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malade, surtout dans son hôpital, où les traitements étaient des expériences et les faits cliniques des textes pour l'exposition de la doctrine. Quoique un peu moins exclusif, dit-on, dans la pratique privée, ses confrères ne recouraient que rarement à ses lumières. Il ne jouissait peut-être pas non plus dans le monde de cette confiance instinctive qu'obtiennent des médecins de bien moindre renom. L'excessive 'pénurie de sa thérapeutique , bornée aux évacuations sanguines et aux délayants, ne satisfaisait ni aux indications les mieux établies dans une foule de cas, ni au goût des malades qui sont naturellement polypharmaques. On sait que le hasard le servit assez mal dans sa pratique publique, et que, dans diverses occasions, le nécrologe authentique de son service donna un sévère démenti à d'imprudentes allégations de succès imaginaires (1). Il se peut que Broussais ait été lui-même dans l'illusion à l'égard de ces résultats. On croit si complaisamment à la réalité des choses qu'une vive persuasion fait considérer comme immanquables ! Mais tout le monde n'interpréta pas ainsi son erreur. Le coup porté au médecin par ces révélations atteignit aussi un peu l'homme; et la suspicion où tomba sa parole précipita et consomma le discrédit de sa doctrine. Comme professeur, Broussais eût été fort médiocre,
(1) Voir, pour l'histoire de cet incident, la Revue médicale, mars et juillet (1827), et l'écrit intitulé : Examen de la doctrine physiologique, appliquée à l'élude et au traitement du choléra morbus, par les principaux rédacteurs de la Gazette médicale, 8°, 1832. Préface, passim.
s'il n'avait possédé la qualité essentielle de l'orateur, recommandée par Cicéron, l'action. Son élocution était lourde, embarrassée, confuse et triviale. Il débitait péniblement ce qu'il savait le mieux. Et pourtant ses leçons ont attiré, captivé, enthousiasmé, exalté la jeunesse des écoles. Par quel moyen? Par un seul, mais qui est infaillible, la passion. Personne n'a mieuxaccentué une parole de dédain, fait vibrer un sarcasme et dardé une invective. Il y avait dans le rhythme et le timbre de sa voix une puissance d'expression indicible. Un feu intérieur animait et colorait toutes ses paroles. Quand ce feu n'a plus rien eu à dévorer, Broussais a perdu toute sa force. Ses cours à la Faculté et ses leçons de phrénologie n'ont été que les justes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. Du reste, il ne fut jamais, pas plus à la Faculté qu'au Val-de-Grâce, un véritable professeur. Sa forme était l'antipode de la méthode didactique. Il disputait, querellait, déclamait, raillait ou fulminait sans cesse. C'était un orateur populaire, un tribun, un polémiste, et non un maître qui expose, explique et démontre.
Les livres de Broussais sont, comme étaient ses discours, presque entièrement polémiques, et offrent les mêmes qualités et les mêmes défauts. Il écrivait absolument comme il parlait, sans plus de précaution, d'étude, de méthode, de circonspection et de mesure. Aucun écrivain n'a mieux justifié le mot que le style est l'homme même. Le sien est en effet essentiellement personnel. Il ne faut y chercher ni élaboration littéraire, ni aucune de ces qualités de forme des écrivains
polis par l'étude des modèles. Il n'y a ni art, ni rhétorique, ni traces de procédés d'aucune sorte. Comme Bichat, Broussais avait passé sa vie dans les hôpitaux ou dans les camps ; mais il n'avait pas cette brillante imagination d'artiste et ce sentiment du beau, cette délicatesse d'esprit et de goût qui, chez Bichat, triomphèrent du prosaïsme de l'éducation et des habitudes. Aussi, dans les meilleures pages de Broussais , on trouve toujours quelque chose de cru, d'inculte et d'inachevé. La forme en est saillante, vive et tout à fait libre; mais dure, incorrecte, inégale. On y sent percer partout son individualité profondément originale et tranchée. Soit qu'il décrive, soit qu'il raconte, soit qu'il argumente, il est toujours lui et jamais que lui. Ses écrits sont principalement remarquables par l'absence de toute prétention, comme de toute qualité, littéraire proprement dite. L'homme y prime partout et toujours l'écrivain.
Le plus remarquable, sans contredit, de ces ouvrages, est I'Examen de la doctrine médicale généralement adoptée (1). C'est là qu'apparaît Broussais tout entier, dans toute la vigueur de sa personnalité morale et scientifique ; c'est dans ce manifeste qu'il établit, proclame et justifie sa mission et son droit. L'Examen pro-
(I) Il faut entendre les premières éditions de 1816, 1 vol. in-8<\ et 1821, 2 vol. in-8; car, dans la dernière, de 1829-1834, en 4 volumes, l'ouvrage a perdu en grande partie, par l'allongement de son l'Ire et l'agrandissement dU plan, l'originalité d'idées et de forme qui fit son succès. Il est devenu u> sorte d'histoire delà médecine, travail pour lequel Broussais ne possédait ni l'érudition, ni retendue et l'impartialité d'esprit, nile genre de talent nécessaires.
BROUSSAIS. M)l
(luisît, on médecine, dans les esprits en 1 si 6, la même
secousse que la fameuse brochure de Sieyès, Qu'est-ce que le tiers éfat? en S(.). Ce fut un 89 médical. Les autres livres de Broussais ne sont guère que le développement, le commentaire, la défense des idées exposées dans le grand pamphlet de 181(5. Produits d'un système, ils en ont partagé le sort. Soutenus et portés à l'époque de leur publication par la renommée de l'auteur et par l'impulsion générale des esprits dans le sons des innovations, ils furent complètement déprécies dès qu'arriva la réaction. Toujours intéressants comme documents de l'histoire de la médecine dans ce siècle, ils sont presque sans valeur comme sources d'instruction positive, théorique ou pratique. Ils ne figurent pas, comme ceux d'un Stahl, d'un Sydenham, d'un Stoll, d'un Morgagni, d'un P. Frank, d'un Laënnec. dans la bibliothèque classique du médecin. On y chercherait en vain, en effet, la science solide, l'observation sincère , l'expérience lumineuse , la droiture scientifique, la gravité et l'autorité magistrales de ces grands praticiens, ils pourront être relus, mais ils ne seront pas consultés.
Broussais, en définitive, a été, en médecine, un 'puissant agitateur plutôt qu'un grand réformateur, un chef d'insurrection dans la science plutôt qu'un organisateur. Très-fort dans la critique, il faillit en grande partie à sa tâche dans la reconstruction. C'était une grande idée de dériver la pathologie de la physiologie; mais il n'en comprit pas bien lui-même toute la portée, et il la stérilisa par sa mesquine for-
mule de l'irritation, reproduction déguisée de l'incitabilité de Brown, à laquelle il prétendit, par une généralisation des plus arbitraires , ramener tous les phénomènes de la vie qui la débordent de toutes parts. Broussais était tout entier dans ce système, qui était assez étroit. Ce système était la borne et la mesure de son esprit. De là. comme penseur et théoricien, son infériorité relative, si on le compare à la plupart des auteurs des principaux systèmes qui ont régné depuis deux siècles en médecine, à Boërhaave, à Stoll, à Fréd. Hoffmann, à Cullen, à Barthez. C'est, en effet, le propre du génie d'être supérieur à ses propres œuvres. Des disciples intéressés à l'éclat d'une gloire dont ils avaient reçu quelques rayons, ont pu dire, sur sa tombe ou devant sa statue (1), que Broussais fut un grand homme, un géant. Ces mots d'enflure, comme les appelle Pascal, la postérité ne les répétera pas.
Cependant la gloire, ainsi que l'a dit un éloquent écrivain (2), n'a jamais tort ; il ne s agit que d'en retrouver les titres. Les titres de celle de Broussais ne conserveront pas probablement dans l'avenir la valeur qu'ont paru leur accorder ses contemporains. Il en est un néanmoins qui ne lui sera jamais contesté : c'est d'avoir entrepris, avec la vive conscience de la nécessité et de l'importance de l'œuvre, une critique régulière des principes de la médecine, considérée comme science et comme art, et d'avoir essayé d'élever l'édifice
(i) V. les discours prononcés lors de l'inauguration de la statue de Broussais au Val-de-Gràce, en août 1841. 2) M- Cousin, à propos d'Abélard.
médical sur une base rationnelle. Sans doute il n'apporta pas à ce travail l'indépendance, la profondeur, rétendue d'esprit et la somme de savoir historique et scientifique qu'il réclamait. Il lui manqua surtout l'intelligence philosophiqne ; et il arriva de là que son plan d'investigation, qu'il avait conçu vaguement dans sa grandeur par une sorte d'instinct, se réduisit trop souvent dans l'exécution aux mesquines proportions d'une hostilité tracassière et passionnée contre tout ce qui ne s'ajustait pas à la courte mesure de son propre système. Il rapetissa ainsi sa mission réformatrice en la concentrant dans cet étroit horizon. Mais, bien que cet insuffisant instrument de critique se soit brisé assez vite entre ses propres mains, bien qu'aucune des propositions dogmatiques de sa doctrine n'ait pu se soutenir, bien que la plupart des idées qu'il avait particulièrement combattues et un moment renversées (l'humorisme, la spécificité, les diathèses, l'essentialité, etc.), aient reparu dans le Credo médical, il ne faudrait pas croire que son passage dans la science n'ait pas laissé de traces. Ce qu'il avait abattu a été relevé, il est vrai, mais pas entièrement ni sous les mêmes formes. La vieille médecine s'est reconstituée, mais non le vieil esprit médical. L'hiatus que Broussais a établi entre le passé et l'avenir de la science subsiste. La protestation formulée dans Y Examen se continue au nom d'autres principes, en vue d'autres résultats, par d'autres méthodes, avec d'autres éléments. C'est au cri poussé par Broussais que s'est produite cette longue agitation qu'on peut, si l'on veut, consi-
dérer comme une anarchie, mais qui n'en révèle pas moins Ja puissance de l'idée qui l'entretient et de l'esprit qui lança cette idée. Si donc Broussais n'est pas resté un grand chef d'école, il fut certainement un puissant chef de parti, et il sera toujours dans l'histoire, à ce titre, un nom justement fameux, sinon un grand nom.
CHERVIN (1).
Il est des hommes dont la valeur ne se révèle qu'à l'instant où ils ne sont plus. Ignorés et presque oubliés pendant leur vie, ils ne se font remarquer qu'en tombant. D'autres, au contraire, entourés de bruit, d'éclat et de tous les semblants de la gloire, disparaissent sans qu'on s'en aperçoive, comme des personnages de théâtre dont on ne s'inquiète plus après la pièce. Si l'on cherche la raison de ces fortunes si diverses, on trouvera que c'est surtout aux qualités du caractère, à la valeur morale, à la grandeur de l'âme et des sentiments que s'attachent de préférence les sympathies, l'estime et le respect des hommes, tandis que les dons
(I) Le docteur Chervin mourut en août 1843 à Bourbonne-les- Bains. Frappé dix-huit mois avant d'une grave atteinte d'apoplexie, dont il s'était relevé, grâce à la force de sa constitution et à la fermeté de son âme, il succomba à une affection du cœur déjà ancienne. Le récit de sa mort, transmis à l'Académie dans une lettre écrite par un honorable confrère de Bourbonne, qui avait assisté à ses derniers moments, la lecture du testament qu'il avait rédigé de sa main, et qui contenait des révélations à la fois si nobles et si touchantes, portèrent dans tous les cœurs une tendre et respectueuse émotion. Ces témoignages d'intérêt eurent bientôt franchi l'enceinte de l'Académie et du corps médical. Le pays lui-même s'y associa. C'est peu de jours après la mort de Chervin que fut écrite cette courte Notice nécrologique.
cle l'esprit, le talent, la science, quel que soit leur éclat,
n'obtiennent d'eux qu'une admiration superficielle et éphémère; ils battent des mains et passent. Ce que le peuple, et par le peuple il faut entendre la masse humaine, comprend, sent, admire et aime par-dessus tout, c'est le dévouement, le sacrifice. Mais il est de la nature de ces vertus de n'être reconnues qu'au dernier moment, alors qu'elles ont fourni toute leur carrière. On n'en tient pas compte tant qu'il leur reste quelque chose à accomplir. Chervin était une de ces âmes d'élite. Sa vie entière n'a été qu'une longue épreuve noblement subie, en vue d'un but d'utilité universelle. Ce but, il le choisit avec pleine conscience de son importance et de ses difficultés; il le poursuivit avec une constance et une activité infatigables, sans jamais faiblir un instant ni regarder en arrière ; il s'y voua tout entier corps et biens, et c'est l'œil fixé sur ce pôle invariable dont il s'approchait toujours qu'il a rendu le dernier soupir. En échange de tant de labeurs, de dangers, de déceptions et de privations, il ne demandait pas même ces applaudissements que la foule jette quelquefois sur le passage de ceux qui travaillent pour elle, et qui trop souvent s'arrêtent en chemin pour en savourer le charme enivrant. Dévoué tout entier à sa cause, il ne se considérait guère que comme le soldat d'une idée, pour laquelle il importait peu que tel ou tel homme fût sacrifié , pourvu qu'elle triomphât. Chervin a eu la passion de la vérité, il l'a poussée jusqu'au fanatisme, et même il a pu aller quelquefois, à. ce qu'on dit, jusqu'à mentir pour elle.
Pendant le cours de sa longue lutte, les résistances, les dédains, les sarcasmes ironiques ne lui ont pas manqué. Il a été, lui aussi, après tant d'autres généreux pionniers de la vérité, traité de rêveur, d'esprit exclusif et entêté, de brouillon importun. De prétendus sages, dont l'espèce abonde, se moquaient de ce qu'ils appelaient sa chimère, et lui conseillaient, comme à un malade, le repos et les distractions, ou, comme à un jeune homme dérangé, le soin de ses affaires et la prévoyance de l'avenir. Mais Chervin était un de ces hommes qu'un instinct, plus puissant et plus sûr que les calculs de la raison et de la prudence vulgaires, pousse et soutient dans une ligne invariable, et qu'on croit aveugles parce qu'ils voient autre chose que ce que voient les autres, et qu'ils ne regardent que cela. Son esprit resta toujours aussi inaccessible au doute que son âme au découragement, et il est mort à la peine dans la plénitude de sa foi scientifique et avec la certitude parfaite du triomphe prochain de ses opinions. C'est cette noble et forte nature morale, cette passion désintéressée du vrai et du bien, cette vigueur et cette constance d'âme qui ont provoqué une manifestation si sincère, si vive et si universelle des regrets publics à la nouvelle de la mort de Chervin. Chacun a senti qu'on venait de voir s'éteindre en lui quelque chose de plus excellent et de plus rare qu'un médecin habile et instruit. Comme science, comme talent, comme esprit, Chervin ne saurait sans doute être placé aux premiers rangs parmi ses contemporains. ïl n'avait d'ailleurs ni fortune, ni places, ni honneurs, rien
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de ce qui signale le mérite ou en tient lieu dans l'opinion. L'hommage qu'on lui rend aujourd'hui a donc pour objet l'homme plutôt que le savant; et, s'il est si général, c'est que l'autorité d'un beau caractère est plus immédiatement et plus clairement sentie et impose plus que celle de l'esprit, et qu'en outre, dans certaines régions de la société pensante et cultivée, on aime mieux avoir à louer les vertus d'un contemporain que sa science et ses travaux.
La vie de Chervin se résume tout entière dans ses travaux sur la fièvre jaune. C'est dans la solution du problème de la contagion ou de la non-contagion de cette maladie, principalement dans son rapport avec les lois sanitaires, qu'il a épuisé toute l'activité de son esprit. Sa carrière scientifique ne commence véritablement qu'en 181-4, année où, déjà fixé sur le but qu'il devait poursuivre jusqu'à sa mort, il part pour le nouveau monde avec le projet d'étudier les maladies de ces climats, et particulièrement la fièvre jaune, et de recueillir des faits propres à éclairer l'opinion sur le mode de propagation de cette affection et sur la valeur des règlements sanitaires. Il passe huit années consécutives dans ces régions; il y explore, pour ainsi dire, pas à pas tout l'immense littoral des États-Unis, sur une ligne de plus de 37 degrés de latitude ou d'environ 900 lieues, toutes les colonies anglaises, françaises, hollandaises, danoises, suédoises et espagnoles, la Guyane et les Antilles; il se livre à chacune de ces stations à une enquête en forme, visite toutes les localités, en étudie la topographie et toutes les particula-
rites climatériques, hygiéniques et autres, y traee sur les lieux l'histoire des épidémies qui ont régné, recueille les témoignages écrits des autorités, des médecins, des administrateurs sur toutes les circonstances de lieu, de temps, de personnes qui ont précédé, accompagné et suivi l'explosion de la fièvre jaune, procédant dans ces recherches avec le soin minutieux des détails qu'on mettrait dans l'instruction d'un procès criminel. Il consulte l'opinion des praticiens de chaque pays, en obtient des réponses écrites et motivées, et ces attestations, certificats et pièces de toute nature, il les fait authentifier dans les formes légales pour que les éléments de son enquête ne soient pas argués de faux ou d'altération et frappés de nullité. Chemin faisant, il pratique lui-même; il étudie directement la maladie, objet de ses recherches, sous toutes les formes de gravité et de symptômes qu'elle peut revêtir par suite des circonstances variables des saisons et des localités, ainsi que les méthodes de traitement employées par les médecins du pays. Après cet immense travail, dont le détail étonne l'imagination, et qui ne put être accompli qu'au travers de difficultés matérielles et morales sans nombre, Chervin se trouva en possession de plus de six cents documents relatifs à l'histoire de la fièvre jaune dans les îles et sur le continent d'Amérique. Satisfait des résultats de sa tournée, il revint en Europe en 1822 pour utiliser ces matériaux et faire participer ses compatriotes au fruit de ses fatigues. A peine arrivé en France, il y trouve tous les esprits en émoi a l'occasion de la terrible épidémie d<> fiowp
jaune qui venait, il y avait à peine quelques mois, rfd ravager Barcelone et d'autres contrées de l'Espagne. La
terreur de ce fléau, dont le foyer était placé si près, était vive et générale. On ne parlait que des moyens d'en arrêter la marche. Le gouvernement avait envoyé en Espagne, pour observer la maladie, une commission composée de médecins distingués (MM. Pariset, Bally, François, etc.), qui est restée célèbre par la mort de Mazet, le plus jeune de ses membres. L'enquête faite par cette commission était décidément favorable aux idées de contagion; et le gouvernement, influencé par cette autorité scientifique, conforme aux opinions populaires, proposait aux Chambres de nouvelles mesures sanitaires (loi du 3 mars 1822). Chervin, dont les idées sur ce point étaient diamétralement contraires à celles de la commission, et qui croyait avoir entre les mains des preuves irréfragables en faveur de sa propre manière de voir, jugea le moment favorable pour intervenir dans ce grand débat. Cependant, fidèle à ses principes de tout voir par luimême, il ne crut pas devoir se contenter des lumières et de l'expérience qu'il venait d'acquérir dans ses huit années de recherches en Amérique. Il partit donc immédiatement pour FEspagne, résolu d'y procéder à une enquête analogue à celle qu'il avait exécutée dans le nouveau monde. Il y resta trois années; il visita tous les pays envahis par les épidémies, d'une part depuis Cordoue jusqu'à Cadix, et d'autre part depuis Ayamonte jusqu'à Barcelone et ses environs. Le résultat de ce voyage fut encore une abon-
dante récolte de documents du genre de ceux qu'il avait si péniblement rassemblés en Amérique. Il revint en France avec ces matériaux en 1825.
' A peine de retour en France, il adressa une pétition à la Chambre des députés, dans laquelle il demandait qu'on suspendît l'achèvement des nouveaux établissements sanitaires décrétés par la loi de mars 1822. Cette pétition, étant arrivée à la fin de la session, ne fut pas rapportée. Il la présenta de nouveau en 1826, dès l'ouverture de la session. Elle fut renvoyée, non sans opposition, au ministre de l'intérieur, avec invitation d'examiner les nombreuses pièces à l'appui qui l'accompagnaient. Le 5 avril, n'ayant reçu aucune réponse du ministre, Chervin écrivit à M. de Corbière pour le prier de nommer une commission spéciale qui serait chargée d'examiner les documents présentés par lui à la Chambre, et de décider si ces documents étaient de nature à motiver V ajournement de la construction des lazarets destinés à nous préserver de la fièvre jaune. Il soumettait en même temps quelques vues sur la composition de cette commission. Le ministre, tout en accueillant l'idée d'un examen de ces documents dans le but indiqué par lui, n'adopta pas son opinion sur la composition de la commission, et investit de cette tâche l'Académie royale de médecine. L'Académie nomma une commission de neuf membres, des plus considérables de la compagnie, pour examiner les documents et s'expliquer sur les conclusions qu'on en pouvait tirer relativement à l'opportunité des mesures sanitaires. Neuf autres médecins, choisis
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parmi les membres adjoints de la compagnie, furent postérieurement associés aux premiers pour faciliter et hâter le travail. Ce travail dura onze mois, et ce ne fut que le 15 mai 1827 que le rapport de la commission fut lu par Coutanceau. Les conclusions de ce rapport, délibérées à l'unanimité, exprimaient l'opinion que les pièces présentées par le docteur Chervin étaient de nature à faire suspendre la formation des lazarets projetés. Des débats violents suivirent ce rapport. Les conclusions avaient le double défaut d'être contraires à l'opinion et aux projets du gouvernement, et d'être une sorte de réfutation des idées précédemment soutenues par la commission de Barcelone, dont les membres étaient de l'Académie. Des influences politiques et personnelles intervinrent. L'impression du rapport fut ajournée. Plus tard, la volonté du gouvernement s'étant nettement prononcée par une lettre ministérielle qui interprétait dans un sens nouveau le but de l'enquête demandée à l'Académie, la commission, contre toute évidence, et malgré un rapport de M. Double sur la position de la question, consentit à modifier ses conclusions dans le sens indiqué par l'autorité. On y supprima donc tout ce qui avait trait à la question des lazarets, c'est-à-dire au seul point véritablement important, et on les réduisit à des éloges généraux des travaux du docteur Chervin et à une sorte de profession de foi sur la non -contagion de la fièvre jaune. On ne peut nier que ce ne fût là un acte d'autorité tout à fait arbitraire et auquel l'Académie, alors bien jeune encore, il est vrai, eut tort de se sou-
il 2 FRAGMENTS BIOGRAPHIQUES.
mettre. Elle ne garda pas, dans cette occasion, son indépendance scientifique. Chervin réclama contre cet abus de pouvoir avec convenance et dignité (1). Ce rapport, ainsi modifié, fut imprimé et publié en juillet 1828, et donna lieu à divers écrits polémiques.
Pendant que cette polémique sur la fièvre jaune se poursuivait avec tant d'ardeur à Paris, la maladie ellemême sévissait à Gibraltar. A la première nouvelle de cette invasion, Chervin, qui était aussi prompt à payer de sa personne que de sa plume , demanda sur-lechamp au gouvernement la faveur d'être envoyé à Gibraltar, priant en même temps le ministre, si sa proposition était agréée, de lui adjoindre un médecin dont l'opinion serait opposée à la sienne, c'est-à-dire favorable à l'origine exotique et à la contagion. Sa demande fut acceptée ; mais au lieu d'un compagnon, on lui en donna deux, M. Trousseau, nommé par le ministre, et M. Louis, nommé par l'Académie. Ils arrivèrent à Gibraltar le 20 novembre 1828. Leur travail commun, consistant uniquement en documents de faits, a été publié en 1830 (2).
Depuis 1830, Chervin ne cessa de prendre part à toutes les discussions qui intéressaient de près ou de loin la question de la fièvre jaune et des lois sanitaires. Dans ces dernières années, lxVcadémie de médecine, dont il fut nommé membre en 1832, a retenti souvent
(1) Examen des principes de l'administration en matière sanitaire, 1827. : Discours préliminaire.)
(2) Documents recueillis par la commission médicale française envoyée à Gibraltar pour observer la fièvre jaune. Paris, 1880 ; 2 vol. in-8.