‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 78 sur 89 · CUVIER · texte numérisé non relu

CUVIER

Georges Cuvier vient de mourir. Cette mort inattendue enlève à la science un esprit supérieur, dont les travaux soutenaient encore avec éclat le fardeau d'une renommée européenne, et à la France un de ces hom-

(1) Notice nécrologique, dans le National du 16 mai 1832. — G. Cuvier mourut à Paris, le 13 mai 1832 à l'âge de G3 ans. Il était né le'25 aoùt'1769, à Montbéliard.

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mes rares qui, à toutes les époques, sont venus prouver que notre patrie, toujours si grande et si souveraine dans le monde par ses facultés sociales, ses mœurs, sa langue, ses lois, et par son épée, ne l'était pas moins dans la sphère des sciences par son intelligence philosophique et son génie spéculatif. Dans le dix-septième siècle, elle a produit Descartes, le réformateur de la philosophie et de toutes les connaissances humaines ; dans le dix-huitième, Buffon. Bichat et Lavoisier; dans le dix-neuvième, Laplace, qui a commenté et complété Newton, et Cuvier, le chef et le guide avoué des savants de l'Europe dans l'immense champ des sciences naturelles.

Quoique Cuvier dût sans doute produire beaucoup encore, sa mort ne vient point cependant, comme celle de Bichat, étouffer le génie au moment de sa force et de sa fécondité. La science et l'humanité, à qui la science profite, en perdant l'homme, ne perdront aucune de ses idées. Cuvier laisse quelques ouvrages inachevés ; c'est un malheur, car personne ne pourra aussi bien refondre ses travaux, les compléter par de nouveaux détails et en refaire l'exposition; mais aucune idée mère n'a péri avec lui; ses principes et ses méthodes étaient fixés; il ne pouvait les changer. Sa philosophie anatomique a dirigé pendant trente ans la marche des zoologistes, et a pu se faire connaître et juger dans des milliers d'applications. Elle est aujourd'hui livrée à la controverse, qui succède toujours à la longue domination d'un système, et si souvent le détruit. Cuvier devait d'autant plus s'attacher à ses doc-

trines, qu'il les voyait attaquées. Les conclusions générales de ses recherches cosmologiques étaient également arrêtées depuis longtemps, et abandonnées aussi à la discussion. Tout ce que Cuvier pouvait faire de grand dans la science, il l'a fait. On n'avait plus à attendre de lui que des travaux de détail, inappréciables sans doute, venant d'un pareil observateur, mais d'une importance secondaire pour les progrès des connaissances. Toutefois, comme les contemporains et les compatriotes de l'homme qui meurt ne peuvent pas se mettre à la place de la génération suivante pour qui il vivra et vivra tout entier, la sensation produite par la mort de Cuvier a été profonde; il a semblé qu'un immense vide s'était fait etquerien ne pourrait le remplir. Cuvier appartenait à une famille protestante du Wurtemberg. Son père, qui était officier dans un régiment suisse, le destinait à la profession des armes, et l'envoya à l'Académie de Stuttgard, où l'on enseignait à la fois les sciences, les lettres et les beauxarts, l'art militaire et l'administration. Il y étudia surtout les sciences naturelles vers lesquelles il se sentait appelé. Il devint ensuite précepteur des enfants d'un grand seigneur français, séjourna pendant quelques années en Normandie, où il continua ses recherches, puis vint se fixer à Paris, où il ne tarda pas à se faire connaître des savants. C'est de cette époque (1795) que date proprement sa vie scientifique, car c'est alors qu'il fit ses premières leçons et publia ses premiers écrits. Depuis, Cuvier n'a plus quitté la France que pour faire quelques excursions géologiques. Sous la ré-

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publique, il no fut que professeur d'histoire naturelle; sous l'empire, il entra dans les fonctions publiques, comme la plupart des savants de cette époque. Monge, ministre montagnard sous la Convention, était sénateur, .ainsi que Lagrange le mathématicien, et le chimiste Berthollet ; Laplace avait un portefeuille; Cuvier fut fait maître des requêtes. La première restauration le fit conseiller d'État, et la seconde chancelier du conseil royal de l'instruction publique. La révolution de 1830 ajouta à ses titres celui de pair de France. Au moment de sa mort, Cuvier était conseiller d'État, pair, membre du conseil de l'instruction publique, secrétaire perpétuel de l'Académie dessciences, membre de l'Académie française, de l'Académie des inscriptions, professeur d'histoire naturelle au collège de France, directeur du Jardin des Plantes et professeur d'anatomie comparée. Ce n'est pas ici le lieu de juger la carrière politique de Cuvier, qui, sans la célébrité de son nom, acquise à d'autres titres, n'eût pas été remarquée. Placé toujours dans les rangs secondaires de la hiérarchie administrative, et confondu dans la foule des serviteurs de tous les pouvoirs, il mit de grandes facultés et de rares talents au service de trop de causes et de trop de gens pour des intérêts trop mesquins. On put s'étonner à la fois et du genre et de la mesure de cette ambition. Pour un savant de profession, déjà sans rival dans sa spécialité, elle ne semblait pas naturelle; pour un caractère et un esprit élevés, elle paraissait se contenter de trop peu. Mais n'exigeons pas trop de la nature humaine. Bacon, qui était grand chancelier d'Angleterre,

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commit dans sa vie des lâchetés honteuses qu'on n'a pu effacer de son histoire, mais que personne n'y cherche ; et si l'éclat du génie et des services rendus au monde a pu ainsi couvrir jusqu'à la hassesse et à la déloyauté, que serait-ce, si on n'eut euh reprocher au philosophe que quelques faiblesses de l'égoïsme ou quelques travers de l'amour-propre?

Cuvier fut le législateur d'une science à laquelle on donne le nom d'anatomie comparée. La science n'était pas nouvelle, mais bien la méthode qu'il y introduisit. Cuvier entreprit une classification zoologique fondée, non plus sur des distinctions arbitraires et nominales, comme celles de Pline et de Buffon, mais sur des caractères anatomiques, naturels et permanents, ainsi qu'avaient fait les botanistes pour les plantes. Son mérite consiste à avoir cru à la possibilité d'accomplir cette tâche, à l'avoir entreprise et continuée jusqu'au bout. Il fallait disséquer et comparer des milliers d'individus pour saisir les ressemblances et les dissemblances, et marquer d'une main sûre les limites des genres, des espèces et des familles. Quand, par l'observation directe du règne animal, étudié dans son organisation intérieure la plus délicate, Cuvier eut fini son travail, il trouva qu'il était arrivé à peu près aux mêmes divisions qu'Aristote avait étabties il y a plus de deux mille ans. Il adopta pour guide, dans ses recherches, le principe des causes finales, suivi déjà dans l'antiquité par Aristote et par Galien. Il ne fit que l'appliquer avec une rare sagacité et un incomparable talent d'observation à toute l'échelle connue des êtres animés. Il donna

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cil môme temps une généralité plus haute et un but supérieur à L'anatomie comparée, en la rattachant à la biologie. La comparaison des divers modes de cette merveilleuse combinaison de la matière qui s'appelle l'Organisation devenait liiistoire de ce grand phénomène qui s'appelle la Vie. C'est dans cette voie qu'a marché la science depuis le commencement de ce siècle. Les divisions et classifications de Cuvier ont été adoptées généralement et ont régné exclusivement jusqu'à ces derniers temps, où des idées nouvelles, nées presque en même temps en France et en Allemagne, ont mis en question et la solidité des classifications et la légitimité des principes. Quoique diamétralement opposés en apparence, les deux systèmes paraissent pourtant devoir s'accorder un jour dans un système supérieur qui les réunira et les expliquera l'un par l'autre.

Toute classification zoologique est fondée sur des différences et sur des ressemblances entre les êtres. La difficulté consiste à établir des limites précises, et, comme on dit, naturelles clans cette variété. Lamarck, qui voit surtout les différences, a dit : « Il n'y a pas d'espèces, ni de genres; il n'y a que des individus. » M. Geoffroy Saint-Hilaire, qui ne voit que les ressemblances, dit de son côté : « Il n'y a qu'un animal diversement modifié. » Ces deux conclusions sont le résultat d'une analyse et d'une synthèse poussées à l'extrême dans le champ de la spéculation pure. Aristote et Cuvier, admettant des ressemblances et des différences essentielles, c'est-à-dire les deux termes qui se supposent réciproquement, paraîtraient plus près du vrai, en principe ;

mais dès qu'ils veulent préciser les points de rapport et les marquer par des caractères physiques invariables, la nature se dérobe souvent à leurs déterminations, et les partisans de l'unité absolue comme ceux de la variété indéfinie les convainquent d'impuissance. Dans ce grand débat, il n'est encore permis à personne de proposer une conclusion.

Dans ses recherches sur les fossiles, Cuvier fit preuve d'une plus grande originalité de vues et d'une pénétration extraordinaire. L'animal est un tout dont chaque partie est motivée par une autre partie. La forme de l'une entraîne infailliblement la forme de toutes les autres. Par conséquent, il devient possible de rétablir a priori tout l'animal par l'inspection d'un seul de ses organes. Ceci est surtout vrai de la charpente osseuse. Appliquant cette donnée à l'étude des fossiles trouvés en si grand nombre sur le globe, Cuvier parvint à décrire et à reconstruire plus de cent espèces d'animaux qui n'existent plus aujourd'hui. Il tira, en outre, de ces observations des conclusions importantes sur les révolutions qu'a éprouvées notre planète, sur l'âge du monde," et ouvrit ainsi à la géologie des perspectives inconnues jusqu'alors. On a dit que des idées religieuses avaient contribué à jeter Cuvier dans cette recherche, et surtout à lui faire adopter son système, qui s'accorde, quant à l'âge du monde et à l'apparition de l'homme sur la terre, avec le récit de la Genèse. Nous ne le contesterons pas, car ce grand anatomiste , quoique né et élevé dans la communion protestante, ne portait pas dans la science une

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