CUVIER
indépendance philosophique aussi absolue que la plupart des savants des pays catholiques. Au reste , il a cherché à corroborer, par des preuves historiques sa théorie géologique. Dans son Histoire des sciences naturelles, il montre que les traditions authentiques ne remontent pas à plus de huit ou dix mille ans ; et il fait descendre l'espèce humaine d'une seule souche, qu'il place sur les plateaux élevés de l'Asie centrale, sortis les premiers des eaux du déluge.
Cuvier était un grand et vaste esprit plutôt qu'un génie transcendant. Son intelligence était plus critique que dogmatique. Gomme toutes les têtes encyclopédiques, — à moins que ce ne soient celles d'un Aristote ou d'un Leibnitz, — il avait peut-être plutôt la curiosité que la passion philosophique de savoir. Son esprit était clair, rapide, exact au dernier point, mais peu hardi. La hardiesse d'esprit se confond toujours avec celle du caractère, et Cuvier était faible. Aussi il y a dans toutes ses doctrines et dans l'exposition qu'il en a faite quelque chose de retenu, et un goût de positif qui tenait autant à sa personnalité qu'à l'esprit philosophique français de son époque. Observateur infatigable et sagace, doué d'une mémoire prodigieuse et d'une capacité de travail que la nature dispense rarement à un tel degré, il a exécuté un nombre immense de travaux. Muni d'une instruction universelle, il savait de tout suffisamment pour rendre sa spécialité plus complète. Comme écrivain, il ne mérite pas tous les éloges qu'on lui a donnés. 11 a peu d'originalité et de grandeur; mais son
style a les qualités de sa pensée; il est lucide, élégant, net et précis. Il décrit non en peintre, mais en démonstrateur ; il discute habilement, mais avec sécheresse et froideur; il raconte en chroniqueur plutôt qu'en historien philosophe. Il lui a manqué, pour être tout à fait supérieur, ce qu'on pourrait appeler la haute inspiration philosophique. Les idées lui étaient antipathiques ; il s'en défiait, et à force de s'en défier, il finit par les mépriser et peut-être par ne plus assez les comprendre. Il plaçait le but de la science trop bas et rétrécissait trop son horizon. Nul homme n'a cherché plus sincèrement et plus diligemment la vérité dans la contemplation de la nature, et n'en a découvert un plus grand nombre; mais ces vérités n'étaient pas, il faut le dire, de celles dont la conquête et la possession puissent satisfaire complètement la noble ambition de l'intelligence humaine et les besoins delà raison.
Quoi qu'il en soit, le rang que la postérité assignera à Cuvier dans la hiérarchie des intelligences et des talents, sera sans doute très-près du premier, et la voix unanime du monde salue en lui, sur sa tombe, un des hommes de ce siècle qui ont le plus honoré l'esprit humain, et la France où il a vécu, dans la langue de laquelle il a écrit, et où il est mort.