NAPOLÉON
Le docteur Antomarchi a distribué à ses souscripteurs le masque de Napoléon moulé par lui à Sainte- Hélène quelques heures après la mort. Cette image authentique des traits du grand homme offre une base légitime aux conjectures de la phrénologie.
Nous dirons, en premier lieu, que nous acceptons comme parfaitement exact le plâtre du docteur Antomarchi. Bien que nous ne croyions pas, comme lui, que l'opération du moulage soit une chose très-simple et très-facile, surtout pour les personnes qui n'en ont pas une habitude particulière, toujours est-il que, parfaite ou non, l'empreinte qu'il nous donne doit être considérée comme la seule authentique qui existe. L'original ne pouvant pas être examiné, on ne peut plus s'en rapporter qu'à la copie, qui est unique. Toutes les contestations qu'on pourrait élever à cet égard seraient complètement inutiles, puisque la vérification n'est plus possible. Il convient d'ailleurs d'observer
que l'opération a été faite avec autant de soin que le permettaient le lieu et les circonstances, et que, dans la supposition où quelques inexactitudes auraient été commises, elles porteraient plutôt sur les parties molles que sur les parties osseuses, les seules qui aient quelque importance phrénologique ; et qu'en outre elles seraient si légères, qu'elles ne pourraient en aucun cas altérer sensiblement les masses générales et caractéristiques.
Nous remarquerons, en second lieu, que M. Antomarchi, dans le récit qu'il fait (Derniers moments de Napoléon, tome II) de l'autopsie de Napoléon, dit qu'il moula la figure, et qu'il ne parle pas du crâne. Mais ceci est évidemment une faute de rédaction. L'aspect de son plâtre prouve que le crâne a été moulé comme la face, jusqu'au sommet de la tète, en haut, et sur les côtés jusqu'au delà du conduit auditif externe. L'empreinte nous donne donc l'os frontal, les deux os temporaux tout entiers, et environ le quart antérieur des pariétaux, c'est-à-dire un peu plus de la moitié de la surface du crâne; et comme cette moitié comprend, suivant les déterminations phrénologiques , le plus grand nombre des organes cérébraux, et surtout ceux de l'intelligence, de la raison et des facultés élevées de l'humanité, l'absence des parties postérieures, quoique regrettable, n'est pas, en définitive, très-importante pour le diagnostic. Sur vingt-huit organes, en effet, il ne nous en manque guère que neuf ou dix, savoir : l'Amour Physique, l'Amour Paternel, l'Amour de l'habitation, l'Amour-propre ou Orgueil, la Fermeté, la
Théosophie, le Courage, r Attachement, l'Espérance (1 ) . Les conjectures sont donc tout à fait permises sur ces organes; on peut, si cela convient, les grossir ou les amoindrir à volonté, et nous laissons sur ce point le champ libre aux phréuologistes. Nous dirons seulement que les raisonnements qu'on pourrait faire sur les parties absentes ne sauraient en rien infirmer les conclusions tirées des parties visibles, qui ont leur signification propre et indépendante. Nous avons pour nous d'ailleurs l'autorité de Gall et Spurzheim, qui eux-mêmes ont commenté des portraits n'offrant qu'une très-petite partie du crâne, tels, par exemple, que ceux de Van Swieten, de Handel, etc., dont la tête était ensevelie sous les immenses perruques à la mode de leur temps.
Il importait de mettre d'abord de côté toutes ces questions préjudicielles sur l'authenticité, l'exactitude et la nature du plâtre, sur lesquelles les phrénologistes pourraient être tentés d'élever des difficultés. Le crâne de Napoléon n'étant pas à beaucoup près modelé d'après les proportions voulues par le système, il mécontentera à coup sûr les phrénologistes, qui s'attendaient,
(1) Selon nous, ces parties postérieures ne devaient pas être très -développées, si Ton admet comme exacte la mesure, prise par M. Antomarchi, de la circonférence du crâne, qu'il porle à 20 pouces 10 lignes (nous supposons qu'il s'agit de la circonférence horizontale). La portion moulée donne en effet à très-peu près 15 pouces ; il ne resterait donc que 5 pouces 10 lignes pour l'intervalle compris entre les deux apophyses mastoïdes, ou entre les deux angles postérieurs inférieurs des temporaux, ce qui ne suppose qu'un développement fort ordinaire de l'occipital. Au reste, nous ne tenons aucunement à cette évaluation.
sur la foi de M. Antomarchi lui-même, à quelque chose de mieux. Le crâne et le système étant en contradiction, ils donneront tort au crâne, comme de coutume; mais en attendant leurs explications, il suffit à notre but d'établir que cette tête de Napoléon est la seule authentique qui existe, et par conséquent la seule qui puisse être l'objet d'une discussion phrénologique.
Ceci posé, procédons à notre examen.
La première chose qui frappe au premier coup d'oeil jeté sur cette effigie du grand homme, c'est son peu de ressemblance avec tous les bustes, portraits et médailles que nous en avons. L'amaigrissement causé par la maladie et la mort altère sans doute toujours les caractères physionomiques de la face, mais ne suffit pas pour expliquer la différence que nous signalons. D'ailleurs, la mort ne modifie en rien la charpente osseuse d'où dépend le type primitif et invariable de la physionomie. Il est donc évident pour nous que tous les portraits de Napoléon que nous connaissons sont plus ou moins infidèles. Les seuls qui rappellent son plâtre sont ceux qui ont été faits à son retour d'Egypte. A cette époque, bien que sa gloire fût déjà immense, les artistes ne songèrent pas encore à idéaliser sa personne. Plus tard, quand il fut devenu consul, puis empereur, le type naturel s'altéra peu à peu à force d'être reproduit; et il en résulta ce type conventionnel qu'on retrouve dans la plupart des médailles et des bustes. Dès qu'un portrait de personnage célèbre passe par beaucoup de mains, il se modifie inévitablement. Chaque artiste ajoute ou ôte quelque chose au modèle,
iO MÉDICO-PSYCHOLOGIE ET PSYCHO-PHYSIOLOGIE.
volontairement ou non; les images se multiplient à l'infini; toutes ces images se ressemblent enire elles; toutes considérées en masse rappellent le modèle, sans qu'aucune cependant soit un véritable portrait; elles deviennent des espèces de personnifications du génie, des qualités saillantes, bonnes ou mauvaises, de l'homme, tel que se le figure l'imagination des peuples. L'art s'accommode à ces exigences du sentiment général, et il ne consulte guère plus la nature que pour mémoire. C'est ainsi que se forment ces types, pour ainsi dire, abstraits, sous lesquels passe d'un siècle à l'autre la mémoire de certains hommes. Le temps et l'habitude les consacrent et les fixent avec tant de force que si le héros dont ils sont la représentation apparaissait tout à coup avec'ses véritables traits, le monde le méconnaîtrait. Ces portraits idéalisés peuvent, suivant les circonstances, être beaux ou laids à tous les degrés. De ce travail d'abstraction et de combinaison il peut résulter un dieu ou un diable. Dans les deux cas fart opère d'après le même principe. La caricature et le beau idéal sont engendrés par le même procédé.
La tête de Napoléon a subi, peut-être plus que celle de tout autre personnage célèbre, ce genre d'altération. Empereur et roi, conquérant et législateur, fondateur et maître d'un empire gigantesque, il frappa le monde de stupeur et remplit toute la terre de sa renommée. Le génie, la grandeur, la force, étaient ses attributs distinctifs. Les artistes cherchèrent à réaliser ces caractères dans leurs images. La beauté naturelle
PHRKNOLOGIE. — NAPOLÉON. 47
des traits de Napoléon se prêtait à merveille à cette idéalisation. L'influence de l'école de David, dominante alors dans la sculpture et la peinture, y contribua aussi. On représenta Napoléon comme on eût fait Trajan ; on le plaça sur des chars de triomphe ; on le couronna de lauriers, et on lui tailla un costume impérial sur le modèle de celui des Césars ; on modifia en même temps ses proportions naturelles, on exhaussa sa taille de quelques pouces, on régularisa ses traits et on donna de l'ampleur au crâne. La doctrine de Gall ne fut peut-être pas étrangère à cette dernière modification. On était alors très-disposé à croire qu'un grand génie ne pouvait habiter une petite tête, et on sent que pour Napoléon il ne fallait pas épargner l'espace. C'est sous ces influences diverses que se fixa peu à peu le type du Napoléon impérial, celui qui domina dans les grands ouvrages de peinture de son temps, et surtout dans la sculpture, les monnaies et les médailles. Il y a, il est vrai, un autre Napoléon ; c'est le Napoléon populaire qui est sur la colonne; il est plus ressemblant que le premier, sans doute, surtout à cause du costume, qui prête beaucoup à l'illusion; mais le visage n'est pas non plus exempt des mensonges ordinaires de l'art, et le crâne tout entier est caché sous le chapeau. Nous le mettrons donc hors de cause par le motif qu'il ne peut fournir aucune indication phrénologique.
, Nous admettons donc comme un fait (et chacun peut s'en assurer par la plus simple comparaison) que les têtes de Napoléon représentées dans les bustes, les médail-
les et monnaies, sont toutes plus ou moins idéales, qu'aucune ne reproduit avec exactitude les contours du modèle original, et qu'ainsi tout ce qui a été dit jusqu'à présent sur la tête de Napoléon, sous le rapport anatomique et physiologique, est tout à fait arbitraire et nul. Je crois, en passant, pouvoir tirer la même conclusion à l'égard des raisonnements de Gall et de ses disciples sur les têtes antiques, qu'ils apportent en exemple et en preuve de leurs localisations. Je suis très-porté à croire que les têtes des hommes illustres de Plutarque qu'on trouve dans nos musées, ont été remaniées par le ciseau du sculpteur. Quand on voit comment, sous nos yeux, une tête peut être modifiée, il faut être très-accommodant en fait de preuves pour aller chercher dans des portraits faits il y a deux mille ans, et qui ne sont, la plupart, que des copies de copies, l'imperceptible contour qui recèle la mansuétude d'Épaminondas ou les ambitieuses insomnies de Thémistocle.
Ce qui frappe d'abord dans la tête véritable de Napoléon, c'est la petitesse du crâne. Le buste de Canova, celui de Chaudet surtout, les effigies des monnaies, nous ont si fort exagéré la dimension du crâne de Napoléon, et principalement celle de la région frontale, que, comparé à cette mesure idéale, le crâne véritable paraît petit, étroit et mesquin. Cependant il est extrêmement bien proportionné, soit avec la face, soit avec le corps tout entier. Sa circonférence étant de 20 pouces 10 lignes, sa dimension absolue n'offre rien de remarquable ; c'est là une des mesures les plus commu-
IMIRÉNOLOGIE. — NAPOLÉON. 49
nés ; sur dix têtes d'hommes adultes, plus de la moitié offrent de 20 à 21 pouces. Le crâne de Napoléon n'avait donc rien de plus extraordinaire, quant à la dimension, que celui du plus sot de ses chambellans. Tout ce qui a été débité à ce sujet est absolument imaginaire.
Ce front prodigieux, ce crâne fait au moule Du globe impérial,
Y. Hbgo.
n'ont jamais existé que dans l'imagination hyperbolique et fausse du poëte. Un crâne fait au moule du globe impérial serait d'ailleurs mieux placé sur les épaules de Quasi modo, de Triboulet ou de tel autre de ces monstres favoris du roman et du drame modernes, que sur celles d'un héros.
Je sais que la mesure de la circonférence horizontale toute seule ne suffit pas pour déterminer la capacité absolue du crâne, et qu'il faut y joindre l'évaluation de ses divers diamètres. J'ai pris ces mesures, qui ne donnent aussi que des résultats peu significatifs. Le diamètre transversal, pris un peu au-dessus du trou auditif, est de 6 pouces environ. Le grand diamètre antéro-postérieur ne peut être mesuré à cause de l'absence de la région occipitale. Le diamètre vertical, autant qu'on peut s'en assurer sur ce plâtre incomplet, n'est guère que de 3 pouces et 6 ou 8 lignes; mais cette évaluation n'est rien moins que certaine. Il est également à regretter qu'on ne puisse pas mesurer la circonférence longitudinale ; mais, de l'ensemble des mesures exécutables, on peut, je le répète, affirmer que le
crâne de Napoléon, quoique bien conformé, n'offrait rien d'extraordinaire sous le rapport de la dimension. Au défaut même des mesures, le coup d'œil suffit pour s'assurer du fait. J'ai vu des phrénologistes entrer en perplexité à l'aspect de ce crâne, qu'ils s'attendaient à trouver plus grand.
Nous pourrions déjà de ce seul fait tirer une conclusion peu favorable au système phrénologique, qui subordonne le développement des facultés au développement des organes cérébraux, ou, ce qui revient au même, à la capacité de la boîte osseuse où sont contenus ces organes. Dans l'hypothèse craniologique, l'esprit étant représenté par la matière, on peut le mesurer avec le compas et le peser à la balance. Un génie éminent, des passions énergiques, des talents extraordinaires, une intelligence supérieure, supposent un vaste appareil cérébral, et réciproquement l'absence de toutes ces facultés implique un arrêt de développement dans le cerveau et la petitesse du crâne. Or, le crâne de Napoléon n'est pas à beaucoup près d'accord avec cette règle ; il n'est nullement proportionné à l'idée gigantesque que le monde s'est faite de cet être prodigieux, et cette disproportion est une espèce de contre-sens phrénologique. Il n'y aurait qu'un moyen de faire disparaître cette dissonance, ce serait de nier le génie et les facultés extraordinaires de Napoléon. Spurzheim avait pris ce parti décisif à l'égard de Descartes, dont le crâne était aussi assez embarrassant (1) ; mais je ne pense pas qu'on soit tenté de faire (1) Voyez ci-après, page 09.
PHHÉNOLOGIE — NAPOLÉON. ,M
de même pour Napoléon, et qu'on voudra bien chercher quelque autre moyen de défense. J'ajouterai ici, en passant, que ces fâcheux écarts de la nature ne sont pas rares du tout. Voltaire, par exemple, Raphaël étaient encore plus mal partagés que Napoléon et Descartes. S'ils avaient été élevés par ces instituteurs phrénologistes nouvellement établis en Angleterre, le premier aurait peut-être été destiné à faire des sabots et le second à auner de la toile.
Je ne prétends pas, au reste, donner plus d'importance qu'il ne faut à cet argument tiré de la dimension absolue du crâne. Je n'ignore pas que les phrénologistes établissent leurs conjectures moins sur la dimension générale que sur les proportions relatives de l'appareil cérébral ; mais, comme pourtant ils ne manquent pas de tirer avantage des cas où la grosseur du crâne coïncide avec le développement intellectuel, ainsi qu'ils ont fait, par exemple, pour Cuvier, ils ne sauraient exiger que nous renoncions à signaler les cas où cette coïncidence n'existe pas. Nous ne pouvons en conscience leur abandonner les grands crânes qu'à condition qu'ils nous laisseront les petits. Ils peuvent s'ils veulent mettre ces derniers dans la catégorie des exceptions; mais il faut bien remarquer que, dans les faits naturels, les exceptions ne sont pas de celles qui confirment la règle. Cette maxime peut avoir un sens raisonnable dans les lois établies par la volonté et le consentement des hommes; mais, quand il s'agit des lois de la nature, les exceptions, loin de confirmer la règle, la détruisent. Les théories scientifiques n'étant
ou ne devant être que l'expression généralisée des faits, du moins d'après la méthode philosophique généralement adoptée, les faits contraires à la théorie ne sauraient être mis de côté comme exceptionnels. Il faut que la théorie s'arrange du fait, ou que le fait tue la théorie. Il n'y a pas de milieu. Si, par conséquent, la règle phrénologique voulait qu'un grand crâne fut invariablement associé à une grande intelligence, les faits contraires à cette règle la détruiraient par cela seul qu'ils ne s'y accorderaient pas. Mais, je le répète, les phrénologistes n'ont pas posé précisément la question sur ce terrain. En principe, ils reconnaissent que la dimension absolue du crâne ne saurait seule fournir une base légitime d'interprétation, et ils ne manquent pas de reprocher l'ignorance de leur système à ceux qui font des objections fondées sur le volume général, sur la masse totale du cerveau. Mais comme, tout en interdisant ce moyen à leurs adversaires, ils ne laissent pas que de s'en servir eux-mêmes quand cela leur convient, on ne peut pas leur permettre cette inconséquence, ni leur laisser prendre une position si commode pour la polémique.
Nous n'argumenterons pas, cependant, sur la dimension absolue du crâne de Napoléon pour nous en tenir strictement à ses dimensions relatives, c'est-àdire à l'appréciation des diverses particularités de configuration, conformément à la méthode de Gall.
Cette appréciation n'a été faite encore qu'une fois, par le docteur Antomarchi à Sainte-Hélène, sur la tête même de Napoléon, quelques heures après sa
mort. De son vivant, il ne paraît pas qu'il y ait eu un craniologiste assez hardi pour mettre la main sur le crâne de l'empereur, car Napoléon n'aimait ni Gall ni son système, et n'en parlait qu'avec beaucoup de dédain. Le commentaire de M. Antomarcbi fut vivement critiqué par Gall lui-même, et en termes assez peu polis. « M. Antomarchi, dit-il. n'avait que des idées trèsce mesquines et superficielles de la physiologie du cer-
« veau Il amuse ses lecteurs avec l'énumération
« vague des organes dont il trouve les signes, etc.. (I). » Gall allait ici un peu trop loin. Il n'est pas du tout nécessaire d'être un physiologiste transcendant pour comprendre la cranioscopie et pour l'appliquer suivant les règles; il ne faut pour un médecin qu'une étude de quinze jours et une intelligence ordinaire. D'un autre côté, il est certain que M. Antomarchi a commis quelques méprises; il a employé, pour désigner les organes, des noms autres que ceux adoptés par Gall, et a fait usage pour quelques-uns de la synonymie de Spurzheim. Ce sont là sans doute des fautes que Gall ne pouvait pardonner, mais qui importent peu à la question. Il s'agit seulement de savoir si son commentaire est exact, c'est-à-dire si les organes désignés par If. Antomarchi se trouvent réellement sur le crâne> et s'il n'en a omis aucun. Sur ce point, nous sommes obligés de dire que nous différons entièrement d'opinion avec lui. Il nous est impossible, d'une part, de voir sur le crâne de Napoléon la plupart des organes qu'il a si-
(I) Sur les fonctions du cerveau, tom. VI, p. 388.
gnalés, et, d'autre part, nous en voyons plusieurs dont il ne parle pas. Cette divergence d'opinion doit paraître un peu extraordinaire. Il semble, en effet, difficile qu'un habile médecin ait pu se tromper sur des faits anatomiques aussi palpables; mais nous savons par expérience que, pour les phrénologistes, les collines sont des montagnes et les vallées des abîmes ; et puis ils voient souvent les choses, non comme elles sont, mais comme elles devraient être. M. Antomarchi, s'il faut en croire le docteur Gall, et d'après ses propres aveux, n'est pas phrénologiste ; mais il a pu fort bien examiner la tête de Napoléon à travers le prisme de son admiration, et se prêter un peu aux illusions d'optique si fréquentes en cranioscopie. Quoi qu'il en soit de la cause de son erreur, son commentaire n'est rien moins qu'exact, et, en présence du crâne, il ne soutient pas l'examen.
Les organes désignés par M. Antomarchi sont les suivants, avec les noms adoptés par lui.
1° Organe de la dissimulation; 2° Organe des conquêtes; 3° de la bienveillance ; 4-° de l'imagination; o° de l'ambition (amour de la gloire) ; 6° de l'individualité (ou connaissance des individus et des choses) ; 7° de la localité ; 8° du calcul; 9° de la comparaison ; 10° de la causalité. Tous ces organes se trouvent compris dans la portion du crâne moulée, à l'exception du cinquième, l'amour de la gloire, qui correspond probablement à ceux de la Vanité et de l'Orgueil, de Spurzheim, et qui sont placés tous deux à la partie postérieure et supérieure de la tête. Rien n'empêche de les
FHRENOLOGIE. — NAPOLEON. 58
supposer très-volumineux, car Napoléon aimait beaucoup la gloire et tout ce qui y ressemble; mais nous sommes obligés de croire M. Antomarchi sur parole, puisque le plâtre ne les donne pas. Quant aux autres, ils sont tous plus ou moins contestables.
Le premier, l'organe de la dissimulation , est le même que Gall a désigné sous le nom de la ruse, Spurzheim sous celui de la sécrétivité (penchant à cacher). Il n'y a pas de doute que Napoléon ne possédât cette qualité ou ce défaut à un haut degré. C'était un trèsgrand maître dans la haute fourberie diplomatique; nul n'a su mieux tromper au besoin et dissimuler sa pensée; sa méthode la plus ordinaire consistait à feindre un emportement terrible et des explosions de colère, qui s'exhalaient par un irrésistible flux de paroles dans lesquelles semblaient se trahir involontairement les secrets de son âme. C'est la tactique des Méridionaux, dont la brusquerie passe pour de la franchise. Sur le crâne de Napoléon, la région affectée à cette faculté n'offre aucun développement appréciable.
L'organe des conquêtes serait sans doute une trouvaille inappréciable pour la phiénologie, car Napoléon n'a fait que cela toute sa vie : il est le type même du conquérant. Par malheur, il n'existe pas dans la géographie cérébrale une case affectée à ce penchant. Gall présumait, je ne sais pourquoi, que M. Antomarchi avait entendu désigner par là son organe de Y instinct carnassier ou du meurtre. Quel rapport y a-t-il donc entre ces deux instincts? Conquérir n'est
pas la même chose que tuer, quoique Tune de ces choses ne se fasse pas sans l'autre. Il est plus probable qu'il s'agit de l'organe de la convoitivité, ou autrement du vol. Il y a en effet quelque analogie entre une conquête et un vol fait à main armée; prendre une province ou la bourse sur le grand chemin, c'est toujours prendre, et l'instinct qui pousse à l'acte est dans les deux cas une convoitise. Cette explication ne sera pas repoussée par les phrénologistes de l'école de Spurzheim ; elle est tout à fait dans leur goût. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas trace sur le crâne d'aucun de ces deux organes, bien qu'on dût s'attendre assez naturellement à les y trouver, surtout celui de la destructivité. Sans être cruel, Napoléon faisait assez bon marché de la vie des hommes pour arriver à son but. L'amour de la guerre suppose toujours une certaine insensibilité, et l'on ne peut en ce monde rien faire de grand sans beaucoup détruire. Le point du crâne auquel aboutit la convoitivité ? est même remarquable par une dépression très-sensible. La place de la destructivité est vide aussi ; et sur une vingtaine de têtes que j'ai touchées au hasard parmi celles de ma connaissance, il n'y en a pas trois qui ne soient mieux pourvues de ce terrible organe que le vainqueur d'Arcole et de Rivoli. M. Antomarchi ayant d'ailleurs négligé de nous apprendre à quel endroit du crâne il a vu son organe des Conquêtes, nous sommes forcé de dire que nous n'avons pu l'y trouver.
Quant à la bienveillance (bonté, compassion, justice, etc., de Gall ; amour du prochain, charité, huma-
PHRÉN0LOG1E. — NAPOLÉON. 57
nité, etc., de Spurzheim), je ne sais trop qu'en dire. Toute la ligne médiane du front de Napoléon décrit une courbe si douce et si unie qu'il est impossible d'y reconnaître aucune saillie. Admettons donc, si Ton veut, que Napoléon fut un Vincent de Paul; mais ajoutons que son crâne ne nous apprend absolument rien à cet égard.
L'organe dit de Y individualité réside au-dessus de la racine du nez, juste entre les sourcils, et se confond avec celui des Phénomènes (Spurzheim) placé au-dessus. Dans le crâne de Napoléon cette partie n'offre pas d'éminence remarquable; et quand il y en aurait une, nous ne serions pas pins avancés ; car, je ne pense pas que personne ait jamais compris quelle faculté Gall et Spurzheim ont voulu désigner par ces noms de mémoire des choses, sens des choses, sens des faits, êducab il i té, perfectibilité, sens des phénomènes, etc.... Dans tous les cas, Napoléon ne possédait qu'à un degré fort ordinaire cette faculté quelle qu'elle soit.
L'imagination n'existe pas dans la nomenclature de Gall ; il faut peut-être entendre par là le sens de la poésie ou l'idéalité (Spurzheim). Même insignifiance que pour les autres organes. Napoléon avait pourtant beaucoup d'imagination; son langage en était empreint, et chez lui la pensée revêtait souvent une forme poétique.
Le sens delà localité (ou mémoire des lieux, sens des rapports de l'espace, etc.), est un peu plus apparent que les précédents : il a pu être utile à Napoléon sur les champs de bataille, pour bien mesurer le ter-
rain et calculer les distances. Toutefois il convient de dire que son développement n'a rien d'extraordinaire, et qu'en outre, se trouvant placé juste sur les sinus frontaux, il pourrait bien ne représenter qu'une éminence osseuse au lieu d'une éminence cérébrale.
La faculté du calcul ou de la numération (sens des mathématiques) est située vers l'angle externe de l'arcade sourcilière. Dans le crâne de Napoléon, au lieu d'une saillie, on trouve à sa place une dépression trèsmarquée. Je ne sais donc comment M. Antomarchi a pu se tromper ainsi du tout au tout. Je ne m'explique pas surtout comment il a pu affirmer l'existence de cet organe, après avoir (1) reconnu et dit lui-même que toute la région des tempes était déprimée d'une manière sensible. Cette dépression des tempes est, en effet, un des caractères les plus appréciables dans la configuration du crâne de Napoléon. C'est dans cette région que se trouve le sens mathématique, la constructivité (sens de la mécanique, de l'industrie, du dessin), et plus en avant le sens de Y ordre (Spurzheim). Cette dépression se rencontre là très-mal à propos, car, parmi les facultés de Napoléon, celle des mathématiques était très-éminente. Il avait étudié cette science avec ardeur, et la seule bonne note qu'il ait pu obtenir au collège de Brienne portait précisément sur les mathématiques. Il prouva par la suite, dans son métier d'artilleur, à l'Institut et sur les champs de bataille, qu'il ne les avait pas oubliées. Je signale
(l) Derniers momints de Napoléon, t. 11.
PHRÉNOL0GIE. — NAPOLÉON. 59
d'autant plus volontiers cette particularité du crâne, qu'elle est un peu plus appréciable que la plupart des autres. Ici, en effet, nous avons dans la pratique une faculté très-authentique et clairement définie, et sur le crâne une dépression profonde au point juste où la la cranioscopie place le siège de cette faculté.
Parmi les facultés intellectuelles proprement dites, celles qui appartiennent exclusivement à l'espèce humaine, M. Antomarchi en désigne deux : la faculté de comparaison (sagacité comparative, qui produit l'esprit de combinaison, de généralisation et d'abstraction) et la causalité (esprit d'induction, esprit métaphysique, Gall). Ces deux facultés, qui constituent proprement la raison et l'intelligence humaines, ne sont pas plus marquées sur le crâne de Napoléon que sur celui de la moitié du genre humain. Les organes de ces facultés sont situés à la partie moyenne et supérieure du front, dont ils occupent la portion la plus apparente. C'est précisément cette partie que le ciseau des sculpteurs et le burin des graveurs ont si démesurément agrandie et idéalisée dans les bustes et les médailles. M. Antomarchi a incrusté à la partie inférieure de son plâtre une petite médaille de bronze représentant Napoléon empereur. La différence entre les deux images est frappante. Dans la médaille, le front est tout-à-fait droit et très-haut, tandis que sur le plâtre il décrit une courbe très-sensible. J'ai mesuré l'angle frontal : il ne dépasse pas dans la nature 75°; dans la médaille, c'est un angle droit et même obtus. On conçoit qu'avec une exagération de 15°, les artistes aient
pu modeler à Napoléon un front de Jupiter olympien. En réalité, le front de Napoléon était, phrénologiquement parlant, assez médiocre; c'est là un fait dont tout observateur de bonne foi conviendra. Le simple coup d'œil suffit pour s'en assurer, et la mesure de l'angle (75°) en est une preuve géométrique sans réplique.
D'après ce qui précède, on peut conclure que M. Antomarchi s'est complètement fourvoyé dans ses déterminations. Aucun des organes qu'il signale n'est développé sur le crâne d'une manière un peu distincte et significative, et sur plusieurs points où il indique des saillies existent au contraire des enfoncements profonds. Ni le génie de Napoléon, ni ses passions, ni ses aptitudes connues ne sont représentés sur son crâne. Jamais démenti plus éclatant n'a été donné à l'hypothèse phrénologique.
Ce serait une expérience curieuse que de soumettre ce crâne à l'examen d'un phrénologiste non prévenu. Son horoscope serait à coup sûr très-singulier. Yoici à peu près ce qu'il en pourrait diagnostiquer d'après les données que nous possédons : Esprit juste, sensé, mais peu capable de hautes conceptions ; mémoire solide, surtout pour les faits et les lieux ; inaptitude radicale pour les mathématiques et en général les sciences exactes; nature bienveillante, douce et gracieuse ; caractère égal, bien réglé, circonspect à l'excès et jusqu'à la timidité ; beaucoup d'orgueil cependant, mais tempéré par l'amour de la justice (l) ; peu d'inclination
(1) Je fonde ces trois prédictions sur l'autorité de M. Antomar-
l'HRÉNOLOGIE — NAPOLÉON. 61
pour les arts, si ce n'est pour la musique. En somme, intelligence saine, bien développée, mais non jusqu'au génie; aptitude générale pour beaucoup de choses, mais à un faible degré -, quelque part qu'on place cet homme, il y jouera son rôle d'une manière convenable, mais il n'y fera rien de grand ni d'extraordinaire ; dans la spéculation, comme dans la pratique, il déploiera du bon sens, de la sagesse, de l'intelligence ; mais on ne doit attendre de lui ni des découvertes, ni des conceptions originales, ni des actions d'éclat.
Voilà mon commentaire écrit sous la dictée du crâne même. On pourrait l'arranger un peu différemment, car il n'y a rien qui prête à l'arbitraire comme les déterminations cranioscopiques. Avec la même tête on peut composer vingt caractères et vingt esprits différents. Tout dépend de la manière dont on évalue l'action des organes les uns sur les autres. Mais en définitive il n'y a pas de phrénologue qui consentît à voir dans cette tête ni un génie supérieur, ni un caractère énergique, ni des penchants et des facultés extraordinaires, soit pour le bien, soit pour le mal. Il n'y en a aucun qui ne prononçât sans hésiter l'absence complète de quelques aptitudes, telle, par exemple, que celle des mathématiques. Aucun enfin ne pourrait, avec les éléments qu'il aurait sous les yeux et en suivant les indications du système, composer un être qui ressemblât en rien à Napoléon.
chi, qui dit dans son livre que les régions sincipitales étaient très- hautes et très-évnsees.