‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 77 sur 89 · II · texte numérisé non relu

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des théories, ne désespérèrent ni de la philosophie ni de la liberté.

Tous les écrits de Cabanis, et particulièrement l'ouvrage qui a popularisé son nom, portent la marque d'une élaboration littéraire qui lui donne une physionomie et une place parmi les écrivains de son temps. Sans atteindre à la grande originalité, mais aussi sans y prétendre, son langage a cependant une forme assez caractéristique pour constituer, sinon un style, du moins une manière. Une élégance noble, une abondance, quelquefois excessive, mais qui n'est pas sans grâce, une teinte, peu marquée heureusement, de la rhétorique déclamatoire et sentimentale de la prose philosophique du temps, une dignité d'expression peut-être trop uniforme et trop soutenue, peu de trait, de saillie, de mouvement, mais un ton général d'autorité, à la fois austère et communicative, qui soutient et fixe l'attention : tels seraient les mérites et les défauts qu'on aurait à signaler dans les écrits de Cabanis, si ses opinions philosophiques ne réclamaient pas avant tout l'examen de la critique.

Cabanis a fondé la science des rapports du physique et du moral en établissant, d'une manière encore peu rigoureuse, sans doute, mais suffisamment nette, son but et son cadre général, et en lui imposant un nom. C'est là son mérite principal; et n'eût-il que celui-là, il suffirait à sa gloire. Ce n'est pas que, bien avant lui, la philosophie n'eut déjà rassemblé sur cette branche de l'anthropologie de précieuses observations, et même

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essayé plus d'une fois d'en faire un corps de doctrine spécial et distinct. Bacon avait même tracé une espèce de plan d'une science particulière, à laquelle il donnait le nom caractéristique de Doctrine de l'alliance ou du tien commun de l'âme et du corps] mais il y avait loin de ces vagues projets et de ces vues partielles à une véritable systématisation. D'ailleurs Cabanis n'avait qu'une connaissance générale et assez incomplète des travaux de ses prédécesseurs. Son érudition philosophique ne remontait pas plus haut qu'à Locke. On n'étudie point, en effet, ce qu'on méprise. Pour lui, comme pour la plupart de ses contemporains, l'histoire de la philosophie n'était guère que celle des aberrations de l'esprit humain. Les écrits de Condillac, de C. Bonnet, et des philosophes vivants de la même école, étaient les principales sources où il puisa les éléments psychologiques de son système. Ses connaissances physiologiques et médicales, quoique relativement beaucoup plus étendues et plus solides, étaient en grande partie tirées du fonds commun de la science de son temps, et particulièrement des travaux combinés de Haller, de Stahl, et de l'école de Montpellier, qu'il avait bien étudiés, mais qu'il ne paraît pas avoir songé à agrandir par des recherches propres et originales. La physiologie expérimentale qui, maniée par l'esprit inventif de Bichat, changeait la face de la science, lui était presque absolument étrangère et peutêtre antipathique. Quant à l'anatomie, à laquelle les \ues de Yicq-dAzyr, de Bichat, de Camper, de Blumenbach, donnaient un caractère de généralité philo-

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sophique jusqu'alors inconnu, il n'en savait que ce qu'il en avait appris dans ses premières études médicales. Il n'avait également sur les autres sciences physiques et naturelles que les notions générales qui entrent dans l'éducation scientifique de tout médecin instruit. C'est avec ce fonds incomplet, comme dit Moreau (de la Sarthe), que Cabanis commença ses recherches sur les rapports du physique et du moral (1). Mais, ainsi qu'il arrive quelquefois, l'insuffisance même de ses matériaux servit indirectement à l'exécution de son œuvre, en lui dérobant la vue d'une partie de ses difficultés. D'ailleurs, bien que sur quelques points les connaissances de Cabanis offrent des lacunes regrettables, on ne peut qu'admirer la manière habile et intelligente dont il sut les appliquer à l'élaboration d'une théorie jusque-là sans modèle, et si son système manque un peu de profondeur dans ses bases métaphysiques et de précision dans les détails, il est en revanche fort remarquable par l'étendue du plan et par la coordination des éléments nombreux et variés mis en œuvre dans sa construction.

Le caractère fondamental du travail de Cabanis est, avons-nous dit, d'avoir fait de l'étude des rapports du physique et du moral une science distincte et indépendante, en la dégageant nettement du cortège des questions métaphysiques et ontologiques qui en avaient jusque-là embarrassé la marche, elen la plaçant sur le

(1) Encyclopédie méthodique, partie médicale. — Tome X, p. 251-62.

terrain dos faits compris clans la sphère de l'observation sensible et de l'expérience interne. Écarter ces questions, ce n'est pas les supprimer; il n'est pas à craindre de les voir disparaître, car elles naissent spontanément dans l'esprit humain comme des produits naturels de son activité, et sont en fait les objets les plus élevés de l'intelligence, les sources des plus nobles et des plus saintes pensées de l'humanité. Elles reviendront toujours, car elles sont au fond de toute science, et particulièrement de la science de la nature humaine. Mais, quels que soient l'importance et l'intérêt supérieurs de ces problèmes, il est évident que non-seulement ils peuvent être négligés sans inconvénient dans la recherche purement expérimentale des faits psycho -physiologiques, mais qu'ils doivent même être mis provisoirement de côté, si l'on veut conserver à cette étude sa sincérité et son indépendance. Or, c'est là ce que Cabanis a essayé de faire. C'est cette circonscription de la recherche dans le domaine des faits observables, et l'exclusion provisoire des questions purement rationnelles qui distinguent son œuvre. Il donna ainsi une direction nouvelle à la psychologie et à la physiologie en marquant plus fortement qu'on ne l'avait fait jusque-là leur relation mutuelle, et en faisant de l'étude de cette relation même une branche distincte et spéciale de l'anthropologie. Il fut par là le créateur de cette doctrine de V alliance dont avait parlé Bacon. Il ne faudrait pas croire cependant que Cabanis se soit placé à ce point de vue avec une liberté d'esprit scientifique pleine et entière. Il était trop homme de

son temps, trop engagé par son éducation philosophique dans certaines opinions, et même dans certains préjugés systématiques, pour rester, à l'égard des résultats métaphysiques de ses recherches, dans un état de neutralité parfaite. D'ailleurs, ce point d'absolue indifférence est une position logique très-difficile à garder. Les faits ne sont de simples faits que pour les sens; pour la raison, ils sont des principes, et il n'y a pas de principes sans conséquences. Or, l'esprit ne sépare pas les principes des conséquences, ou plutôt c'est en vue des conséquences qu'il s'enquiert des principes. Dans les sciences philosophiques particulièrement, c'est à la solution de certaines questions, données en quelque sorte à priori, que va toute la recherche; et quelque effort que fasse le philosophe pour se mettre et se maintenir au point de vue de la pure observation, il arrive presque toujours qu'en croyant simplement constater des faits, il cherche en réalité à établir des prémisses. Cabanis n'échappa point à cette illusion logique, car son livre n'est d'un bout à l'autre qu'un plaidoyer en faveur de certaines conclusions dogmatiques, dont il déclare en vingt endroits ne pas vouloir s'occuper. Mais si ces préoccupations systématiques ont pu et ont dû l'égarer souvent dans l'observation et dans l'interprétation des faits, son œuvre, considérée dans son plan général, dans la méthode d'investigation qui y domine, dans son but et dans son esprit, conserve le caractère, l'originalité et la portée que nous lui avons assignés. Le point de vue véritablement neuf et fécond de cette œuvre est, nous le répé-

tons, d'avoir distinctement et systématiquement dégagé l'étude du rapport du physique et du moral des obstacles spéculatifs qui arrêtaient ou faussaient sa marche, et de l'avoir élevée au rang d'une science spéciale et indépendante. Les défauts de l'exécution n'ôtent rien à la portée et à la valeur de l'idée. Ces défauts, d'ailleurs, étaient à peu près inévitables dans une entreprise si vaste, si compliquée et semée de tant d'écueils. On a signalé dans l'œuvre de Cabanis bien des lacunes, des contradictions, des erreurs de fait ; on s'est surtout déchaîné, avec un zèle qui n'a pas toujours été celui de la science, contre l'esprit matérialiste et antireligieux qu'on a cru y voir dominer. Quelques-unes des critiques purement scientifiques sont fondées. L'on peut dire même que plus on s'enfoncera dans l'étude de la science dont Cabanis a jeté les bases, plus on s'apercevra des imperfections de son travail ; mais on reconnaîtra en même temps que c'est la vaste étendue du programme qu'il avait tracé, et les larges proportions du monument qu'il a élevé, qui ont mis ses successeurs à même d'apercevoir les défauts de son œuvre.

Quant à l'imputation de matérialisme, il serait assez difficile de décider quelle a été précisément, nous ne disons pas la doctrine , mais la croyance de Cabanis sur l'obscur et profond mystère ontologique de l'essence et de la destinée de la personnalité humaine. Il y a lieu de croire qu'il était resté à cet égard, après beaucoup d'hésitations , dans un état d'incertitude équivalent au scepticisme. Si d'une part, en effet, la

doctrine exposée dans le livre des /{apports du physique et du moral, tend , dans son ensemble, à faire considérer le moral de l'homme comme un simple résultat phénoménique et transitoire de l'organisation, et l'organisation elle-même comme une combinaison fortuite des éléments matériels , on trouve fréquemment dans ce même livre des traces de la théorie, sensiblement différente, qu'il développa plus tard dans la Lettre sur les causes premières. Cabanis paraît donc avoir toujours flotté entre plusieurs solutions sans se bien rendre compte à lui-même de leurs différences, accordant la préférence tantôt à Tune, tantôt à l'autre, et essayant même de temps en temps de les concilier. La Lr-ttre sur les causes premières ayant été écrite en quelque sorte ex professo par Cabanis pour servir de commentaire, ou, si Ton veut, de correctif au système exposé dans son grand ouvrage, c'est là qu'on doit naturellement chercher le sens véritable de sa doctrine et l'expression définitive de sa pensée (1). Or, si la théorie exposée dans cette lettre

(1) La Lettre sur les causes premières, adressée, comme on sait, confidentiellement à un jeune homme devenu depuis un savant éminent, Fauriel, n'a été imprimée que vingt ;ins après la mort de l'auteur. On ignore si Cabanis avait eu l'intention de la rendre publique. Elle était cependant connue d'un assez grand nombre de personnes doni quelques-unes en avaient ou obtenu ou surpris des copies. C'est ainsi qu'elle tomba eutre les mains de Frédéric Bérard, qui la publia en 1824. Personne assurément n'était mieux en mesure de commenter et de juger Cabanis que Bérard, qui unissait à de solides connaissances physiologiques et médicales une instruction et une pénétration philosophiques peu communes. Il dépassa pourtant peut-être un peu les limites

n'est pas, il faut l'avouer, un spiritualisme tout à fait orthodoxe, elle n'est pas moins éloignée de l'étroit et absurde matérialisme enseigné dans les livres de d'Holbach et de Lamettrie. Entendue à la rigueur, elle se résout dans une sorte (Y animisme universel, fort analogue dans son point de vue fondamental au système panthéistique qui domine en ce moment en Allemagne dans les sciences physiques et naturelles, non moins qu'en métaphysique. Vrai ou faux, ce système n'est pas celui qu'on impute d'ordinaire à Cabanis sous le nom banal de matérialisme. Si donc il nous était permis d'admettre que Cabanis ait eu jamais une conviction bien ferme et bien arrêtée sur ces questions , nous dirions que ce système est le seul qu'on doive justement lui attribuer : car, bien qu'il ne l'ait développé sous une forme explicite et directe que dans un écrit postérieur à son livre des Rapports , plusieurs passages de ce livre, et même" de ses ouvrages antérieurs, prouvent que c'est à cette théorie que venait toujours aboutir sa pensée, toutes les fois qu'il la laissait s'étendre , hors du champ de l'observation pure, jusqu'aux dernières limites de la spéculation.

Un dernier mot au sujet des tendances matérialistes

que loi traçait sa tâche d'éditeur. Il apporta à son examen et à sa critique un esprit contentieux, un ton agressif, une sorte d'intolérance tracassière, assez déplacés à l'égard d'un auteur mort et d'un écrit posthume, et un zèle d'orthodoxie, sincère sans doute, mais qui l'aurait paru davantage .«-'il n'avait pas été récompensé. La Lettre sur les causes premières a été réimprimée à la suite de la huitième édition des Rapports du physique et du moral, Paris, 1844, in-8.

des doctrines de Cabanis. On vient de voir qu'il y aurait, à cet égard, bien des distinctions à faire, si l'on voulait, dans un intérêt scientifique ou autre, soumettre le procès intenté à ce philosophe à une nouvelle révision. Quoi qu'il en soit, on ne peut se refuser à reconnaître que, si le matérialisme est en soi un système aussi absurde dans ses principes que déplorable dans ses conséquences, il peut occasionnellement servir au progrès de la science de l'homme en mettant en lumière, dans l'intérêt de sa cause, un ordre de faits que le spiritualisme, dans l'intérêt de la sienne, se dispense volontiers d'examiner de trop près. Les espérances de l'un et les craintes de l'autre sont sans doute également chimériques, car le premier ne trouvera jamais dans les faits la preuve de ses conclusions, pas plus que le second la réfutation des siennes. Mais le point de vue matérialiste a l'avantage de provoquer la recherche, et par suite la découverte, de faits dont, à la vérité, il ne profite pas, mais qui grossissent d'autant le trésor public de la science. Ce qu'il y a de certain, c'est que les travaux les plus importants sur les rapports du physique et du moral ont, dans tous les temps, été entrepris assez ordinairement dans un intérêt plus ou moins ouvertement matérialiste. Il y a des exceptions, et de très-remarquables; mais le fait, dans sa généralité, est indubitable. Il convient donc, ce semble, de ne pas pousser trop loin la sévérité à l'égard des opinions spéculatives qui ont pu inspirer des travaux scientifiques dont l'importance et l'intérêt ne sont pas contestés; d'autant plus que si

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ces opinions sont toujours des erreurs condamnables au tribunal de la science, elles ne sont plus des crimes qu'au tribunal de la théologie, devant lequel heureusement personne n'est plus aujourd'hui, en France, forcé de comparaître.

Nous terminerons ici ces observations sur les travaux «philosophiques de Cabanis, dont nous avons voulu seulement indiquer le caractère général. C'est à ces travaux que se rattachent , sinon comme à leur base., du moins comme à leur point de départ, tous ceux qui ont été entrepris depuis en France. C'est la forte impulsion donnée par Cabanis à une étude que des préjugés respectables, mais non acceptables, arrêtaient dans sa marche et dans ses légitimes développements, qui a soutenu de près ou de loin les recherches de Bérard, de Maine de Biran, de Broussais, pour ne citer que des noms marquants; et s'il arrive, comme on peut le prévoir d'après l'histoire générale de la science, que son propre édifice ait besoin d'être reconstruit, il ne pourra l'être que d'après le plan général qu'il a tracé, et avec la plus grande partie des matériaux dont il s'est servi.

Rien ne manque plus maintenant à la glorification de Bichat. La génération contemporaine a accumulé sur lui tous les genres d'hommages. L'inscription du vestibule de l'Hôtel-Dieu ayant paru et étant, en effet, un monument trop modeste pour l'auteur de YAnatomie générale, on l'exhaussa tout à coup jusqu'aux propor-

lions héroïques, et David d'Angers !e plaça dans le fronton du Panthéon , à côté de Fénelon, de Voltaire, de Rousseau, de Napoléon ! Bientôt après (1843), son pays natal éleva sa statue en marbre, œuvre du même artiste, en présence des députations des Facultés, des écoles de médecine, des institutions et sociétés médicales du royaume. La même statue en plâtre fut placée à l'entrée des sallesdu Muséum anatomique delà Faculté de Paris. Le Congrès médical proposa de lui ériger une nouvelle statue en bronze , destinée à décorer une des places publiques de la capitale (1), et de frapper en son honneur une médaille de grand module. Enfin il est probable que les restes de Bichat devront être abrités par un monument dans le lieu de repos où ils furent transportés en 1845, au milieu d'un concours immense (2), Il ne faut certes pas se plaindre de ce luxe de monuments honorifiques pour une renommée si légitime et si pure. Ces exemples de prodigalité sont d'ailleurs trop rares, surtout à l'égard des savants et plus spéciale-

(1) Cette statue, commandée aussi à David, a été laissée inachevée par cet éminent sculpteur, mort en 1856. Un habile maître, M. Toussaint, a été chargé de la terminer. Elle doit être placée, dit-on, dans la cour de la Faculté.

(2) Les dépouilles mortelles de Bichat ont épreuve de singulières vicissitudes. La tète était restée, comme précieuse relique, entre les mains de M. Roux, tandis que le corps était obscurément enfoui dans le cimetière abandonné de Sainte-Catherine, à Clamart, où il aurait bien pu n'être as retrouvé, si des soins pieux n'avaient de temps en temps renouvelé les signes qui marquaient cette sépulture. Entin, après quarante-deux ans, le 16 novembre 1845, les ossements furent exhumés; on y joignit In tête, et on les transporta au cimetière de l'Est.

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menl à l'égard de* médecins, pour qu'on ait h*en d'en

redouter l'abus ; mais il est permis de se demander à quoi a tenu cette fortune inouïe d'une individualité qui, bienque très-brillante assurément et éminemment distinguée, ne saurait pourtant être rangée parmi les génies du premier ordre ?

Je ne me souviens plus quel ancien a dit que, lorsque les dieux veulent donner une marque particulière de leur faveur à un mortel, ils lui envoient la mort dans la fleur de ses années. Bichat a eu ce privilège ; il est, comme Mozart, Raphaël, Pascal, Hoche, Marceau, André Chénier, une de ces figures auxquelles la mort, survenue avant l'heure, a imprimé je ne sais quelle physionomie aimable et mélancolique dont le charme attire et pénètre le cœur des hommes. L'admiration imposée par le génie est d'ordinaire un sentiment austère, dans lequel le respect est l'élément dominant ; mais, à l'égard de ces jeunes favoris des dieux , l'admiration est accompagnée d'amour. La mort les a surpris en quelque sorte dans l'état d'innocence. Ils n'ont pas eu le temps de faire trop sentir leur supériorité aux hommes, et ceux-ci n'ont pas eu le temps de la leur faire expier ; ils ont échappé en outre à la destinée fatale réservée au génie qui vieillit, celle de se survivre à eux-mêmes, d'attrister le monde par le spectacle de leur décadence, de fournir ainsi à leurs contemporains un prétexte pour les renier et leur jeter la pierre, et de couvrir eux-mêmes leur renommée de nuages que la postérité a quelquefois bien de la peine à dissiper.

Il n'est pas de réputation scientifique aussi populaire que celle de Bichat ; elle a un certain air démocratique qu'elle tient des circonstances au milieu desquelles elle s'est fondée, du caractère et des habitudes personnelles de l'homme. Bichat est un héros de la science, mais un héros plébéien; il y a servi, il y est mort en simple soldat, et n'y a acquis d'autre grade, d'autres honneurs, d'autre fortune que son nom. Il est le premier-né de la jeune école républicaine de Paris, qui l'a toujours traité en mère tendre et passionnée, c'est-à-dire un peu en enfant gâté. Il est surtout l'idole de la jeunesse, qui se plaît à entretenir avec lui, à travers le temps, des relations traditionnelles de familiarité et de camaraderie. Enfin, quoique né et élevé dans une province assez éloignée, il est devenu par les circonstances de sa vie et de sa mort un enfant de Paris. Sa gloire est une gloire parisienne.

Peu d'hommes ont été aussi heureusement doués que Bichat. Par une de ces combinaisons harmonieuses qui constituent le beau en toutes choses, il réunissait plusieurs qualités qu'on est porté à considérer comme incompatibles, parce que la nature ne les montre d'ordinaire que séparément. Il joignait à la hardiesse des esprits spéculatifs la circonspection du praticien, la patience de l'observateur et de l'expérimentateur au coup d'œil rapide de l'inventeur, le goût des détails à celui des idées générales, la passion du travail matériel à celle de la méditation ; le tout balancé dans les proportions les plus justes. Un talent d'écrivain plein d'éclat et de charme ajoutait sa sédtic-

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tion à ces rares dons de l'intelligence. Biehat excellait surtout par l'art; s'il n'était pas avant tout un savant, il serait certainement un artiste, et si les Recherches sur la vie et la mort, Y Anatomie générale, n'étaient pas des trésors de science, ils ne dépareraient pas une collection des prosateurs français. Personne n'a su, après Buflon, décrire et expliquer la nature dans un langage plus animé et plus éloquent. Biehat colore tout ce qu'il touche; et son coloris, toujours juste, ne dégénère jamais en manière. Partout son style est le reflet de sa pensée, toujours nette, vive et brillante; il avait le sens du beau aussi bien que le sens du vrai. Cet admirable talent d'exposition n'a pas peu contribué à la popularité de ses vues et de ses théories. Une autre cause de son immense influence, c'est la multiplicité de ses recherches, qui embrassent presque toutes les parties de la médecine, et surtout la coordination systématique qu'il a su leur imprimer. Doué d'une extraordinaire facilité de conception, d'une rare activité d'esprit, d'un sens critique pénétrant et sûr, il réunit et fondit dans les résultats de ses propres méditations les idées les plus saillantes, nées des travaux contemporains; il se les assimila par une élaboration judicieuse et sagace, se les rendit propres, et les présenta transformées en un système régulier, lucide et brillant. L'esprit scientifique de son époque se reconnut en son esprit, et salua en lui un maître et un guide. Sa parole, à peine émise, avait l'autorité qui ne s'établit d'ordinaire que par le temps, et ses livres à peine sortis de la presse étaient déjà classiques.

Cet enfant chéri de la nature, n'a pas été moins généreusement imité par la fortune. Dans les diversesovations dont Bichat a été l'objet le bruit de son nom, renforcé par la voix des panégyristes, a couvert celui de tous les autres noms anciens et modernes, français et étrangers. On a semblé craindre qu'il ne fût pas assez grand, s'il n'était pas le plus grand. Il a été représenté comme le Copernic et le Newton delà médecine. Il est douteux que hors de la France Bichat soit élevé si haut et tienne une si grande place dans l'estime et la mémoire des hommes. On pourrait dire, sans blasphème, et en face même de ces statues si méritées, que ce rare esprit brillait plus par la justesse, la pénétration, la facilité, la hardiesse et l'entrain, que par l'étendue et la profondeur. Bichat fut moins un grand génie qu'un grand talent; et quelque éclatant qu'ait été son rôle sur le théâtre de la science, sa figure n'apparaît pas, ce semble, dans l'histoire avec cet air imposant d'autorité, de supériorité et de maîtrise qui distingue un Boërhaave, un Stahl, un J. Hunter, un Barthez et quelques autres esprits de la même famille.

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