INATOMIE KT PHYSIOLOGIE I>ES ARTISTES
tions Ips plus élevées de l'art dans tous les genres ne seront jamais pleinement senties que par quelquesuns.
Mais en s'en tenant à l'expression des sentiments, des passions, et, en général, des dispositions morales les plus ordinaires, on verra que la simple observation des phénomènes, tels qu'ils se manifestent à chaque instant dans la vie, suffit à l'artiste pour en avoir toute la connaissance nécessaire à l'illusion qu'il veut produire. Tous ont vu des hommes pleurant, riant, gais, tristes, soucieux, furieux, épouvantés; ils n'ont qu'à copier. La dissection des organes, l'étude du mécanisme de la circulation, des sécrétions, de la contraction musculaire, n'ajouteraient pas beaucoup à leurs moyens, et même pourraient nuire à la naïveté de leurs représentations. En un mot, de même qu'on peut faire d'admirables images du corps humain, comme les Grecs l'ont montré, sans avoir dénudé un muscle, ainsi on peut parfaitement saisir et imiter l'expression naturelle sans savoir un mot de physiologie. Ceci est prouvé par l'exemple de tous les peintres sans exception. Or, ce que l'artiste peut exécuter sans cette connaissance, le critique ne pourrait-il pas le juger? l'expression pittoresque est comme l'expression scénique. Quand on aura prouvé l'influence de la science physiologique sur la pratique des acteurs et sur les impressions des spectateurs, elle sera prouvée à l'égard de l'art du peintre et des effets de la peinture. Jusque-là, il faudra reconnaître que le plus savant physiologiste n'est pas plus apte à juger de la vérité de l'expression
faciale ou autre que Je peuple. Et cela est si vrai que les décisions des savants, en matière d'art, ne sont, pas plus que leurs impressions, fondées sur leur science ; elles n'ont d'autre source et d'autre règle que le sentiment naturel qu'ils partagent avec la foule.
Il y a, sans doute, des modifications intimes de tissu, de consistance, de coloration, que les artistes ignorent et négligent. Mais les erreurs ou omissions de ce genre sont parfaitement insignifiantes, et même l'artiste qui les rechercherait avec minutie risquerait peut-être, pour vouloir trop bien faire, de manquer les traits essentiels et véritablement significatifs. L'art n'a nullement besoin, dans ses imitations approximatives, de reproduire tous les éléments de la réalité. Ainsi la coloration, si importante en séméiotique, n'est qu'un élément fort secondaire de l'expression pittoresque. L'art sait, dans un marbre incolore ou sur une surface monochrome, sculpter et peindre toutes les affections de l'âme. Un simple trait même lui suffit. Il n'a donc que faire en ceci encore de l'anatomie et de la physiologie.
Reste la pathologie. Ici, sans doute, l'artiste pourrait avoir besoin de nous consulter et nous serions autorisés à censurer quelquefois son œuvre. Il peut lui arriver, en effet, d'avoir à représenter certains états maladifs, certaines difformités, et de manquer d'exactitude faute d'observations spéciales. Ainsi, il ne lui sera pas permis de donner à un hydropique des malléoles effilées, à un phthisique des yeux saillants et des mains charnues, à un cholérique un teint jaunâtre, etc. Mais ces cas sont rares, et les erreurs qu'il peut commettre
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en ce genre n'ont aucune espèce d'importance au point de vue de l'art. Dans les Batailles où abondent les coups et blessures, les chirurgiens pourraient, eux aussi, avoir quelque droit d'intervenir. Ils auraient l'autorité de Salvator Rosa, qui, à l'occasion du refus fait par l'Académie de Saint-Luc, à Rome, d'admettre dans son sein un peintre qui exerçait en même temps la chirurgie, disait à ses collègues : Vous avez grand tort de ne pas le recevoir, car il pourrait vous rendre service en remettant les membres aux figures qu'un estropie journellement ici.
Mais, à parler sérieusement, il n'y a guère que les morts et les mourants, qui soient sous la juridiction légitime du médecin. Les peintres traitent assez mal ces sujets, qu'ils n'ont pas, heureusement pour eux, l'occasion d'observer sur nature. Ils ont le tort, en général, de donner à leurs morts une pose, une attitude, ce qui est un anachronisme criant. Un cadavre ne peut-être véritablement debout, assis, couché, agenouillé ; il ne pose même pas sur le sol comme un homme endormi. La mort détruit complètement dans le corps dont elle s'est emparée toute expression physiognomonique et pathognomonique; n'obéissant plus qu'à la loi de la pesanteur, le cadavre n'a plus rien de l'homme; il n'est qu'une chose qui, comme parle Bossuet, n'a plus de nom dans aucune langue. Quant aux mourants, je ne connais aucun tableau où les signes caractéristiques de cette suprême lutte de la vie et de la mort, qu'on appelle l'agonie, soient convenablement rendus, et nous serons toujours fondés à opposer
à ces représentations imaginaires la peinture due au pinceau du grand maître de Cos, le tableau classique du faciès hippocratica.
Ces observations tendent, on le voit, à circonscrire l'application des sciences anatomiques et physiologiques aux arts du dessin dans des limites fort étroites. C'est là, du reste, à tort ou à raison, l'opinion à peu près universelle aujourd'hui parmi les artistes. En fait, la plupart — et j'entends ici parler des habiles, et des plus habiles et des plus renommés, de ceux dont les œuvres passent pour les plus excellentes — n'ont jamais fait d'anatomie, ou n'ont jamais, de leur aveu, — et j'en ai consulté un grand nombre, — tiré le moindre parti des quelques notions qu'ils ont pu en acquérir. Quelques-uns même la repoussent systématiquement. (1) Cette indifférence si générale des artistes à l'égard de l'anatomie est-elle aussi regrettable que le prétendent quelques critiques spéculatifs? La pratique contraire aurait-elle les heureux et importants résultats que l'on en promet? nous venons de voir quelques-unes des raisons qui permettent au moins d'en douter; et l'histoire de l'art tout entière paraît, sauf un ou deux exemples, à la vérité, d'un grand poids, déposer dans le même sens. Cependant, tout en inclinant à être sur ce point de l'avis des artistes et
(i) C'est ainsi que pendant de longues années, dans un atelier célèbre, où la ligne, la forme, le dessin, étaient l'objet principal de l'enseignement, le maître éminent qui le dirigeait (M. In* grès) cassait impitoyablement tous les écorchés que les élèves y apportaient.
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de l'histoire, je serais disposé à penser que l'anatomie pourrait être aussi utile aux artistes qu'elle Test peu, si elle était véritablement, ce qu'elle n'a été jusqu'ici que sur le titre de quelques livres et dans le programme de quelques cours, l'anatomie appliquée aux a?is du dessin.
Mais l'examen de cette question doit être laissé à ceux, médecins ou artistes, qui, soit par goût, soit par obligation professionnelle, en feraient une étude spéciale, et seraient ainsi, bien mieux que nous, en mesure de la résoudre consiiio manuque.