‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 76 sur 89 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Le nom de Cabanis appartient principalement à la philosophie. La médecine peut le revendiquer aussi, quoiqu'à des titres moins éclatants, et, s'il n'était si spécialement lié à l'histoire de la science, il le serait encore assez à celle des lettres pour figurer avec distinction parmi ceux des écrivains de son époque. Sans occuper précisément le premier rang comme savant, comme penseur et comme écrivain, Cabanis y touche cependant de si près, qu'à la distance d'un demi-siècle, sa renommée se confond avec celle de ses plus illustres contemporains. La postérité a marqué quelque

'1) On ne trouvera sous ce titre assez impropre que quelques appréciations détachées du caractère et du rôle scientifiques et professionnels d'un petit nombre de médecins et de savants. Ce ne sont ni des Biographies, ni même des Portraits étudiés, mais de simples impressions physiouomiques sincèrement reçues et rendues.

(2) Ces quelques pages sur Cabanis sont extraites d'une Notice historique et philosophique sur la vie, les travaux et les doctrines de Cabanis, mise en tète de la huitième édition des Rapports du physique et du inoral de l homme, etc. Paris, 1844, in-8.

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part sa place entre Bichat, Vic-d'Azyr, Condorcet, Turgot, Diderot, Destutt-dt-Tracy, Volney. Inférieur peut-être à la plupart de ces hommes par l'originalité des conceptions, l'étendue des connaissances, l'éclat du talent, il compensa l'absence des dons supérieurs du génie par une réunion de qualités presque aussi rare; il joignit à l'imagination brillante, au sentiment du beau, à la sensibilité vive de l'artiste, le zèle laborieux du savant, l'ardente curiosité et la disposition méditative du philosophe, et ces nobles instincts de l'âme qui sont les sources vives de la pensée, les principes actifs de l'intelligence. Le souvenir de ses qualités personnelles ne s'est jamais effacé du cœur de ceux qui vécurent dans son intimité. Ceux-ci ont pu dire ce que fut Cabanis comme homme. Son œuvre scientifique et philosophique est dans ses écrits.

La vie de Cabanis fut presque entièrement consacrée à la science et aux lettres. Quoique disposé par l'énergie naturelle de ses convictions et de ses sentiments à partager toutes les passions de son époque, il n'en accepta sans condition que les idées. Profondément dévoué à la cause de la liberté, qui n'était pour lui que celle de la raison, il la servit avec le cœur d'un patriote et le désintéressement d'un sage. Il a pu se laisser entraîner à des illusions systématiques, et pousser parfois le zèle de ses opinions jusqu'à l'exagération; sans doute il eut en politique et en philosophie quelques-uns des préjugés de son temps ; mais quel est l'écrivain, le penseur, l'homme public qui n'ait eu sa part des faiblesses humaines? Du reste, Cabanis r'a

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pas même besoin de cette justification banale; car tous ses écrits sont empreints d'un caractère de mesure, d'honnêteté, de dignité qui commande la confiance et le respect; et ses contemporains nous disent que sa vie fut comme ses écrits. La franchise avec laquelle il a posé certaines questions et développé certains principes a été odieusement interprêtée par un parti, qui, heureusement, ne peut plus qu'insulter; mais elle ne fut que l'expression de la sincérité de ses convictions, de la droiture de ses sentiments, et de cette loyauté de la pensée qui est le courage du philosophe. On a pu regretter que de si nobles dispositions et de si généreux mouvements aient été consacrés à l'établissement et à la défense d'un système si peu digne en apparence de les exciter et de les satisfaire; mais il faut bien se garder de vouloir toujours juger la valeur morale des hommes sur celle de leurs opinions spéculatives. Cette mesure est fort infidèle ; elle suppose que les hommes agissent toujours suivant leurs théories, ou qu'ils se font des principes conformes à leur conduite, supposition qui, bien qu'assez fondée en général, souffre cependant trop d'exceptions pour servir de règle. Mais les partis n'en ont pas d'autre. Elle a été appliquée à Cabanis avec une dureté d'autant plus injustifiable, que, d'une part, rien ne prouve qu'il ait aperçu et encore moins accepté toutes les conséquences qu'on attribuait à quelques-unes de ses doctrines, et que, d'autre part, il a lui-même, par des explications ultérieures, directes et motivées, présenté son système sous un point de vue qui, sans

conduire nécessairement à des conclusions opposées, du moins ne les exclut pas.

L'influence de Cabanis sur le mouvement philosophique de son époque ne doit pas être mesurée uniquement sur celle de ses écrits. Il en exerça une autre, aussi puissante peut-être, par l'ardeur communicative avec laquelle il soutenait ses idées et provoquait celles des autres. La conversation, ce grand levier de l'esprit français au dix-huitième siècle, conservait alors un reste d'empire. Cabanis possédait à un haut degré ce don heureux et brillant. La curiosité naturelle de son esprit, jointe à l'activité de son imagination et aux dispositions sympathiques de son caractère, le portait à étendre sans cesse le cercle des relations dont il pouvait espérer un surcroît d'instruction et de lumières. Comme tous les esprits qui ont plus d'activité que d'originalité, plus d'étendue que de profondeur, plus de justesse que de force, il tenait autant à apprendre qu'à produire, et était disposé à s'intéresser aux pensées d'autrui autant qu'aux siennes. Lié par une conformité générale d'opinions philosophiques et politiques avec les écrivains les plus éminents de son temps, il ne se considérait que comme un collaborateur dans l'œuvre à laquelle ils travaillaient en commun; mais il était en, réalité, sinon le maître le plus illustre de cette école, du moins son chef visible le plus actif; et c'est autour de lui, dans sa maisonnette d'Auteuil, que se maintint longtemps ce groupe de penseurs indépendants, qui, en face de l'humiliant démenti donné par les faits aux prétentions

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