans les actes de leur carrière les plus propres à mettre en saillie la grandeur et la beauté du caractère scientifique et professionnel. Ce moyen est souvent le seul qui s'offre à l'artiste ; mais il a pour effet de rapetisser l'idée, de la faire même presque disparaître sous la particularité du fait; et le fait lui-même, ainsi déterminé dans toutes ses circonstances de temps, de lieu, de personnes, se trouve réduit aux chétives proportions de l'anecdote. Dans les cas donc où il s'agit de représenter quelque chose de général et d'abstrait, il vaut mieux, lorsque l'idée s'y prête, employer la forme symbolique ou emblématique, comme fit. entre cent autres exemples fameux en ce genre, Raphaël, lorsqu'il voulut peindre, dans

!es chambres du Vatican, la Théologie, la Philosophie, la Poésie, la Jurisprudence ; comme fit Poussin dans son tableau de FArcadie ; comme a fait un peintre distingué contemporain, M. Delaroche, dans l'hémicycle de l'école des Beaux- Arts. La Médecine, avec sa vaste histoire, avec la longue suite de ses grands maîtres, avec son cortège de sciences tributaires, se prêterait à merveille à ce mode de représentation philosophicohistorique, dans lequel l'art trouve aussi fort bien son compte, comme le prouvent tant d'autorités décisives. Nous avons bien des fois, en imagination, tracé le plan d'un tableau de ce genre, que nous placions, aussi en imagination, sur le grand mur de l'amphithéâtre de la la Faculté de médecine. Et, de par saint Luc, saint Raphaël et tous les saints de la peinture, il valait mieux que celui qu'on y a mis ! Orfila le savait bien, lui qui, avec son intelligence d'artiste, avait compris notre pensée. Il l'aurait certes réalisée et illustré son décanat par une grande chose de plus, si, avec l'idée, nous avions possédé le modus faciendi. Cette misérable difficulté fit tout avorter; et c'est ainsi que l'art, la Faculté, la médecine sont restés privés d'un chef-d'œuvre !

Passons maintenant aux tableaux proprement dits. Il n'y en a guère que deux : la Leçon d'anatomie, copie d'après Rembrandt, mise, comme il convenait, à la place d'honneur, dans le fond du sanctuaire, au-dessus du bureau du président, et le Guillaume Harvey, original de M. Fichel, placé, comme il convenait également, à l'extrémité opposée, dans un salutaire demi-jour.

La leçon d'anatomie est un tableau marquant dans

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l'œuvre de Rembrandt et dans l'histoire de L'art. Il est de la première manière de ce maître, qui avait vingtsix ans lorsqu'il l'exécuta. Le tableau porte la date de 1632. Il fut commandé à l'artiste par la corporation des chirurgiens d'Amsterdam, placé dans le Théâtre anatomique de cette ville, et religieusement conservé là pendant deux siècles. Il y a quelques années, les administrateurs de cet établissement, pressés par des nécessités pécuniaires, avaient résolu de le mettre en vente. Le roi Guillaume Ier, père du roi régnant, ne voulut point qu'un des chefs-d'œuvre du plus grand peintre de la Hollande passât à l'étranger ; il l'acheta lui-même et le fit placer au Musée Royal de la Haye, dont il est le morceau d'élite. C'est là que Cottrau, peintre habile, enlevé presque subitement à l'art par une mort prématurée, en exécuta, en 1845, la bonne copie dont le gouvernement fit don à l'Académie.

On n'attend pas, sans doute, ici une analyse des beautés de l'œuvre et du génie rembranesques. Il suffit de dire, pour la satisfaction de l'Académie, que ce tableau est, au dire des experts, une des trois œuvres capitales du maître. Les deux autres sont la fameuse Ronde de nuit et les Syndics de la corporation des marchands de draps d'Ajuster dam, toutes deux au musée royal d'Amsterdam. Quant au sujet du tableau, il s'explique de lui-même. Toutes les figures sont des portraits de quelques notabilités de ce temps-là, médicales pour la plupart. Si vous êtes bien aise de faire connaissance avec ces respectables têtes de confrères, ornées de barbes si touffues et de si fières moustaches,

avec leurs belles fraises plissées, dont les habits richement étoffés et la noble prestance imposent le respect, on peut vous les présenter par leurs noms et prénoms. C'est d'abord M. le professeur Nicolas Tulp, dont la tête est abritée par un de ces larges couvre-chefs dont faisait tant de cas le Sganarelle de Y École des maris. Il parle et démontre sur le membre supérieur gauche du sujet étendu sur la table les muscles et tendons fléchisseurs qu'il soulève avec une pince à dissection. Ce digne Tulpius est cité dans notre littérature pour ses Observationes medicœ et ses Observationes anatomicœ singulares, ouvrages honorablement mentionnés par Haller. L'homme à pourpoint à carreaux, assis à sa droite, est Mathieu Kolkoèn. et celui qui est debout, tenant un livre ou cahier ouvert, a nom Hartmann. A la droite de Kolkoën, sont échelonnés sur divers plans, trois assistants, dont le premier, qui se penche sur la table et dont la physionomie exprime la curiosité et l'attention, est un Jacob de Witt, que vous pouvez prendre, si vous voulez, pour le bourgmestre de Dordrecht; le second, remarquable entre tous par la longueur, la raideur et la disposition en baïonnettes de ses moustaches, est Jacques Bloek, et le troisième, debout, tout à fait sur le dernier plan, Franz von Loenen. Quant aux deux personnages, assis à gauche, celui qui est auprès de la table, le poing fermé reposant sur son genou, se nomme Adrien Stalrraun, et l'autre, d'âge plus mûr, Jacques Koolveld.

En somme, cette très-estimable copie d'un tableau justement célèbre fait fort bonne figure à l'Académie.

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Nous ne voudrions pas en dire autant du grand tableau de face, dont la composition a quelque analogie avec celui de Rembrandt. On y voit le grand Harvey, occupé, dit un ancien livret, à démontrer sur le vivant au jeune roi Charles Ier le phénomène de la circulation du sang. D'abord cette histoire d'une vivisection humaine, opérée par Harvey, est un conte renouvelé d'autres contes de ce genre relatifs à Hérophile, à Érasistrate, à Béranger de Carpi, à Vésale, à Michel- Ange. Admettons que le roi Charles ait livré, comme on le dit, au scalpel de Harvey les biches et les cerfs de ses parcs; mais qu'il lui ait fourni des hommes vivants, c'est autre chose. Ensuite on ne voit pas comment le mécanisme de la circulation pourrait être montre par une incision sur la poitrine, au niveau du ventricule gauche du cœur. Il n'y a donc rien là d'intéressant au point de vue scientifique. Quant à la question d'art, il est possible que l'auteur de cette peinture ait trouvé dans ce riche assortiment d'étoffes de toute nature et de toutes couleurs, dans les dentelles, les plumes, les bijoux et tout l'attirail de costumier étalé sur sa toile, le prétexte de quelques exercices de brosse heureusement réussis. Mais ces agréments de l'exécution ne sauraient compenser le défaut général de convenance de la composition, la parfaite insignifiance d'expression, l'absence de style et de caractère dans les figures. Et d'ailleurs, pourquoi multiplier autour de nous, par l'art, les images de la souffrance et de la mort, dont nous ne voyons que trop chaque jour et à toute heure la réalité? Voulons-nous autoriser ainsi ce méchant

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propos d'Asclépiade, de PrtiSe, que la médecine nest qu'une méditation su?* la mort ? Ne vaudrait-il . pas mieux, pour l'honneur de la profession et pour la consolation de l'humanité, présenter aux hommes la médecine par son beau côté, dans les images souriantes de la vie, de la santé, dont elle est la gardienne et la protectrice? Ceci rappelle à point — les honorables membres de la section vétérinaire nous sauront gré de la citation — l'ingénieuse enseigne apposée à la porte d'un hôpital de la race canine. Un pauvre diable de chien, clopinant, l'oreille basse, la queue pendante, se dirige vers l'entrée de l'hospice; au même instant un autre roquet, muni de son exeat, à la mine résolue et impertinente, au poil long et luisant, le nez au vent, la queue en trompette, s'avance en sens opposé. L'allégorie est claire : Voilà comme on entre ici, et voilà comme on en sort. La moralité ne l'est pas moins : Gloire à la médecine! Honneur à ses ministres ! Que d'esprit dans cette peinture faite pour des bêtes !

Le reste de la collection pittoresque de l'Académie se compose de portraits devant lesquels nous devons passer plus rapidement.

Il en est un, cependant, qui mérite bien qu'on s'y arrête; c'est celui de Vésale. Le baron Portai le donna et l'Académie le reçut pour un ouvrage du Titien. Est-ce bien un Titien? La question est grave, et ce n'est pas sans quelque tremblement que nous l'abordons. 11 est cruel d'avoir à détruire une si douce illusion ! Mais amicus /'lato, arnicas Aristoteles, amtcus Sylvius amuianensis , sed mar/is arnica veritas! Le

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diagnostic n'est guère moins difficile en peinture!

qu'en médecine. Il y a des cas très-obscurs, et celuici en est un. Aussi ne nous en sommes-nous pas rapporté à nos seules lumières. Nous avons appelé en consultation quelques ausculteurs, percuteurs et plessimétristes de première force. L'avis unanime a été que le portrait n'est pas l'œuvre du grand peintre de Venise. Il y a en faveur de cette décision des raisons de deux ordres ; 1° intrinsèques : le mode d'exécution, la touche, le faire, n'ont pas la sûreté, la vigueur, l'ampleur magistrales qui distinguent le maître; la peinture est bien dans sa manière et dans son style. mais elle n'a pas la hardiesse et la franchise d'une œuvre originale; 2° extrinsèques : l'authenticité de ce portrait n'est pas historiquement prouvée. On ne connaît pas d'autres portraits authentiques de Vésale par Titien, que celui qui se trouve maintenant au palais Pitti, à Florence, et un autre qui a été gravé par L. Vostermann Junior, et ces portraits diffèrent complètement de celui de l'Académie, par la pose, l'habillement, les accessoires. Enfin ce dernier ne se trouve point parmi les nombreux portraits gravés d'après Titien.

Ces raisons ne sont pas sans doute complètement décisives, car rien ne saurait jamais démontrer définitivement un fait négatif. Mais, en attendant qu'on infirme celles-ci par des preuves directes, nous les tenons pour bonnes et valables. Le portrait de Vésale légué par Portai à l'Académie n'est donc pas du Titien.

M. lis s'il n'est pas du Titien, de qui est-il ? L'exmi-

tion est celle d'un maître ; il est d'une grande et belle tournure, et s'il ne vaut pas un vrai Titien, il en approche beaucoup. Voici sur ce point une conjecture.

Au temps de Titien et de Vésale vivait à Bologne un peintre flamand ou plutôt allemand , nommé Jean- Étienne Calcar. Ce nom de Calcar est celui d'une petite ville du duché de Clèves, dans laquelle il était né. C'est ce même peintre que Vasari désigne sous le nom de Giovanni Fiammingo. Il était disciple du Titien, et avait si bien saisi sa manière que les contemporains ne pouvaient presque pas distinguer ses peintures de celles de son maître. Il imitait avec le même succès les autres peintres italiens de son époque. Avec cette habileté d'imitation, il avait un talent des plus distingués, principalement pour le portrait. Le musée du Louvre en possède un qui compte parmi les cinq ou six plus beaux de la galerie.

Ces commémoratifs sembleraient déjà devoir faire soupçonner que ce Calcar pourrait bien être l'auteur d'un portrait plus ou moins titianesque de Vésale, et notamment de celui de l'Académie.

Mais ce n'est pas tout.

Il se trouve que ce même Calcar est, comme c'est bien démontré maintenant, le dessinateur des fameuses figures anatomiques jointes à la première édition du £Trand ouvrage de Vésale, De corporis humani farrica (Bàsle, 1543) , attribuées pendant longtemps au Titien. Vésale lui-même le cite dans la préface de son livre ; il l'appelle Jokannes Calcarensis ; il fait l'éloge df son habileté et se félicite de sa coopération

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dans la composition des planches de son anatomie.

Ces circonstances corroborent déjà sensiblement la probabilité de notre hypothèse.

Mais ce n'est pas tout encore. L'ouvrage de Vésale est orné d'un magnifique frontispice. C'est une gravure, évidemment composée par le même artiste qui a dessiné les planches, lequel est, avons-nous dit, Jean Calcar. Elle représente Vésale donnant une leçon publique d'anatomiedans une vaste salle remplie d'auditeurs; il n'y a pas moins de cinquante à soixante figures. Dans cette même édition, à la suite de l'estampe du frontispice, on voit un portrait, en buste, de Vésale, également de la même main, en tout semblable à celui de la gravure. Maintenant, si Ton compare ces deux images de Vésale au portrait de l'Académie, on trouve entre les premières et le second, sinon une identité complète, du moins une telle analogie dans la pose, dans l'air de tête, dans l'habillement, dans la taille de la barbe et des cheveux, dans le caractère physionomique, qu'il est bien difficile de ne pas conclure que les trois portraits ont été faits par le même artiste, et qu'en conséquence si Jean-Étienne Calcar est l'auteur — et il l'est incontestablement — des portraits gravés, il doit l'être aussi du portrait peint.

Ce raisonnement nous paraît de la plus grande force.

Maintenant, ce portrait de l'Académie, admis, ex hypothesi, comme l'œuvre de Calcar, est-il lui-même un original ou une copie ? Nous pencherions quelque peu vers cette seconde alternative, mais nous ne voulons pas désespérer tout à fait la légataire du baron Portai.

C'est bien le moins qu'après lui avoir ôté un Titien, nous lui laissions en échange un Calcar. Nous en resterons donc là sur cet article.

Il ne nous reste plus à faire qu'un simple salut aux autres portraits appendus aux murs de l'Académie. La plupart sont, comme art, des œuvres assez médiocres, et les souvenirs des originaux sont si vivants encore dans le sein de l'Académie et dans le public médical, que leur nom seul contient leur histoire.

Derrière le fauteuil du président, quatre portraits en buste sont disposés symétriquement autour de la leçon d'anatomie. Ce sont ceux : — de Joseph-Marie- François de Lassône, premier médecin de la reine, qui se trouve ici on ne sait trop pourquoi ; agréable et fine peinture, du reste ; — de Corvisart, qui est là en effigie sur l'ancien théâtre de son enseignement, avec sa physionomie ferme, fine, presque narquoise, et son large front encadré dans une bordure de cheveux blancs, drus et courts et taillés en brosse ; — de Vauquelin, auquel on veut trouver quelque ressemblance avec M. Velpeau, ce qui, si la similitude physique est un indice de similitude intellectuelle, serait un compliment pour tous deux ; — d'Antoine Dubois, à l'œil vif et perçant, au profil énergique, au nez fin, emunctœ naris. C'est une copie d'après l'original, de Gérard, appartenant à M. Paul Dubois. Le docteur Ferrus possède un autre portrait de Dubois, peint également par Gérard, mais un peu différent de celui-ci. Le célèbre chirurgien se reconnaissait mieux, disait-il, 'dans celui de l'Académie que dans celui de M. Ferrus,

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parée que le premier représentai! tout uniment Antoine Dubois et le second le baron Dubois.

Les autres portraits sont presque tous en pied et montrent les modèles sous l'aspect imposant que peuvent donner à un simple mortel une robe professorale et les insignes officiels du mérite. Tels sont ceux de Halle, de Fouquier, qui fait pendant — pour la symétrie des cadres sans doute — à Vésale, Ce portrait assez bien peint est signé Finck. Tout auprès de Fouquier, siège l'infortuné Orfila cruellement maltraité par la main d'un ami. Un peu plus loin le grave et solennel Deneux étale- en pure perte, dans l'étroit passage où il est relégué, sa barbe patriarcale, ainsi que les croix et les rubans dont son cou et sa poitrine sont chargés. Il nous est plus pénible encore de voir Esquirol servir de dessus de porte. L'homme et le portrait méritent une place plus honorable. Désormeaux n'est ni plus commodément ni plus dignement logé ; et Boyer luimême, le baron Boyer, fait, dans le fond d'une niche, une figure non moins piteuse (1).

Mais, que voulez- vous, l'architecte de la salle, le citoyen Clavareau ir y avait pas disposé des surfaces propres à recevoir des tableaux. Il ne voulait que des colonnes sur lesquelles on devait inscrire, comme dans les antiques temples d'Esculape, les sentences des grands maîtres de l'art. La questure académique est donc obligée de suppléer à ce manque de

(i) Un nouveau portrait, celui de Pinel, a été mis (1856), à côté de celui de Boyer, et deux ou trois de ceux ici désignés ont changé de place.

places par une espèce de roulement, qui alternativement amène à la lumière ou fait passer dans l'ombre les images de ces morts illustres. Ainsi chacun a, à son tour, sa part de gloire et sa place au soleil.

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