CRITIQUE DF.S FAITS DITS SI KN.VII MIS
tervention de causes hyperphysiqu.es dans la production d'un phénomène ou événement quelconque est à priori formellement exclue du domaine de la science, et le principe opposé, c'est-à-dire l'idée de l'enchaînement indissoluble des causes et des effets dans le temps et dans l'espace, est devenu le postulat fondamental de toute explication des faits de la nature et de l'histoire. La prépondérance logique de ce principe s'est surtout révélée dans les immenses travaux de la théologie allemande depuis un demi-siècle, travaux qui ont en grande partie pour objet l'interprétation rationnelle de toute la portion miraculeuse ou surnaturelle des récits bibliques. On sait quels terribles effets rétroactifs a eus cette exégèse sur l'histoire en général et sur l'histoire sacrée en particulier. De la discussion de certains récits isolés de la Bible que la science ne pouvait plus accepter sous leur ancienne forme, on en est venu à examiner les fondements mêmes de tout le système historique, mosaïque et évangélique, et à chercher une règle de critique suffisante pour fournir une explication naturelle des faits, sans cependant leur ôter toute signification religieuse. D'autres, plus hardis, ont élevé le problème à sa plus haute généralité, en l'étendant à l'histoire entière des religions et des croyances de tous les peuples et de tous les temps, et l'interprétation du surnaturalisme chrétien n'a plus été qu'un cas particulier de la question. Tout ce travail critique est fondé sur ce principe que les faits représentés dans toutes les histoires sacrées comme surnaturels, c'est-à-dire comme produits par l'intervention directe et immé-
lUC PHILOSOPHIE MÉDICALE.
diate de puissances hyper-physiques et réalisés hors de toutes les conditions qui règlent l'ordre et la suite des phénomènes de l'univers (par exemple, les métamorphoses, les résurrections, les apparitions de morts ou d'êtres célestes et infernaux, la transmutation des substances, etc.) n'ayant pu se passer comme ils sont racontés, il y a nécessité de les expliquer autrement. L'élimination préalable de tout élément surnaturel est donc la condition négative impliquée à priori dans tout système rationnel d'exégèse historique. C'est là le point de départ commun des théologiens dont nous parlions, et le sujet principal de leur opposition aux orthodoxes purs. Ceux-ci prétendent que ce principe de critique est arbitraire, en ce sens qu'il pose, sans preuves, ce qui est précisément en question, à savoir l'impossibilité du Surnaturel. Sans vouloir apprécier ici la valeur théorique de ces divers points de vue, on peut remarquer que si les orthodoxes paraissent, en principe, autorisés, sinon à nier, du moins à discuter la nécessité logique de la condition réclamée par les rationalistes, ils se trouvent eux-mêmes dans un grand embarras, lorsqu'ils veulent traiter la question dans leur propre manière de voir. En s'engageant, en effet, à conserver l'élément surnaturel dans l'histoire religieuse chrétienne, ils ont à expliquer pourquoi ils ne le maintiennent pas dans les autres religions; et on leur reproche l'inconséquence de leur méthode critique qui se sert tacitement du principe rationnel pour l'interprétation des antiques mythologies et refuse de l'appliquer aux faits du même genre appartenant au supernatura-
lisme biblique. Il y a là évidemment pour la théologie orthodoxe un mauvais pas dont il ne paraît point qu'elle puisse se tirer de sitôt.
Mais d'un autre coté, si le principe rationaliste a l'avantage de chasser à l'instant de la nature et de l'histoire, comme par un coup de baguette, toutes ces représentations fantastiques, il s'impose en même temps et par cela même l'obligation de montrer derrière cette toile peinte de théâtre le spectacle du monde réel. Or, celte tâche n'est pas facile. Démêler d'une manière précise, rigoureuse, dans ces sorles de faits, à quelque genre de merveilleux qu'ils appartiennent, les éléments divers qui leur donnent la forme sous laquelle ils ont apparu aux yeux des contemporains, déterminer ce qui, dans un événement quelconque de cette nature, s'est réellement passé, soit matériellement dans les circonstances extérieures, soit psychologiquement dans l'esprit des acteurs, des spectateurs et des narrateurs, c'est un des nœuds gordiens les plus embrouillés de la philosophie de l'histoire. Prenons un exe nple :
Nu ma Pompilius, second roi de Home, retiré dans une grotte près de la ville, avait des communications avec une divinité champêtre qui lui apparaissait de temps en temps et lui enseignait plusieurs choses importantes sur le gouvernement et sur le culte des dieux. Voilà le récit orthodoxe. Que s'est-il passé? — Rien de plus simple, dit un critique. C'est un conte fait à plaisir par Numa pour donner plus d'autorité à ses réformes politiques. — Un second arrive et dit : Ce
n'est pas cela. La nymphe Egérie est une simple allégorie, une expression métaphorique dont s'est servi Numa pour dire que tout le bienfait de ses institutions devait être rapporté aux dieux. Un troisième survient : — Numa était un mage, un habile thaumaturge; il avait disposé dans sa grotte un mannequin habillé en nymphe, qui, adroitement montré de temps à autre aux paysans qui passaient à quelque distance dans la campagne et soigneusement caché ensuite, jouait le personnage d'Égérie. A l'Opéra on voit tous les jours de ces prestiges (1). Un quatrième : — Vous calomniez Numa. Il aura eu une rencontre avec une jeune fille dans un bosquet, et, comme on connaissait la piété du roi, on aura dit que c'était une nymphe. Un cinquième : — Numa a dit voir et entendre une Divinité 5 c'était évidemment une hallucination de la vue et de l'ouïe. Nos maisons de fous sont pleines de gens qui ont des apparitions de ce genre. Un sixième : — Numa allait consulter une jeune fille nommée Egérie, qui lui révélait des choses cachées; cette Egérie ne peut avoir été autre chose qu'une somnambule. Vient enfin le mythiste, qui dit : — Vous cherchez à expliquer un fait, c'est peine perdue. 11 n'y a pas de fait; il n'y a pas de grotte, pas de nymphe, pas même de Numa; il n'y a qu'un récit sur Numa; c'est ce récit qu'il faut expliquer et non la chose racontée.
(1) C'est là à peu près le système d'interprétation développé dans tout le livre curieux, ingénieux et savant d'Eusèbe Salverte (des Sciences occultes. Nouvelle édition, avec une introduction par E. Litlré. Paris, 1856 .
Voilà bien des mots pour cette énigme! Quel est le bon?
Les événements dont on peut être spectateur dans une séance de Tabulomancie ou de Somnambulisme sont des espèces de logogriphes de ce genre. La science sommée de s'expliquer sur ces prodiges peut éprouver le même embarras que l'historien philosophe à l'égard des tête-à-tête de Niima avec Egécie, du caillou coupé avec un couteau par l'augure Nsevius en présence de Tarquin et de tout le peuple romain, des bâtons changés en serpents par les magiciens de Pharaon, de l'ascension aérienne de l'enchanteur Simon devant l'empereur Néron, du démon dont Socrate entendait la voix (1). des entretiens de Jeanne d'Arc avec les anges et les archanges Gabriel et Michel et autres êtres célestes, etc., etc. ; c'est-à-dire, elle peut ne pas être en état de déterminer la vraie nature des faits. L\l priori critique qui lui prescrit, en général, de ne pas chercher hors de la nature les causes et conditions de ce qui arrive dans la nature, est tout négatif. Il suffit bien pour l'autoriser à déclarer ce que la chose n'est pas, mais non à dire ce qu'elle est. Or c'est là ce qu'on lui demande et ce qu'on attend d'elle ; c'est là d'ailleurs la seule manière efficace de répondre à la fois à ceux qui la provoquent et à ceux qui l'invoquent et de se satisfaire elle-même. De là les efforts plus ou moins heureux qu'elle a faits de tout temps, mais surtout dans ce dernier siècle, pour s'orienter
l) Voyez l'ouvrage de M. Lélut, le Démon de Socrale, 2« édition. Paris, 1850.
dans ce ténébreux empire du merveilleux. Ces essais d'exégèse laissent pour la plupart beaucoup à désirer. Ils n'apportent pas toujours la lumière qu'ils promettent, comme nous venons de le voir par l'exemple de M. Babinet, et j'en pourrais citer quatre ou cinq autres, et notamment celui de M. Chevreul (1). Mais entre le coup mortel d'une abdication formelle de la raison et l'inconvénient passager de l'insuccès de tel ou tel système d'interprétation, il n'y a pas à balancer. C'est ici le cas du melius anceps quam nullum remedium. Une explication telle quelle vaut toujours mieux qu'une dénégation pure et simple ou qu'une abstention systématique. La science ne doit pas seulement déclarer son droit par une protestation générale, elle doit l'exercer par une intervention active. Sans cela elle court le risque, ainsi que je le disais tout à l'heure, de laisser mettre en doute sa compétence et son autorité, et de faire considérer sa réserve comme un déni de justice ou comme un aveu d'impuissance.
Mais que la science se taise ou parle, que ses solutions soient ou non satisfaisantes, le supernaturalisme n'est nullement autorisé à se prévaloir de son silence ou de ses insuccès pour établir son propre droit. II ne peut, dans aucun cas, être reçu à se proposer lui-même, par voie d'exclusion, comme la seule explication possible des phénomènes; il ne peut pas, quoiqu'il ait hautement affiché dans ces derniers temps cette prétentention, se donner comme une théorie, ni même
fl) Delabagueite divinatoire, du pendule dit explorateur et des tables tournantes, etc. Paris, 1854, in-8.
connue une simple hypothèse scientifique légitime, et se présenter sur le terrain de la science au même titre et sur le même pied que les autres solutions. Il est par son essence même un élément réfractaire à toute combinaison, à tout usage scientifiques, une matière hétérogène que la science ne saurait s'assimiler.
C'est, en effet, suivant la règle de Newton, une condition sine qua non de toute théorie scientifique valable, que les causes assignées aux phénomènes soient elles-mêmes censées placées dans la sphère des choses sensibles et perceptibles, c'est-à-dire qu'elles puissent être l'objet d'une expérience actuelle ou possible. Or l'hypothèse supernaturaliste est la négation même de cette condition; loin d'être une explication des phénomènes, elle n'est explicitement que la déclaration de leur absolue inexplicabilité , puisque l'explication d'un phénomène ne consiste et ne saurait consister qu'à montrer son rapport dans le temps et l'espace avec d'autres phénomènes antérieurs ou concomitants, et c'est précisément sur la non-existence de ce rapport et de tout rapport qu'est fondée l'hypothèse supernaturaliste. Un Esprit, un Démon ou, sous quelque nom qu'on le présente, un être extra-mondain est, par sa conception même, un objet placé hors du champ de nos facultés perceptives et cognitives. Sa présence actuelle et réelle, son intervention causale sur le théâtre des phénomènes, dans la nature, ne sauraient donc, pas plus que son existence en général, nous être directement révélées. Nous sommes par conséquent à jamais réduits, à l'égard d'un tel être, à une ignorance absolue et invincible. Toute affirmation et
toute négation sur son compte est également arbitraire.
Maintenant, si un agent surnaturel n'est pas en soi un objet direct et immédiatd'expérience, et ne peut, même par supposition, jamais le devenir, l'affirmation de son existence et de sa présence intra-mondaines ne peut plus s'appuyer et ne s'appuie, en effet , que sur la nécessité logique de son admission comme seule ressource possible pour l'explication des phénomènes. Mais cette nécessité n'existe pas ; elle ne pourrait être admise qu'autant que l'impossibilité de l'explication naturelle serait préalablement démontrée, et cette démonstration étant elle-même impossible , la conclusion supernaturaliste , qui la suppose , tombe avec ses prémisses.
La position logique du Rationalisme, du Naturisme, la seule que puisse et doive prendre la science pour rester science, est sur ce point inexpugnable. Le droit de considérer à priori comme naturel tout événement, changement, phénomène, enfin tout ce qui tombe sous l'appréhension des sens extérieurs ou du sens intime, est absolu. La causalité naturelle dans tout ce qui arrive et se produit en ce monde doit toujours, jusqu'à preuve du contraire, être présumée. Le supernaturalisme reconnaît lui-même la légitimité de cette présomption, en avouant que la causalité surnaturelle est un cas exceptionnel. C'est donc à lui à montrer les cas qui sortent de la règle, et à prouver qu'ils en sortent véritablement : Negonti incumbil probatio. Mais cette preuve lui est impossible, paire que l'élément surnaturel, substance ou force, ne se manifestant jamais sous une forme et avec des carac-
tères spécifiques propres à révéler directement son essence et son action, et ne pouvant pas par conséquent être montré, le Naturiste peut toujours, et à très-bon droit, refuser de l'admettre, et comme c'est sa présence même et son intervention qui constituent le renversement de l'ordre naturel, le supernaturaliste étant hors d'état de constater cette présence et cette intervention, il n'y a jamais lieu d'affirmer qu'un cas quelconque viole la règle. Ainsi la présomption légale établie par la raison conserve toujours son autorité souveraine, et la restriction jusqu'à preuve du contraire, mise là pour protéger les droits des tiers, s'il s'en présentait, n'est qu'une formule courante de procédure relative à une éventualité hypolhétique qui, en fait, ne se réalise jamais.
Ceci a peut-être besoin d'être éclairci par un exemple.
Une grande croix lumineuse est apparue tout à coup, dit-on, au milieu d'un ciel serein aux yeux d'une foule immense rassemblée pour une cérémonie religieuse. Supposons la réalité objective de l'événement raconté, et tel qu'il est raconté, dans toutes ses circonstances. Cet événement est-il surnaturel, constitue-t-il un miracle? des croyances respectables l'affirment. Des raisonneurs prétendent le prouver. Comment? en alléguant l'impossibilité de la production de ce phénomène par des causes naturelles. Un météore de ce genre, disent-ils , étant sans exemple, et la physique étant incapable de déterminer comment il s'est produit, il ne reste pour toute explication que le fiât d'une volonté et d'une puissance extra-mondaines et hyper-
physiques, c'est-à-dire de Dieu. Mais cette conséquence est évidemment illégitime. De ce que les causes ou conditions physiques du phénomène n'ont pu être déterminées, il ne s'ensuit nullement que ces causes et conditions n'ont pas existé. Leur existence est impliquée dans celle du phénomène lui-même ; elle est donnée en même temps que le phénomène et ne saurait en être séparée que par un acte de violence exercée par la raison contre elle-même, c'està-dire par un suicide. Mais la raison n'est pas dans ce cas-ci — ni dans nul autre — réduite à cette extrémité. La présomption de droit en faveur de la causalité naturelle, dans cette apparition d'un météore ayant la forme d'une croix , ne saurait être infirmée, ni même ébranlée par l'impuissance actuelle de déterminer les conditions physiques, prochaines ou éloignées, de sa production. Cette impuissance d'explication ne conduit logiquement qu'à un aveu d'ignorance de la cause réelle et non à sa négation, et moins encore à la supposition d'une causalité extranaturelle. La causalité extra-naturelle a besoin, en effet, d'être démontrée directement et en elle-même. C'est à celui qui nie la causalité naturelle, toujours présumée en droit dans tout événement, à prouver, dans tel ou tel cas particulier, l'action de la causalité surnaturelle. Neganti incumbit probatio. Mais celle-ci n'étant pas donnée immédiatement dans le phénomène, comment s'assurer de sa présence ? il faudrait pour cela qu'elle se manifestât directement, en son propre et privé nom, qu'elle apparût en quelque sorte
en personne, pour avertir que le fait censé naturel ne l'est pas. Il faudrait donc, pour certifier le caractère miraculeux du fait, un autre miracle. Mais ce second miracle aurait lui-même besoin d'être garanti par un troisième, car la manifestation terrestre du Surnaturel ne pouvant se faire qu'au moyen de représentations sensibles, c'est-à-dire par des phénomènes physiques ou psychiques, ces phénomènes et ces représentations tombent, par cela seul qu'ils ont lieu, dans la sphère des choses censées naturelles et en font partie ; et on irait ainsi à l'infini, sans jamais rencontrer une manifestation telle qu'elle put exprimer en soi et vi propria le Surnaturel, comme tel, et échapper, à ce titre, à toute explication naturelle possible.
Ce n'est, du reste, que pour la forme, qu'on accorde au supernaturalisme, dans le fait de la croix lumineuse, ou dans tout autre du même ordre, ancien ou nouveau, qu'on pourrait citer, l'impossibilité de l'ex plication rationnelle. Cette impossibilité n'est pas absolue, car la supposer telle, serait admettre ce qu'on conteste, l'absolue nécessité logique de l'explication surnaturaliste. Ce n'est qu'un empêchement de fait et non de droit. Le phénomène, quoique actuellement inexpliqué, est toujours présumé explicable, c'est-àdire réductible à quelque loi naturelle; et, en fait, il n'y a pas de phénomène si réfractaire à l'analyse scientifique qui, à la longue, ne se rationalise, ou qui du moins, surtout s'il se répète, ne perde sa merveillosité.
Le premier homme qui vit l'arc-en-ciel (ce fut Noé, à ce qu'on croit), prononça, faute de renseignements
suffisants, que c'était une décoration improvisée par le Tout-Puissant pour réjouir ses yeux après un orage. Cependant, après six à sept mille ans, plus ou moins, un jésuite et archevêque dalmate, Marc-Antoine de Dominis, s'avisa de dire que ce phénomène était un résultat de diverses réflexions et réfractions des rayons du soleil dans les gouttes de pluie, explication qui, adoptée, complétée et démontrée ensuite par Descartes et par Newton, mit fin au prodige. Les éclipses, les comètes, les étoiles filantes, les aurores boréales, les parhélies, le mirage, le feu Saint-Elme, et bien d'autres événements célestes et atmosphériques ont été longtemps et sont encore pour beaucoup de peuples des faits merveilleux. Le tonnerre surtout, en dépit de Yeripuit cœlo fulmen, n'a pas peut-être perdu tout à fait le privilège d'être lancé par Jupiter. Cependant le prestige de ces phénomènes est bien diminué ; ils passent généralement pour aussi naturels que la pluie, la grêle et la neige, et quoique la science soit encore bien arriérée à l'égard de l'explication de beaucoup d'entre eux, on ne songe plus à se prévaloir de ce défaut actuel d'explication pour les placer dans la catégorie des choses absolument inexplicables, c'est-à-dire des miracles. Rien donc de ce qui peut se passer ou être aperçu accidentellement dans les airs n'a plus de titre que ces très-imposants phénomènes séculaires à une origine supra-naturelle et ne doit, sous aucun prétexte, être exclu des domaines de la météorologie et de la physique présentes ou futures.
Le surnaturalisme conclut, on le voit, la surnatura-
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lité de certains faits de l'impossibilité de leur production par des causes naturelles. Il est ainsi la contrepartie de ce qu'on pourrait appeler l'Incrédulfsme systématique, qui de l'impossibilité de ces mêmes faits conclut à leur négation pure et simple. Tel phénomène observé, dit l'un, est contraire aux lois de la nature, donc il est le résultat de causes surnaturelles; tel phénomène, dit l'autre, est contraire aux lois de la nature, donc il n'a pas pu se produire, ni par conséquent être observé. Mais ils font l'un et l'autre un paralogisme : le premier, en admettant qu'un fait observé, c'est-àdire arrivé, peut être contraire aux lois de la nature — car par cela même qu'il est arrivé, il est nécessairement conforme à ces lois; — le second, en niant la réalité du fait en vertu de son opposition à de prétendues lois qu'il ne peut connaître que par les faits mêmes.
On raconte qu'un homme a, en plein jour, en présence de tout le peuple, traversé la Seine, non gelée, à pied sec, en marchant sur l'eau. Le surnaturaliste (s'il y a, par hasard, quelque intérêt religieux en jeu) accepte le témoignage, et arguant de l'impossibilité physique de l'événement, conclut que c'est un miracle. Un philosophe, arguant de cette même impossibilité de l'événement, conclut qu'il n'a pas eu lieu et rejette le témoignage. Mais il peut se présenter un troisième opinant qui dira: Vous êtes tous deux dans l'erreur. Le fait est positivement arrivé, et il n'est pas un miracle. L'homme en question avait à ses pieds certaines semelles à l'aide desquelles il se soutenait et marchait sur l'eau.
Ce troisième opinant représente le rationalisme légitime, qui évite les paralogismes des deux autres hypothèses, d'une part, en supprimant à l'égard de la première, par l'indication de la causalité naturelle, la nécessité du recours au surnaturel, et d'autre part, en rétablissant l'autorité du témoignage par l'élimination de la clause de nullité indûment admise par la seconde.
A la vérité, le rationaliste n'est pas toujours en mesure de mettre ainsi d'accord les deux contendants. Il ne voit pas toujours les semelles. Mais cela ne fait rien. Il suffit à la sûreté de sa position que l'on ne puisse dans aucun cas prouver qu'il n'y en a pas. Tant que cette preuve négative n'est pas faite, la présomption de la causalité naturelle subsiste et oppose incessamment son veto à l'affirmation du surnaturaliste et à la négation de l'incrédule.
La source de ces paralogismes est dans un malentendu sur la nature et la portée du témoignage, relativement aux faits et événements extraordinaires, merveilleux, surnaturels. Sans entrer dans la discussion de cette question, qui me conduirait plus loin que je ne veux aller, il suffit de dire, en général, que le témoignage ne vaut, de même qu'il ne porte, à parler rigoureusement, que sur ce qui a été vu, entendu, immédiatement perçu par les sens du témoin, et que tout ce qui dans le témoignage ne se rapporte pas directement et exclusivement aux circonstances objectives, extérieures et sensibles du fait, est étranger au fait et par conséquent sans valeur dans la détermina-
tion de son authenticité, de sa nature, de ses causes.
Par cette règle, qui est très-sûre, on reconnaît immédiatement que nul homme ne peut être véritablement témoin d'un miracle, comme tel. Le miraculeux, en effet, n'est pas un des éléments sensibles, directement observables d'un fait. Il n'est qu'un phénomène purement subjectif de l'esprit de tel ou tel spectateur et qui peut ne pas se produire dans tel autre. Son affirmation n'exprime qu'un jugement du témoin sur le fait; elle n'est témoignage que par rapport à ce jugement, et non relativement au fait même. Qu'une image de croix lumineuse de telle forme, dimension et couleur, soit subitement apparue dans un certain lieu, à une certaine heure, dans telle région du ciel, à telle hauteur, c'est là un fait à l'égard duquel on peut écouter la déposition de tous ceux qui disent l'avoir observé; mais si ces observateurs affirment, en outre, que cette image a été miraculeusement produite par une puissance surnaturelle, on peut, à bon droit, leur demander d'où ils le savent et comment ils l'ont appris, et rejeter leur dire, car ils ne parlent plus sur ceci en témoins oculaires ou auriculaires; ils ne déposent plus, ils opinent. Leur assertion sur ce point n'autorise donc ni la conclusion du Surnaturaliste qui, sur cette affirmation, déclare que le fait est un miracle, ni celle du Naturiste outré, qui nie le fait parce qu'il serait un miracle.
Le Surnaturel ne paraît donc pas pouvoir trouver place dans une connaissance scientifique de la nature. 11 ne peut pas y être admis même à titre de pure hy-
pothèse, à la manière, par exemple, d'une de ces Entités dynamiques (fluides, impondérables, etc., etc.), qui figurent comme de simples x algébriques dans nos théories. En effet, ces forces, ces agents, qu'on peut bien encore appeler occultes, puisqu'ils ne se révèlent à aucun de nos sens, sont cependant conçus comme appartenant au monde sensible et placés, par conséquent, dans le champ d'une expérience possible. Ils ne pourraient rien expliquer, s'ils n'étaient pas, eux aussi, hypothétiquemenl explicables. Le Surnaturel ne remplit évidemment aucune de ces conditions d'une hypothèse scientifique légitime. Loin detre une explication, il est le déni de toute explication. D'où il suit que, ne pouvant être saisi directement par aucune de nos facultés perceptives, et ne pouvant pas même fonctionner dans la connaissance à titre d'hypothèse, il se trouve forcément exclu de la science et de la nature.
Mais s'il est exclu de la connaissance, le Surnaturel ne l'est pas pour cela de la croyance. On n'entend pas ici lui disputer cet empire. Ce serait se méprendre sur le sens, la portée et le but de ces observations. On ne nie pas le Surnaturel en soi. On remarque seulement qu'il n'est pas et ne peut pas être un objet de la connaissance scientifique. Simple objet de foi, il échappe par ce caractère même à la négation comme à l'affirmation positive. Tl est pour la science égal à zéro. De là résulte non point l'impossibilité absolue fin Miraculeux, mais, ce qui revient au même pour l'usage logique de l'entendement, l'impossibilité de sa démonstration. Dans cette position purement défensive, la
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science, remarquons-le bien, n'est pas nécessairement en état d'hostilité avec la croyance. Elle ne va pas l'inquiéter dans son domaine; elle ne fait que défendre le sien. Elle ne nie pas, sans provocation, les objets de cette croyance — car elle ne s'en informe même pas — mais lorsqu'on prétend les imposera sa propre créance, elle a bien droit d'exiger qu'ils remplissent, les conditions de crédibilité prescrites par la raison, législatrice souveraine, pour la validité de toute assertion dogmatique. Or, le Surnaturel, en général, et particulièrement son apparition dans la nature, qui est le Miracle, étant dans l'absolue impossibilité de remplir ces formalités légales, la science ne fait qu'appliquer la loi en refusant, jusqu'à production de titres, de le reconnaître.
De ce qui précède, il est permis de conclure qu'aucune des fins de non-recevoir par lesquelles la science voudrait justifier son abstention ou ses dénégations, à l'égard des phénomènes dits Extraordinaires, Merveilleux, Miraculeux, n'est valable. Loin d'être un motif de récusation, le caractère de ces faits doit être pour la science un motif de plus d'examen et d'étude. Elle craint, dit-on, le ridicule. Elle a pu, en effet, éprouver quelquefois ce léger malheur. Mais il y a quelque chose de plus à craindre que le ridicule, c'est la perte de l'autorité. Or, l'autorité se perd lorsqu'on ne l'exerce pas ou qu'on l'exerce mal. La philosophie et la science ont fait contre le magnétisme animal, eon-
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tre les Tables, contre toutes les manifestations mystagogiques, une assez mauvaise campagne. J'en ai signalé quelques incidents. Je n'y reviendrai pas. Je ne ferai qu'une dernière observation. Les droits de la philosophie et de la science étant ceux de la raison même, il importe de ne les laisser périmer dans aucune circonstance, sur aucune question. La superstition, sous toutes ses formes, est une servilité de l'intelligence favorable à toutes les dominations autres que celle de la raison. Or, c'est la science qui est chargée de la libération de l'esprit ; elle est cette libération même. Maîtresse et souveraine déjà dans l'ordre matériel, renoncerait-elle à l'être dans l'ordre spirituel et social? N'oublions pas qu'il y a en ce monde d'autres Revenants que ceux qui parlent dans les tables, et que toutes les puissances supra-sensibles ne bornent pas leur ambition et leur activité à faire tourner des chapeaux et des guéridons.