‹ La médecine et les médecins (volume 2)Chapitre 81 sur 89 · DE BLAINVILLE · texte numérisé non relu

DE BLAINVILLE

de ces procédés puisse être suivi indépendamment et noôme à l'exclusion de l'autre? L'est-il enfin que la différence de ces procédés consiste en ce que l'un va exclusivement des faits aux idées et l'autre des idées aux faits? Tout cela est bien sujet à révision, ou du moins à explication. On se sert cependant de cette formule en toute occasion avec une assurance bien faîte pour étonner quand on sait combien elle est obscure et confuse. La logique étant aujourd'hui en grand honneur dans l'enseignement universitaire, il faut espérer que quelqu'un de nos maîtres éclaircira ce point.

Nous aurions aimé aussi que M. Flourens, qui nous assure que la doctrine anatomique de Blainville est nouvelle, nous eût dit en même temps si elle est vraie ou fausse. C'est là ce qu'il est surtout intéressant d'apprendre à l'égard d'une doctrine scientifique, et non de savoir si elle est un produit de la méthode expérimentale ou de la méthode non expérimentale.

Même incertitude de critique, même négligence d'exposition au sujet de TÉchelle des êtres, qui, admise par tous les naturalistes du dix-huitième siècle, puis ruinée par Cuvier, qui ne veut voir dans le règne animal ni continuité ni suite, aurait été réhabilitée par Blainville. Est-ce bien là le lien philosophique de l'ensemble des idées de Blainville?

De même encore pour l'idée de l'unité du règne animal , que Blainville aurait découverte, dans un éclair de génie, et de plus démontrée, en retrouvant dans la nature fossile les êtres qui manquent à la na-

ture vivante, et comblant par leur moyen les vides qu'offrait la série animale. Cette intercalation est en effet très-ingénieuse, et pouvait donner de l'humeur à Cuvier, pour qui ces espèces éteintes avaient une autre signification; mais le principe de Yunité de règne, quelle que soit sa valeur, n'avait pas besoin de cette démonstration ; admis par tous les philosophes et par tous les naturalistes depuis Aristote, il n'était pas davantage à découvrir. Cuvier lui-même ne niait pas cette unité essentielle de règne ; ses quatre grandes coupes ne la détruisent point; pas plus que la diversité des races humaines ne détruit l'unité de l'espèce.

En général, dans cet éloge, il y a une tendance à représenter Blainville comme un simple contradicteur de Cuvier. Blainville n'aurait pas accepté cette position, qui impliquerait une sorte de dépendance intellectuelle. Le véritable antagoniste de Cuvier, au point de vue théorique, était Geoffroy Saint-Hilaire. Blainville se frayait une route, non point entre eux deux, mais à part. Moins zoologiste que l'un et que l'autre, il était plus physiologiste. La classification des êtres l'intéressait moins, ce semble, que leur mode de formation et que le mécanisme de leurs fonctions. De là peut-être sa partialité pour de Lamark, qui lui aussi étudiait la nature dans le même esprit.

Ce discours de M. Flourens fut très-applaudi. A chaque moment, dans le cours de sa lecture, les mouvements de l'auditoire purent lui apprendre qu'un de ses traits avait atteint le but. L'espoir de ceux qui ne

vinrent ce jour-là à l'Académie que pour jouir d'une œuvre îfesprit élevée et déhcate ne fut pas déçu, mais

ceux qui y seraient allés pour entendre l'Éloge scientifique de Ducrotay de Blainville durent se retirer un peu désappointés.

C'est par le retentissement de la mort qu'il faut apprécier l'importance de la vie d'un homme. La célébrité après la mort, c'est la gloire ; la célébrité pendant la vie n'est qu'un bruit. Ces deux choses ne vont pas toujours ensemble, et loin que l'une soit la mesure de l'autre, rien de plus variable que leur proportion. Mais cette proportion elle-même, ce n'est pas la génération contemporaine qui peut la fixer. Ce droit appartient aux générations suivantes, c'est-àdire à la postérité.

Le nom de Broussais suggère naturellement ces pensées. Quel nom, en effet, a été plus battu du vent des opinions contraires ? Quel nom a été plus souvent prononcé ici avec des cris d'admiration, là avec l'accent de la colère et du dédain ? Comment démêler la vérité au milieu de ce tumulte ? Ce n'est qu'en hésitant qu'on peut se hasarder à faire entendre quelques paroles sur ces cendrés encore chaudes.

On peut dire de Broussais ce qui a été dit de quelques autres notabilités médicales récemment étein-

(1) Article nécrologique, Gazette médicale, 24 nov. 183S.

tes (I), que sa vie scientifique était depuis longtemps finie, et que la mort n'a frappé que l'homme. On n'oserait pas, en effet, faire une mention sérieuse de ses tardives excursions dans le domaine de la philosophie. Les amis de sa gloire s'en attristaient, comme il arriva à ceux de Newton, lorsqu'ils virent ce grand homme écrire sur des matières théologiques. Pour Broussais la métaphysique fut, à la lettre, une véritable Apocalypse. Laissant donc de côté ce triste épilogue, nous trouverons que la carrière scientifique de Broussais commença en 1808 par le traité des phlegmasies chroniques et se termina en 1828 avec le livre de Y Irritation et de la folie et la troisième édition de Y Examen des doctrines médicales. C'est pendant ces vingt années que nous avons vu naître, grandir et mourir le système médical auquel est attaché son nom et qui lui assure une place dans l'histoire de la science. C'est pendant ce court espace de temps que nous avons vu aussi s'élever rapidement, au milieu des acclamations passionnées de la foule, et disparaître bientôt dans la solitude et le silence une renommée gigantesque; exemple fort ordinaire, sans doute, sur ce mouvant théâtre des affaires humaines, mais qui surprend toujours, comme si c'était une nouveauté ou une anomalie. C'est enfin dans cet intervalle que Broussais a publié ses plus importants écrits et propagé par la parole, dans la salle du Val-de-Grâce, un enseignement qui éclipsa, pendant longtemps, celui de la Faculté.

(I) Dubois, Portai.

MHHJ9SAIS. 301

llrnussais était Breton (I). C'est de cette province que sont sortis Abeilard, Descartes, Chateaubriand, Lamennais, esprits vifs, ardents, passionnés, aimant le combat et le bruit qui en résulte, hardis jusqu'à la témérité, résolus jusqu'à l'obstination, dédaigneux,

(1) Né à Saint-Malo, le 17 décembre 177?, François-Joseph- Victor Rroussais, partit à l'âge de vingt ans pour l'armée. Fils d'un médecin, il avait reçu dans la maison paternelle quelques principes de médecine; et cette instruction telle quelle suffit pour le faire admettre au nombre des apprentis-chirurgiens qui apprenaient leur métier sur le champ de bataille. Il servit plusieurs années comme chirurgien dans la marine militaire. Reçu docteur à Paris, en 1803, il prit du service en 1804 dans les armées en qualité de médecin ordinaire, et fit les campagnes des Pays-Bas, d'Allemagne et d'Italie. En J808 il publia, à Paris, son Histoire des phlegmasies chroniques. A la fin de 1809 il se rendit à l'armée d'Espagne, avec le titre de médecin principal; il y resta jusqu'en 1812, et revint à Paris en 18 1 4. 11 fut, cette même année, nommé médecin en second de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce, et, six ans après, médecin en chef. En 1823, il fut compris au nombre des premiers membres titulaires de l'Académie royale de médecine; et en 1831 la chaire de pathologie et de thérapeutique Générale, créée à la Faculté de médecine de Paris, lui fut donnée. Il entra à l'Académie des sciences morales et politiques de l'Institut en 1832. En 1836 il prit place au Conseil de santé des armées et quitta le Val-de-Gràce. Il est mort le 17 novembre 1838, d'une affection organique du rectum.

Principaux ouvrages de Broussais : Histoire des phlegmasies chroniques, 1808, 2 vol. in-8. — 4e édit,, 1838, 3 vol. in-8. — Examen de la doctrine médicale généralement adoptée, etc., in-8, 1816; 2e édit., 1821; 3e édit., en 4 vol. in-8, 1 &29-1 834. -Traité de physiologie appliquée à la pathologie (1836 . — De l'irritation et de la folie, 1828, in-8; 2e édit., 2 vol. in-8, 1839. — Cours de pathologie et de thérapeutique générales, 5 vol. in-8, 1835.— Cours de phrénologie, 1836, in-8. — Voyez Notice historique sur la vie, les travaux, les opinions médicales et philosophiques de Broussais, par H. de Montèsre, Paris, 1839.

hautains, si pleins et, en même temps, si sûrs d'euxmêmes qu'ils sont disposés à mesurer l'intelligence et même la valeur morale des hommes sur le degré d'obéissance et d'admiration qu'ils en obtiennent; hommes de parti, confondant aisément la vérité avec leur opinion, et leur opinion avec leur personne. Ces traits de caractère se retrouvent dans le fondateur de l'école physiologique ; ils se sont révélés en lui dans toute leur rudesse, n'ayant pas été assouplis par une suffisante éducation littéraire. Le séjour des camps n'était guère propre à réparer cette première lacune. Son intelligence et son talent ne purent suppléer à ce défaut de haute culture. Il eut en partage la décision, l'énergie, l'audace ; mais ces qualités étaient autant celles de son tempérament que de son esprit; il tenait à dominer plus encore qu'à convaincre, et, dans sa campagne contre la vieille médecine, il semblait moins vouloir réformer la science que renverser l'école; il parlait en sectaire plutôt qu'en législateur, et s'adressait plus volontiers à la foule qu'aux esprits d'élite. Avec plus de connaissance des livres et des idées, avec des convictions plus laborieusement et consciencieusement acquises, avec plus de distinction et de goût, il aurait probablement moins agité la masse médicale, car la grosse popularité ne s'acquiert guère qu'à la condition d'un certain degré de vulgarité; mais peutêtre aussi, sans ces brutalités, la part de vérité et de bon sens qui fit la force de sa polémique, n'aurait pas pénétré dans la généralité des esprits. Il n'eût pas fait la révolution.

La doctrine physiologique, considérée comme système, et dans ses propositions dogmatiques fondamentales de pathologie et de thérapeutique, est une conception artificielle, visiblement imitée de celle de Brown dont elle n'est guère qu'un calque en sens inverse. En général Broussais n'établissait rien que par opposition. Il n'y a pas peut-être une seule de ses vues doctrinales qui soit le fruit d'une étude directe et indépendante des questions et des faits; la plupart ne sont que la contre-partie pure et simple des théories et des pratiques en crédit de son temps. Sa doctrine dut en partie son succès à l'extrême simplicité de ses principes, et à l'apparente facilité qu'elle introduisait dans la pratique. C'avait été là aussi le secret de la grande vogue du brownisme. Elle eut encore pour adjuvant, dans son rapide élan de propagation, son caractère libéral et réformateur. L'auteur la donnait comme une protestation de l'esprit moderne contre l'esprit ancien. Il la mit sous la protection des idées et des passions politiques, et associa sa fortune à celle des plus chères espérances de la nation. Elle devint une des formes sous lesquelles se manifestait l'esprit de liberté, de progrès, d'hostilité au passé. L'embrasser, c'était faire acte de libéralisme, d'indépendance, de lumières ; la combattre, c'était se ranger sous la bannière de l'obscurantisme, du jésuitisme, du parti rétrograde. Ainsi présentée comme moyen d'opposition, elle fut un peu portée sur les épaules de tout le monde.

Mais il faut aussi ajouter que sa valeur, comme instrument critique, était grande, et que son inventeur

maniait cet instrument avec une vigueur sans égale. L'édifice de la médecine française, tel que l'avait construit ou restauré Pinel, ne pouvait opposer une sérieuse résistance à une attaque régulière. Il y avait, sans doute, dans le corps médical d'alors de grandes lumières et un fonds de connaissances pratiques auxquelles la doctrine physiologique n'a que très-peu ajouté. Mais la science médicale manquait de lien systématique entre ses diverses parties, composée comme elle était de matériaux en partie usés, de diverses dates et de diverse nature. On en sentait les défauts sans savoir ou sans oser y porter la main. La réforme décisive que Bichat avait accomplie en anatomie et en physiologie devait " logiquement s'accomplir aussi dans la pathologie et la thérapeutique. Pinel l'avait essayé, mais timidement et sous les formes indécises d'un compromis. Broussais, qu'aucun lien d'éducation scientifique ou de position professionnelle ne retenait, se posa résolument comme le représentant du génie médical du siècle. Lorsque tous les esprits flottaient, égarés et vacillants, entre des croyances épuisées, il proposa hardiment une solution ; et cette solution fut aussitôt acceptée, non point tant parce qu'elle était bonne que parce qu'elle était une solution.

Aussi cette doctrine eut de la puissance, parce que, malgré son insuffisance, elle avait cette généralité philosophique qui fixe et coordonne les idées. Elle intéressait les principes mêmes de la science et non plus des détails secondaires de la pratique. Elle était exposée soUs des formes arrêtées, avec un appareil dogmatique

imposant. La simplicité et la régularité de sa construction offraient cette spéciosité logique qui, par son accord extérieur avec les lois de la raison, fait la fortune de tant de systèmes. Elle semblait ainsi réaliser cet idéal de science exacte, auquel aspire sans cesse la médecine, et dont, malgré tant de déceptions, elle se laisse de temps en temps leurrer par quelque nouvel adepte.

Ce qui reste des principes constitutifs du physiologisme, il serait difficile de le déterminer maintenant. C'est par le nombre, Tétendue, la variété des applications qu'une doctrine révèle sa portée et sa valeur. Les grands systèmes qui marquent les principales époques du développement doctrinal de la médecine ont provoqué des travaux importants dans toutes les directions, ont enfanté des œuvres durables. Les grands chefs d'école ont eu des disciples qui sont devenus et sont restés des maîtres. L'école physiologique a été assez stérile sous ce double rapport. Elle n'a produit ni un homme, ni un livre. Les disciples n'ont été que des agents passifs, obéissant au mot d'ordre du chef, les livres des répétitions ou des commentaires serviles de ceux du maître. Broussais remplit à lui seul son règne, qui fut court, mais violent. Son école a fini avec lui.

Broussais avait, comme caractère et comme esprit, quelques belles parties fort gâtées par d'autres. Ses contemporains ont eu beaucoup à souffrir des prétentions excessives de son amour-propre, de son humeur envahissante et tyrannique et de l'intempérance de ses paroles. Profondément convaincu, il ne comprenait pas la contradiction, et la souffrait encore moins; une

fois établi dans une idée, il la soutenait avec une sorte de furie aveugle, per fas et nefas, disposé, du reste, à soutenir avec le même emportement le contraire, sans s'inquiéter le moins du monde de la contradiction. C'est ainsi qu'après avoir combattu, dans tous ses écrits antérieurs à 1832, la phrénologie avec une ardeur extrême, et professé une doctrine psycho-physiologique empruntée à Cabanis et à Bichat, diamétralement opposée, il fit tout à coup volte-face, et, sans transition, se mit à prêcher, avec le zèle intolérant et la crédulité enfantine d'un nouveau converti, Gall et son système. De maître il se fit disciple; et de même qu'il avait été un maître absolu, il fut un disciple fanatique. Sur la fin de sa carrière, il penchait vers l'homéopathie; et s'il eût vécu encore quelques années, peut-être seraitil devenu le patron d Hahnemann, comme il l'était de Gall. Ce qui le déterminait dans ces revirements, c'était moins la conviction raisonnée de la valeur intrinsèque et de la vérité des doctrines qu'il épousait, que leur emploi comme instrument de guerre et d'attaque contre d'autres doctrines qui lui étaient particulièrement antipathiques. Dans ce but tout lui était bon. Il se servit du matérialisme phrénologique contre le spiritualisme des psychologues de la Sorbonne et de l'Académie des sciences morales et politiques; avec l'homéopathie il aurait pu recommencer, avec des forces fraîches et sur un nouveau terrain, sa campagne contre ce qu'Hahnemann et lui appelaient la vieille médecine. Par l'un il pouvait guerroyer avec les philosophes, par l'autre avec les médecins. Il est cependant juste de dire que

cet homme si querelleur, si irascible, si impérieux, si violent, n'était tel qu'en matière de science et de spéculation. Hors de là, et dans le cercle des relations privées, Broussais était d'une simplicité, d'une douceur, d'une facilité pleines de charme. Il était sensible, compatissant, charitable, en même temps que fier et courageux. Le cœur valait certainement mieux que la tète (1). Ces qualités, par malheur, ne pouvaient être connues et appréciées que dans une sphère très-étroite, tandis que ses facultés moins aimables s'exercèrent sur le plus vaste théâtre.

Comme praticien, Broussais ne paraît pas avoir fait preuve d'un talent supérieur et d'une habileté exceptionnelle. Ses préoccupations systématiques ont dû inévitablement l'égarer, plus que le servir, au lit du

(1) 11 y a quelques faits daus la vie de Broussais et certains trails dans ses écrits qu'on trouvera au moins fort singuliers. C'est ainsi que, pour expliquer l'état mental, selon lui tout à fait anormal, que suppose la croyance à une âme spirituelle, distincte du corps, il prétendait très-sérieusement, dans son livre de l'Irritation et de la folie, que les psychologistes (MM. Jouffroy, Cousin, Damiron, etc.) étaient porteurs d'une cérébrite chronique. Dans son ive vol. de YExamen (3e édit.), il explique également par un vice congénial d'organisation cérébrale, l'opposition faite à sa doctrine par Laënnec, Dance, Ollivier d'Angers, MM. Louis, Gendrin, Andral, Calmeil. Il disait aussi avoir constaté que l'organe phrénologique de la Ruse tendait à prendre un développement extraordinaire dans la génération contemporaine, et il expliquait par là les embûches dressées de toutes parts contre la phrénologie et la médecine physiologique. Enfin il fil annoncer, non moins sérieusement, dans le Journal de Phrénologie, que son crâne avait acquis un accroissement de 2 à 3 lignes, sous l'influence de l'énorme travail intellectuel auquel il s'était livré dans ses méditations philosophiques.

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