‹ La médecine et les médecinsChapitre 9 sur 35 · SCIENCES EXACTES ET SCIENCES NON EXACTES. I · texte numérisé non relu

SCIENCES EXACTES ET SCIENCES NON EXACTES. I

morales et physiologiques en général. Il n'y a de vrai èri ceci qu'âne chose, c'est qu'elles ne se développent pas toutes en même temps; mais aucune n'est stable dans sa l'orme, dans son but, dans ses méthodes. Quelle distance et quelle différence entre ce qu'on appelait. Physique du temps de Descartes et ce qu'on appelle ainsi aujourd'hui? A la vérité, on dit que la science est maintenant solidement assise et qu'elle ne variera plus. Mais qui peut répondre de cela? Elle a déjà bien varié depuis Lavoisier seulement. La découverte d'un fait, un point de vue nouveau introduit par quelque esprit inventif, peuvent la faire changer encore une fois de face. Il n'y a aucun terme assignable à ces révolutions. Une dernière marque, un peu contradictoire à la précédente, de la supériorité des sciences dites exactes et de la faveur dont elles jouissent, serait qu'elles progressent, tandis que les autres restent stationnaires. Mais quelle est la mesure du progrès? L'application, la pratique. C'est du moins la plus appréciable, la moins contestable, car le perfectionnement théorique et logique est sujet à dispute. Savoir c'est pouvoir, a-t-on dit. D'après cette règle, si la vapeur, la télégraphie électrique, l'éclairage au gaz, la photographie, etc., sont des témoignages des progrès de la physique et de la chimie, le quinquina, le mercure, la vaccine, la lithotritie, la médication iodée, les procédés anaesthésiques, etc., seront des signes tout aussi certains des progrès de la médecine ; et de même l'adoucissement général des mœurs, le respect de la vie et de la liberté humaines, la consécration de plus en plus généralisée

et plus nette de l'empire du droit dans les institutions publiques et dans les rapports privés, la tolérance religieuse, etc., seront les preuves du perfectionnement de la science morale et politique. Ce n'est donc ni aux divers degrés de certitude, ni à la propriété privilégiée de progresser, ni à la stabilité des principes, que telles ou telles sciences peuvent prétendre à la supériorité. La mesure de leur valeur relative doit être cherchée ailleurs que dans ces conditions.

Il résulte de là, ce semble, que la tendance de plus en plus grande des sciences censées non exactes, et en particulier des sciences physiologico- médicales, à se modeler sur celles qui passent pour l'être, est foncièrement vicieuse, car leur objet étant en définitive différent, les moyens de vérification et de démonstration ne sauraient être les mêmes ; et que cette méthode prétendue exacte et positive doit immanquablement conduire à des conceptions arbitraires, et ouvrir à l'esprit d'hypothèse la porte qu'elle prétend fermer.

§ iv.

I. De la superstition scientifique et des sciences occultes au dixneuvième siècle. Magnétisme animal , phrénologie, homœopathie, tables tournantes, nécromancie, théurgie, etc.. — 2. La médecine science occulte. — 3. De l'idée de la science au point de vue spéculatif. La recherche de l'impossible. Alchimie et alchimistes.

L'histoire des Superstitions a une lacune. On ne

no s'est guère occupé que de la superstition religieuse. Il convenait d'y joindre la superstition scientifique. Le domaine de la science n'a pas plus de privilège, sous ce rapport, que celui de la foi. La superstition peut s'établir également dans l'un et dans l'autre; elle y est la même en essence, la même dans ses effets. Dans l'ordre religieux la Superstition consiste à prendre pour de la religion ce qui n'est pas de la religion ; c'est une Pseudo-Religion. La superstition scientifique est une contrefaçon de la science, une Pseudo-Science. Ces deux sortes de superstition vont d'ordinaire de compagnie;, car la Religion et la Science, filles jumelles de l'esprit, se dégradent ou s'épurent parallèlement. La pensée religieuse de l'Africain tremblant d'horreur devant le tronc d'arbre dont il a fait son fétiche, n'est pas la même que celle de Newton inclinant sa tête au nom de l'Être des êtres ; et pareillement la conception scientifique de ce sauvage, témoin d'une éclipse de soleil qu'il attribue à l'attaque d'un serpent gigantesque , n'est pas celle du géomètre qui n'y voit que l'occultation d'un corps lumineux par un corps opaque, résultat nécessaire du mouvement général des astres. Le contraste de ces conceptions se révèle bien mieux encore dans les conséquences pratiques. En effet, tandis que l'homme sauvage égorge devant son idole un enfant arraché des bras de sa mère, le philosophe adore le Créateur en esprit et en vérité et le sert par l'accomplissement de la loi morale ; et pendant que le premier, effrayé du phénomène céleste, s'agite comme un insensé en poussant vers le ciel des

cris de fureur et de menace pour mettre le monstre en fuite, le second attend tranquillement la réapparition de l'astre, dont il connaît d'avance l'instant précis par un calcul infaillible.

Ces rapprochements offrent le type le plus bas et le type le plus élevé de la religion et de la science.

La superstition scientifique n'a pas toujours des caractères aussi grossiers. Elle est susceptible d'une sorte de perfectionnement logique et de culture. Elle suit, à sa manière, les progrès de la vraie science, dont elle imite la langue , les formes , les procédés, et sur laquelle elle est greffée comme une excroissance parasite. C'est aussi en proportions inégales qu'elle se mêle, suivant les lieux et les temps, avec la science légitime. A certaines époques les croyances pseudoscientifiques prédominent, et alors il n'y a pas de science proprement dite; dans d'autres elles s'introduisent à doses variables dans le système des véritables connaissances, qui tendent toujours et de plus en plus à éliminer ces produits hybrides, mais sans y parvenir jamais complètement.

La science moderne croit pourtant s'en être définitivement débarrassée. Elle a coutume de placer en tête de ses plus beaux titres de gloire sa constitution même comme science. Les anciens, à l'entendre, eurent des connaissances, mais pas de véritables sciences; ils avaient la curiosité plutôt que l'esprit scientifique. Aussi, ce que la science moderne vante par-dessus tout, c'est sa législation; elle y tient plus encore qu'à ses conquêtes. Après avoir assaini ses

domaines si longtemps souillés, son principal souci est de veiller à ee que désormais il ne s'y introduise rien de suspect; et sur ce point, elle se (latte d'avoir perfectionné sa police intérieure, comme on a fait de celle des villes.

On cite comme un des premiers et des plus beaux résultats de cette réforme, l'abolition d'une classe entière de pseudo-sciences et d'arts fantastiques correspondants, qui occupèrent, pendant des siècles, dans l'arbre encyclopédique la place desconnaissances réelles et des arts utiles. Parmi ces sciences, il suffit de rappeler l'astrologie, la magie, la tbéurgie, l'alchimie, la cabale. Toutes ces doctrines, et d'autres encore, licites ou illicites, sacrées ou profanes, portèrent longtemps le titre de sciences occultes, soit parce que leurs théories et leurs pratiques impliquaient l'existence d'un monde supra-sensible, soit parce qu'elles supposaient dans la matière, à côté et en dehors des lois qui règlent les phénomènes naturels, des influences, des qualités, des puissances occultes dont l'étude constituait une science d'un ordre plus relevé , soit parce que ces connaissances transcendantes, très-difficiles à acquérir et réservées par conséquent à quelques privilégiés, donnaient à celui qui en avait le secret un empire mystérieux et redoutable sur la nature et sur les hommes. La philosophie moderne fit justice de ces vains simulacres de science et ouvrit de nouvelles et meilleures routes dans la recherche de la vérité.

Que cette épuration ait été légitime et un immense bienfait, c'est ce que personne ne serait tenté de nier

aujourd'hui. Le mouvement scientifique du xvie siècle n'a de comparable en grandeur que le mouvement religieux et social du christianisme. Cependant le spectacle de cette destruction en grand de tant d'idées amassées par le temps, de tant de systèmes si laborieusement construits, de toute cette science de laquelle s'étaient nourries tant de générations, de tous ces curieux ouvrages de l'esprit humain, est à la fois triste et menaçant. Si, en effet, cette destruction fut juste et conforme à l'ordre, qui nous répond à nous, hommes nouveaux, de la solidité de nos œuvres d'un jour? Si l'élite du genre humain et le genre humain tout entier ont été livrés pendant des milliers d'années à une sorte de folie scientifique, qui nous dit qu'en sortant de ce rêve nous ne sommes pas entrés dans un autre peut-être plus long que le premier? Ce sont là des questions qui ne peuvent jamais être résolues par l'époque qui les pose. Il en faut laisser la solution aux générations pour qui notre présentsera le passé. Celleslà feront aussi leur science, et leur science jugera la nôtre, de même que la nôtre a jugé l'ancienne. Mais la nature, la forme et la date de la sentence sont des secrets.

Une question plus abordable, parce que nous avons sous la main les éléments de sa solution, est celle de savoir si cette espèce d'illusion logique qui perpétua si longtemps le règne des sciences dites occultes, et qui projeta son ombre sur toutes les autres branches du savoir, a cessé aussi complètement qu'on le croit généralement. Cette question, bien qu'assez peu respee-

tueuse, n'a cependant rien d'absurde. Elle n'est pas même paradoxale. On trouvera, à la réflexion, que la continuation de l'illusion dont il s'agit est non-seulement possible, mais encore extrêmement probable.

Le premier t'ait à constater est l'étonnante durée et l'universalité d'empire des doctrines occultes. Si l'on consent à retrancher les deux ou trois derniers siècles, on les verra, à partir de là, se prolonger sans interruption sur toute la terre, dans tous les temps, et confondre leur origine avec celle du genre humain. Cette longue autorité est d'autant plus extraordinaire, que ces sciences, même les plus fantastiques en apparence, tendaient toutes à la pratique. C'était à leur décision souveraine que les individus et les gouvernements confiaient leurs intérêts les plus chers et les plus positifs. C'est de la cage des poulets sacrés que sortirent les plus importantes résolutions du sénat et des généraux de Rome. C'est la sentence d'une magicienne, d'un chiromancien, d'un tireur d'horoscopes, qui réglait les actes de la vie publique et privée de la plupart des hommes. Au xve et au x\T siècle, il n'y avait pas de si petit prince en Europe qui n'eût son Astrologue, qu'on envoyait chercher dans toutes les occasions importantes pour qu'il demandât aux astres s'il fallait partir ou rester, livrer bataille ou se retrancher. S'agissait-il d'accomplir une vengeance, de nuire à son ennemi, de tuer ses troupeaux, de dévaster son champ, de gagner un cœur, c'était la magie qui fournissait les sorts, les formules d'exécration, les philtres, et prescrivait les cérémonies appropriées au but. Enfin, c'est

à la médecine occulte, à la thérapeutique mystérieuse d'incantation, d'attouchement, d'insufflation, des amulettes, des talismans, des songes, qu'on confiait de préférence les plus précieux des biens, la santé et la vie. Le rapport étroit et immédiat de ces pscudosciences avec la vie, leur contact continuel avec l'expérience, auraient dû, ce semble, en faire apercevoir immédiatement la vanité. Que des recherches de simple curiosité spéculative, telles que celles de l'antique cosmologie ou de la théologie scolastique, puissent s'épuiser en efforts stériles, et n'enfanter que des systèmes tout à fait arbitraires, c'est ce qui se conçoit sans peine, parce que dansces régions désertes delà pensée, l'esprit peut bâtir ce qui lui plaît. Mais que des doctrines relatives à des objets placés dans la sphère de l'observation, incessamment soumises dans de continuelles applications à l'épreuve de l'expérience, puissent, quoique extravagantes jusqu'à l'absurde, forcer la conviction raisonnée des savants, et servir de règle pratique dans le cercle même des réalités matérielles, c'est ce qui semble inexplicable. A priori, une pareille illusion paraît contradictoire et impossible. Toutefois l'histoire prouve qu'elle est non-seulement possible, mais encore en quelque sorte nécessaire. Sa perpétuité et son universalité ne permettent pas de la regarder comme un phénomène accidentel. Elle dépend donc d'une cause également continue et universelle.

Il sert de peu d'alléguer les raisons banales de la faiblesse naturelle de l'esprit humain, de l'influence de l'autorilé, de la force des habitudes, de l'entraînement

de l'exemple, de l'amour du merveilleux, et autres semblables. Il reste toujours à comprendre comment ces sources d'erreur peuvent indéfiniment prévaloir contre les témoignages immédiats des sens, contrôles enseignements de la plus grossière expérience, contre les suggestions les plus spontanées du sens commun, enfin contre la raison elle-même armée de règles et de méthodes logiques des plus compliquées. On ne fait donc par là qu'analyser cet égarement de la raison dans ses éléments; ce n'est pas l'expliquer, c'est seulement l'excuser, sinon l'absoudre.

Quoi qu'il en soit, le fait est constant. Il est avéré qu'une sorte de délire scientifique, systématiquement et régulièrement constitué, a possédé pendant une longue suite de siècles le monde intellectuel. On le voit se développer partout dans l'histoire comme un fruit naturel de l'esprit humain. Dès lors il devient difficile de croire à sa cessation subite et complète. Ainsi, tout en admettant un changement de position et de direction depuis deux ou trois cents ans, il est à présumer, avant toute vérification directe, que l'esprit scientifique du passé a dû se maintenir au milieu de nous dans une proportion quelconque. Toutes les analogies sont contre la possibilité d'une transformation soudaine. Ces sortes de saltus, comme disait Leibnitz, sont inconnus dans la nature. La raison scientifique, considérée dans sa manifestation dans le temps, a nécessairement des phases. Ce développement ne procède pas par moments détachés ; il faut plutôt se le représenter comme une progression continue et sans intervalles.

La science tend incessamment vers un idéal logique qu'elle cherche à réaliser, mais elle ne le fait que peu à peu et toujours imparfaitement; car, d'une part, cet idéal, tel qu'il se présente à un moment donné, ne peut jamais être réalisé en même temps dans les différentes sphères du savoir, et d'autre part il ne reste pas fixe ; il change lui-même aussitôt qu'il est atteint ou près d'être atteint, et en changeant il se déplace, laissant toujours ainsi un espace à combler à l'activité humaine. Cette évolution indéfiniment transitoire, quoique toujours uniforme dans sa marche, a pour résultat le perfectionnement graduel de l'idée scientifique et la conscience de plus en plus nette des moyens de la réaliser. Sa conséquence dernière, si elle pouvait être atteinte, serait de faire disparaître toute différence entre ce qui est cru et ce qui est su, d'égaler en toutes choses le domaine de la science à celui de la foi. Mais cette équation de la foi et de la science est, en logique, comme en politique et en morale, celle de la liberté et de l'ordre, de l'intérêt public et de l'intérêt privé, des droits et des devoirs, toujours à l'état de desidei*atum. Par suite de difficultés supérieures, inhérentes à la nature même de l'esprit humain et à l'usage pratique de ses facultés, la solution de ces Antinomies n'est et ne saurait jamais être que partielle et approximative. De là vient qu'aujourd'hui, trois siècles après la réforme philosophique à laquelle la science moderne place le commencement de son histoire, l'élément superstitieux ou pseudo-scientifique n'est décidément exclu que d'un très-petit nombre de connais-

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sances, qu'il se maintient à un degré notable dans plusieurs, et qu'il domine encore manifestement dans quelques-unes.

C'est donc une grande erreur d'imaginer que l'acquisition théorique de la vraie méthode, c'est-à-dire la connaissance rationnelle des conditions logiques de la construction et de la démonstration de la science, est une sauvegarde suffisante contre l'établissement des croyances pseudo-scientifiques. Il en est en science comme en morale; les bons principes y abondent; ils sont très-vantés et peu pratiqués. La science moderne, malgré ses grandes prétentions, est travaillée des mêmes maux que la science ancienne. L'Organum de Bacon n'a pas été moins fécond en déceptions que YOrganon d'Aristote, et la méthode inductive n'a, comme antidote de l'erreur, guère plus de vertu que la méthode syllogistique. Quoi qu'il en soit, au fond, de la valeur spéculative de la logique scientifique moderne, toujours est-il que ses procédés sont aujourd'hui, comme autrefois ceux de la logique scolastique, au service de l'erreur comme à celui de la vérité. C'est au nom des Faits, de l'Expérience, de l'Observation ; c'est sous la protection et l'escorte d'un imposant étalage de formules techniques, de chiffres, de statistique, que se propagent des doctrines aussi chimériques que les anciennes sciences occultes. Dans ces derniers trente ans même l'esprit du vieux monde intellectuel a fait ostensiblement un retour offensif. La plupart des doctrines, croyances et pratiques mystérieuses, qui semblaient ensevelies pour jamais dans

ce sejjulcrelum de l'histoire, où s'entassent successivement les productions mortes de l'esprit humain, comme dans les antiques nécropoles d'Egypte les restes momifiés des races animales, ont été remises en crédit parmi le peuple, et à l'étude parmi les savants. Des curieux d'Antiquailles veulent s'assurer si les cadavres enfouis dans ces oubliettes n'auraient pas par hasard conservé un reste de vie et s'il ne serait pas possible de les faire lever et marcher par quelque opération galvanique. Le magnétisme animal, la phrénologie, l'homœopathisme, les tables tournantes, l'évocation des esprits et des morts, l'alchimie, la magie occupent très-honorablement la scène scientifique; et la Nature elle-même, rentrant en plein moyen âge, paraît vouloir se mettre en révolte contre les lois que s'avisèrent de lui imposer les Galilée, les Kepler, les Descartes, les Newton et les Laplace; s'il faut, du moins, s'en rapporter à F Univers, qui enregistre chaque semaine un miracle !

Cette assimilation du Magnétisme, de la phrénologie, de rhomœopathie aux arts occultes, quoique paradoxale en apparence, n'en est pas moins très-fondée. Ces pseudo-sciences modernes ont, en effet, les mêmes vices logiques, les mêmes caractères extérieurs que les anciennes. Elles sont aussi) comme leurs aînées, des superstitions, en ce sens qu'étrangères à la science légitime, elles la simulent cependant par un vain appareil de méthode et de démonstration. Ce ne sont pas seulement des systèmes en l'air, comme étaient, par exemple, les théories physiques de Bernardin de

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Saint-Pierre. Elles diffèrent des simples erreurs dogmatiques par quelques traits saillants. D'abord, quelles que soient les circonstances de leur première apparition, et quel qu'ait été le mobile de leurs auteurs, elles ne tardent pas à revêtir les formes du charlatanisme. Elles s'adressent de préférence à la foule et professent un grand dédain pour les savants qui, à la vérité, le leur rendent bien. L'atmosphère de la vraie science ne leur convient pas; elles s'y trouvent mal h l'aise et comme dépaysées. Leur clientèle se compose principalement d'hommes étrangers aux sciences en général, et plus particulièrement à celles qui leur seraient le plus nécessaires pour apprécier la valeur de ce qu'on leur enseigne. Descendant ainsi d'étage en étage jusqu'à la couche populaire, ces doctrines y dégénèrent rapidement en grossières superstitions, exploitées par l'industrialisme le plus abject. Les diseurs et diseuses de bonne aventure emploient concurremment dans leur art la Cranioscopie et les cartes, et dans des circulaires imprimées se présentent au public sous le patronage commun du grand Etheilla, de mademoiselle Lenormand et du docteur Gall! Le magnétisme animal est mis en œuvre dans le même goût.

Tel est le sort de ces doctrines. Ce résultat est significatif, car il leur appartient en propre. On ne voit pas, en effet, les systèmes d'origine et de caractère sincèrement scientifiques, vrais ou faux, tomber ainsi dans le domaine public, et devenir la science de tous ceux qui n'en ont point d'autre.

La dissémination si prompte de ces pseudo sciences

dans les plus basses régions de la société, et leur grande popularité, ont cependant besoin d'être expliquées. Il ne suffit pas qu'un système, prétendu scientifique, soit absurde pour être accueilli par la multitude, bien qu'elle n'adopte guère que ceux-là, il faut encore qu'il s'adresse à des instincts, à des passions, à des intérêts généraux humains; il faut qu'il donne ou promette quelque chose de plus qu'une connaissance purement spéculative. Or, il se trouve que ces doctrines contiennent toutes un des excitants les plus énergiques de la curiosité humaine, le merveilleux, et elles offrent le merveilleux sous la forme la plus attractive, celle qui fit la longue fortune des anciens arts occultes, c'est-àdire la promesse de la communication de secrets précieux et la possibilité d'acquérir les plus grands biens par des moyens prompts, faciles et ignorés du reste des hommes. Elles caressent ainsi deux des éléments les plus actifs et les plus tenaces de notre nature intellectuelle et morale, celui qui fut, dit-on, la cause de la révolte et de la chute de Satan, Yorgueil de l'esprit, et celui, plus innocent et dont la religion a fait même une vertu, Yespérance.

Ce caractère n'est pas douteux, du moins, pour le magnétisme animal, qui par ses pratiques, son but et ses allures mystiques, a la plus frappante analogie avec les arts théurgiques et magiques. Qu'est-ce qu'une somnambule pour le croyant qui vient la consulter et même souvent pour le desservant de sa chapelle, sinon une manière de pythonisse qui connaît le passé et l'avenir, dont le regard prophétique plonge au loin

dans l'espace et dans le temps, qui tient dans sa main la santé et la maladie, la vie et la mort? Il ne faut pas se laisser abuser par le vernis de phraséologie physiologique dont les magnétistes en titre essayent de couvrir le fond occulte de la doctrine. C'est l'élément merveilleux, et cet élément seul, qui le soutient et le propage. La phrénologie est aussi, dans sa partie pratique, une petite magie. Un des plus ardents désirs des hommes a toujours été de pouvoir pénétrer dans le secret des pensées et du cœur, et de reconnaître à des signes certains ce qu'ils ont à craindre ou à espérer de leurs semblables. C'est ce désir que prétendaient satisfaire autrefois une demi-douzaine d'arts spéciaux, la Chiromancie, la Métoposcopie, l'Ophthalmoscopie, etc., etc., fragments détachés d'un art général divinatoire appliqué à tous les êtres de la nature, la Physiognomonie. La cranioscopie, sous sa forme vulgaire, est un art de cette espèce. Gall lui-même le savait très-bien. Aussi, à ses débuts, il comptait pour le moins autant pour la fortune de son système, sur le prestige de ses divinations horoscopiques dans les prisons, les écoles et les salons, que sur son anatomie et sa physiologie. Toute la valeur populaire de la phrénologie est d'être un art physiognomonique. Les phrénologistes eux-mêmes pourraient d'autant moins le nier que toutes les applications qu'ils assurent pouvoir faire de leur système à l'éducation, à la jurisprudence criminelle, à la médecine légale, supposent l'existence de cet art. On ne fait donc pas tort à la doctrine en expliquant de cette manière sa popularité.

Quant à la tabulomancie, sa filiation est si évidente qu'il serait oiseux de s'arrêter à la démontrer. C'est une restauration de toutes pièces de la theurgie alexandrine et de la nécromancie.

A tous ces signes, indiquant l'affinité des pseudosciences de notre temps avec celles des siècles passés, il s'en joint un autre qui, pour être moins apparent, n'est pas moins caractéristique. Les partisans actifs de ces systèmes, les hommes qui en font profession, forment, comme les anciens adeptes des sciences occultes, une classe à part parmi les savants. Ils ne sont pas simplement des physiologistes, des naturalistes, des médecins, des philosophes : ce sont des Spécialistes, ayant des allures et une physionomie propres. Leur association a moins le caractère d'une école que celui d'une confrérie, et la manière dont ils communiquent d'ordinaire la doctrine ressemble plus à une initiation qu'à un enseignement scientifique. On dirait qu'ils ne seraient pas fâchés, et encore moins surpris, qu'on les crût possesseurs d'une science qui n'est pas commune, qui ne s'apprend pas comme les autres, et pour laquelle il faut des études et des préparatifs tout particuliers. Pourvus d'une dose à peu près égale de crédulité et de charlatanisme, — deux ingrédients qui s'allient très-bien, — ils s'imaginent positivement être doués de lumières exceptionnelles; et si on le leur permettait, ils attribueraient volontiers à leur personne l'importance qu'ils supposent à leur doctrine. Sans faire un secret de leurs dogmes, ils n'en parlent cependant qu'avec une réserve prétentieuse aux profanes;

ils ont toujours l'air d'en savoir plus qu'ils n'en disent et n'en veulent dire ; ils débitent d'un ton d'oracle les absurdités les plus solennelles , et noient le peu de vérités que contient le système dans un fatras pédantesque de formules techniques inextricables. Leur terminologie barbare, vrai grimoire, dont ils prétendent avoir la clé, semble destiné à cacher plutôt qu'à révéler de profonds mystères. On retrouve assez bien dans tout cela la manière des anciens possesseurs d'arcanes.

Et l'analogie ne s'arrête pas là. Les arts occultes ne sont pas seulement de rares et sublimes connaissances ; ils ont aussi une utilité sociale positive. L'hcmme qui n'est et ne sait rien, peut immédiatement être et savoir quelque chose en se faisant magnétiseur, phrénologiste, homœopathe. Il acquiert par là un titre, une position et même un état. Indépendamment des devins et devineresses de mansarde, exerçant une petite sorcellerie à l'usage des servantes et des grandes dames, il y a, parmi 4es notabilités de la phrénologie, des praticiens vivant honorablement de leur talent cranioscopique, en allant en ville faire l'horoscope des enfants des deux sexes. Le somnambulisme est également une profession : on peut louer à l'heure ou à la journée une somnambule lucide, et il y a des entrepreneurs pour cela. L'homœopathie vend par tous pays assez avantageusement ses globules. En Amérique, un bon trucheman du langage des guéridons, un médium en renom se paye jusqu'à cent dollars par séance.

Tous ces métiers-là diffèrent-ils beaucoup, hors le langage et l'habit, de celui des astrologues?

Il est donc certain qu'à cette heure , en plein xixe siècle, en face des cinq académies de l'Institut, des corps complets de doctrines , dont la consanguinité avec les arts occultes les plus décriés est d'une irrécusable authenticité, s'établissent journellement au milieu de nous, sans autorisation légale, et même y font une assez belle figure; et, si l'on y regardait de près, on s'assurerait que plus d'une de nos sciences les plus accréditées, par exemple, la médecine, est encore, à ce point de vue, fort sujette à caution.

Le mot médecine vient de se glisser ici à l'occasion des sciences occultes. Je ne l'ai pas cherché ; je l'ai involontairement rencontré. Il n'y aurait rien d'étonnant que la médecine actuelle se sentît blessée de cette rencontre, quoiqu'elle soit un simple rapprochement, et non une assimilation. Mais la situation particulière de cette science, au point de vue logique, est si propre à éclaircir et à justifier les considérations qui précèdent, que je n'hésiterai pas à en tirer parti, au risque même de quelque scandale. Ce n'est pas que les médecins soient tout à fait sans scrupules sur la valeur de leur science. Il en est un certain nombre qui sentent les côtés faibles de sa constitution ; mais il en est très-peu qui se fassent une idée bien nette de la nature et de l'étendue de ce déficit. Une comparaison directe

de la science médicale avec les pseudo-sciences «les temps passés serait choquante, et, sous bien des rapports, peu équitable ; mais on ne s'écartera pas beaucoup de la vérité en réduisant l'assertion à ceci, savoir : que les propositions doctrinales qui composent aujourd'hui le savoir du médecin et les préceptes pratiques qui dirigent sa conduite dans l'exercice de l'art, sont, en grande partie, des connaissances, logiquement parlant , pseudo-scientifiques, c'est-à-dire des notions acquises et acceptées hors des conditions indispensables de crédibilité que la critique philosophique impose aujourd'hui à toute affirmation dogmatique. Ce sont de simples opinions , en droit hors de la science, mais qui la simulent. De là naît pour la médecine une illusion analogue dans son principe et dans ses résultats à celle qui a signalé le règne des doctrines occultes.

Un exemple suffira pour éelaircir et peut-être pour faire passer cette malsonnante proposition.

La médecine occulte du moyen âge avait un trèsriche formulaire, comme on en jugera par les recettes suivantes tirées de son Codex.

Pour le mal de tête, une plante de verveine appliquée sur la nuque (1).

Pour Tépilepsie, un brin de sureau suspendu au cou (2).

Pour l'hypochondrie, un sachet de safran sur le cœur.

Pour faciliter la sortie des dents, les yeux d'écrevisse.

(1) Auct. Foreslus.

(2) Auct. Anlon. Hartmann el Railholin.

Four arrêter le crachement de sang, appliquer sur l'estomac un crapaud tgé pendant que le soleil est dans le signe du lion, etc., etc. (1).

Parmi les recettes ingénieuses de la thérapeutique magnétique ou sympathétique de cette époque, une des plus remarquables est celle dont on se servait encore à Rome au XVIIe siècle pour la guérison de la lèpre et autres maladies cutanées. C'est le père Kircher (2) qui en a donné la meilleure description comme témoin oculaire. Dans les montagnes des environs de Bracciano, il y avait une caverne ; dans cette caverne il y avait des serpents, et ce sont ces serpents qui guérissaient la lèpre. Voici comment. Le malade, dit le docte jésuite, ayant été d'abord purgé, est transporté dans la grotte , dont la température est sensiblement plus élevée que celle de l'air extérieur; on le déshabille, on l'étend tout nu par terre; la chaleur du lieu ne tarde pas à le faire suer, et dès qu'il sue, il s'endort. Pendant qu'il est ainsi endormi et sans mouvement, les serpents des environs, alléchés par l'odeur de la sueur, sortent de leurs trous par centaines, s'enroulent autour du corps du patient et se mettent à le lécher délicatement sans lui faire aucun mal. Comme le moindre mouvement les mettrait en fuite, il est important que le malade demeure immobile. Aussi, pour prévenir de sa part les mouvements involontaires que la peur ou le dégoût des reptiles pourrait provoquer, on lui administre quelquefois une dose

(1) Hoffmann, Method. medend., lib. I, cap. xix.

(2) De arle magneticâ, lib. III, pars 7.

d'opium. Au bout de deux à quatre heures de sommeil on le retire de la caverne, et on recommence les jours suivants jusqu'à la parfaite guérison, qui ne se fait pas attendre.

En fait de ridicule et d'extravagance, il serait difficile de trouver quelque chose de plus satisfaisant. Le médecin moderne sourit en lisant cette recette, et se réjouit en son cœur d'être né a une époque où les progrès de 4a méthode scientifique ont purgé la médecine de ces croyances absurdes. Il s'étonnera que de telles rêveries aient pu trouver crédit auprès des savants. Il prouvera admirablement, s'il consent toutefois à discuter le fait, qu'aucune théorie supportable ne peut justifier une médication de cette nature ; il mettra en avant tout ce qu'on sait ou croit savoir sur Péléphantiasis d'une part, et de l'autre sur les serpents ; il démontrera victorieusement qu'il n'y a aucun rapport imaginable entre cette maladie et ces reptiles. Si l'on allègue les expériences, il demandera par qui, comment, dans quelles conditions ont été faites ces prétendues expériences; il fera remarquer l'extrême invraisemblance de cette convocation de serpents; il voudra qu'on lui donne détail de chaque cas dans toutes ses circonstances, qu'on indique le nombre des malades et celui des serpents, qu'on signale les précautions prises pour écarter toutes les causes d'erreur, qu'on montre enfin que cette croyance est une conclusion légitimement déduite des faits observés. Et après avoir épuisé son arsenal d'objections, il conclura lui-même que l'histoire de la caverne n'est qu'un conte de vieille femme;

que l'ignorance et la crédulité les plus honteuses ont pu seules accréditer.

Nous sommes tout à fait de l'avis de ce médecin. Cependant il importe à notre but de remarquer que, dans la pensée des médecins de ce temps, cette médication avait une signification toute différente. Elle y prenait une forme scientifique. Sa crédibilité se justifiait suffisamment par sa liaison avec des dogmes physiologiques et pathologiques universellement reçus, par sa conformité avec d'autres faits d'un genre analogue précédemment connus. Théoriquement elle était parfaitement explicable par les idées alors en vigueur, et son introduction dans la science courante n'avait rien d'insolite ni d'extraordinaire. Comme simple observation, elle était attestée par des témoignages auxquels la critique historique d'alors ne trouvait rien à redire. C'était un fait de notoriété publique, certifié par les médecins et professeurs de Rome. On citait les dates, les lieux, les personnes. On racontait comment cette découverte avait été faite par hasard par un lépreux qui, s'étant égaré, et surpris par la pluie, s'était réfugié dans la caverne à moitié nu, et s'y était endormi; qu'à son réveil il fut saisi d'horreur en se voyant couvert de serpents, et s'enfuit précipitamment, mais qu'il s'aperçut bientôt qu'il était guéri. Le fait ayant été divulgué, d'autres malades allèrent alors se livrer aux bienfaisantes caresses des serpents, et revinrent guéris comme le premier. Ainsi, historiquement, le fait n'avait rien de fabuleux ni de suspect. Quant à la propriété curative des attouchements des serpents,

SUPERSTITION SCIENTIFIQUE. — SCIENCES OCCl LIES. 37

il n'y avait rien qui répugnât aux idées médicales de ce siècle. Ce n'était qu'un exemple de plus des cures opérée&per translationem ou transplantât ionem, les serpents se chargeant des principes morbides exhalés sur la peau du malade, de même (pie des chiens couchés avec un goutteux prenaient la goutte à leur compte. La possibilité de cette transplantation et son mécanisme n'offraient pas plus de difficultés. Les esprits vitaux ou autres effluves subtils, attirés ou repoussés par des mouvements occultes de sympathie, offraient immédiatement une explication très-sortable. L'existence de ces esprits était mise elle-même hors de contestation; car ce n'est que par eux qu'on pouvait se rendre compte des innombrables faits d'action à distance et de mouvements invisibles offerts parla nature, et dont on donnait surtout pour exemple les phénomènes de l'aimant. Ces esprits étaient alors des espèces de factotums dans la science., comme les esprits familiers dans les ménages. La race n'en est pas éteinte, et leurs enfants s'appellent aujourd'hui des fluides.

On voit donc que la médication par les serpents était rationnelle, comme on parle à présent; elle n'était pas raisonnable, dans le sens absolu, mais parfaitement raisonnée. Fondée sur des expériences, plausiblement expliquée, conséquente dans toutes ses parties, elle était revêtue d'une forme logique régulière. Son admission n'était pas le résultat d'une crédulité aveugle et passive, mais le produit d'une conviction acquise dans un but et par une méthode scientifiques. Cependant, dit-on, la méthode était fautive, les théories fani 3

tastiques, les expériences illusoires! Sans doute; mais il ne s'agit pas de cela. 11 ne s'agit de constater ici autre chose sinon que cette opinion réunissait en sa faveur tout ce que la critique scientifique du temps exigeait pour qu'un dogme médical quelconque fût reconnu vrai, certain et fondé en raison.

Voyons maintenant si la philosophie médicale moderne a fait assez de progrès pour rendre impossible cette sorte d'illusion.

Les termes de comparaison abondent. 11 n'y a qu'à ouvrir un traité de médecine pratique, un Formulaire, un Codex, un dictionnaire; on en trouve un à chaque page. Nous prendrons le suivant, non comme le meilleur qu'on put choisir, mais comme un des plus populaires et des plus connus.

Chacun a entendu parler de la gastrite, et même, il y a quelques années, chacun croyait l'avoir. Sans faire ici de médecine (1), nous dirons qu'on désigne par ce mot l'inflammation de la membrane qui revêt intérieurement l'estomac. Quant à la chose signifiée par le mot inflammation, la définition en serait infiniment plus difficile. Il suffit de dire qu'on s'en ferait une idée suffisamment claire, quoique bien grossière, en se représentant l'état de la peau du visage prise de fluxion ou d'érysipèle. La peau, dans ces cas, devient, comme on sait, rouge, chaude, gonflée et douloureuse. Placez tous ces caractères sur !a peau interne de fes-

(i) Ceci lilail écrit pour un Recueil étranger à lu médecine [la Revue des Deuk-Motides).

tomac, et vous aurez à peu près l'image d'une gastrite. C'est du moins ce que disent les livres et nos maîtres. Personne n'ignore non plus que, cette maladie étant constatée, la première chose que fait le médecin est d'appliquer sur le creux de l'estomac un certain nombre de sangsues (dix, quinze, vingt) qu'on y laisse se gorger de sang, et dont on ne ferme ensuite les piqûres qu'après qu'elles ont coulé plus ou moins longtemps. Cette soustraction de sang, opérée sur ce point déterminé, passe pour agir puissamment et favorablement sur l'organe intérieur souffrant. C'est parmi les moyens imaginés pour le traitement de la gastrite le plus universellement employé. Le médecin qui négligerait de l'appliquer serait taxé d'imprudence, sinon d'ignorance, et celui qui le prescrit se croit parfaitement en règle avec sa conscience et avec la science.

Cette confiance morale et cette quiétude logique reposent pourtant sur des fondements si faibles, qu'un n'a plus trop le courage de faire le procès au P. Kircher, à l'endroit de ses serpents. Si vous demandez au médecin la démonstration scientifique de cette méthode, vous serez étonné de reconnaître qu'il est incapable de la produire, et il sera probablement aussi étonné que vous de son impuissance à cet égard. C'est qu'en effet il ne s'était jamais posé directement la question à luimême. Il est, sans s'en douter, dans l'illusion logique de ses confrères du xvie siècle. Forcé de répondre, il invoquera inévitablement et avant tout l'expérience. Mais alors on lui demandera, comme à l'homme à la caverne, quelle garantie il a que cette expérience a été

iO PHILOSOPHIE MÉDICALE.

véritablement faite et qu'elle est concluante? S'il cite des faits, on lui prouvera, avec une étonnante facilité, des que ces faits sont mal déterminés, variables, sujets à des interprétations multiples et diverses, contradictoires, insignifiants, en somme inconcluants. Si, sortant du terrain de la pure observation empirique, où il est déjà si mal à l'aise, il s'adresse à la théorie, il tombe dans un autre abîme de difficultés. Quelque notion qu'il se fasse de l'état morbide de l'estomac appelé gastrite, il lui est tout à fait interdit d'établir un lien de causalité, je ne dis pas évident, mais même plausible, entre la saignée locale exécutée sur l'épigastre et la modification interne que cette opération est censée produire dans l'estomac même. Le seul but appréciable de cette pratique est en effet de dégorger la surface intérieure de l'estomac, d'en soutirer l'excès de sang dont on la suppose pénétrée, et dont l'accumulation anormale dans son tissu est, selon les idées reçues, un des éléments principaux de l'état inflammatoire. Mais comment prouvera-t-il que le moyen est ici approprié au but? Ces deux surfaces, la saine et la malade, sont complètement séparées, nonseulement par d'épais tissus, mais même par des espaces vides ; leurs vaisseaux capillaires sanguins sont tout ù fait indépendants. Comment dès lors supposer qu'en dégorgeant l'une, on dégorgera l'autre ? Ce résultat, loin d'être évident, n'est pas même probable, et dans l'état actuel des connaissances anatomiques il est incompréhensible. La théorie ne justifie donc en aucune façon la pratique . Si l'on se rejette surl'effîca-

cité de la perte de sang, considérée comme une simple saignée, on change la question, et on en pose une nouvelle, non moins problématique peut-être, celle de l'inlluence des émissions sanguines. Si enfin on se réduit modestement à donner pour raison de cette médication l'action révulsive produite par les morsures des sangsues, on aura à prouver d'abord la vérité de la théorie de la révulsion en général, ce qui ne sera pas aisé, et il faudra ensuite, dans le»cas particulier de la gastrite, montrer que la puissance de la cause est proportionnée à l'effet à produire.

La croyance moderne à l'efficacité des piqûres des sangsues dans la gastrite n'a, on le voit, au fond, pas plus de valeur scientifique que la croyance ancienne à l'efficacité des caresses des serpents pour la lèpre. Elle est intrinsèquement frappée des mêmes vices logiques. Cependant elle est, comme son aînée, acceptée à titre de vérité scientifiquement acquise et scientifiquement démontrée ; elle fait partie intégrante de la doctrine médicale généralement adoptée, enseignée, appliquée. Quoique dénuée des motifs de crédibilité exigés aujourd'hui dans tout ce qui prétend au nom de science, elle s'établit sans difficulté aucune dans la foi du médecin et s'y place honorablement à côté d'une foule d'autres qui, à la vérité, la valent bien; elle résiste bravement à l'épreuve indéfiniment répétée de la pratique. Si, passagèrement et par éclairs, quelque doute s'élève sur la légitimité d'une acquisition de cette nature, il est immédiatement étouffé par la prodigieuse difficulté d'une vérification person-

nelle, et par la réflexion tranquillisante que cette vérification a dû être faite quelque part par quelqu'un ; et on continue non point à expérimenter cette connaissance, mais seulement à l'appliquer. On s'en sert parce qu'il est admis qu'il faut s'en servir. C'est une formalité.

S'il est vrai qu'on puisse ainsi avec de l'attention prendre notre science actuelle en flagrant délit delèselogique dans une foule de cas où elle ne se doute pas même de sa mauvaise position, on concevra moins difficilement comment tout un système de croyances pseudoscientifiques peut se maintenir longtemps en présence et en dépit des applications pratiques dont les mécomptes devraient, à ce qu'il semble, en dévoiler bientôt la vanité. Si ce phénomène intellectuel nous étonne tant dans l'histoire des doctrines astrologiques, magiques, spagyriques et théurgiques, c'est que leurs dogmes positifs, étant tout à fait sortis de notre croyance sous leur forme originaire, observés à la lumière de notre science actuelle, ils paraissent des monstres. Ce sont ces dogmes qui nous effrayent d'abord, et ce n'est, si l'on nous passe le terme, que par ricochet que nous reportons notre surprise et notre investigation critique sur l'étrange aberration d'esprit qui les mit au monde et les y laissa vivre. De même, si à notre époque, nous sommes en général, et sur tant de points, très-peu portés à suspecterles fondements de notre foi scientifique, c'est parce que les propositions dont elle se compose, fruits de nos propres œuvres, n'étonnent pas plus notre intelligence que la forme de nos habits ne choque nos

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yeux. Il arrive de là que, lorsqu'on accole brusquement; comme nous venons de le faire, telle ou telle science du passé à telle ou telle science du présent, la médecine rationnelle du xixe siècle et la médecine occulte du xvic, la méthode des serpents et la méthode des sangsues, on produit sur l'esprit l'effet blessant qu'une dissonance musicale produit sur l'oreille. Cependant, de même que cette dissonance peut, au moyen d'intermédiaires appropriés, être atténuée au point de devenir insensible, de même une assertion du caractère extérieur le plus paradoxal peut, à l'aide de transitions convenables, se faire accepter par la raison.

Du reste, il ne faut prendre cette comparaison que pour ce qu'elle vaut. On ne prétend pas dire que le second de ces exemples est aussi ridicule que le premier, ni qu'il implique des erreurs et des préjugés aussi grossiers. Mais le degré de ridicule ne fait rien à l'affaire. Ce ridicule d'ailleurs tient en grande partie à des circonstances accidentelles de lieu, de temps, de langage. Le seul point important à constater par ce rapprochement, c'est que, dans les deux cas, il y a le même genre, sinon le même degré, d'illusion, et que la position logique des deux médecins et des deux sciences qu'ils représentent, est, dans ces mêmes cas, à peu près semblable. Voilà tout ce qu'on a voulu prouver ; et prouver cela, c'est prouver que le règne du vieil esprit scientifique dure encore et que si son arrêt de bannissement a été légalement et solennellement prononcé il y a deux ou trois siècles et non

rapporté depuis, il est certain que la sentence n'a pas été exécutée.

Après avoir constaté cet état désespérant et en apparence contradictoire de la raison, dans l'édification de la science, il ne reste, ce semble, au spectateur désolé qu'à conclure par un hélas ! et à s'écrier avec le poëte :

« 0 vanas hominum mentes, ô pectora cœca! »

C'est là, en effet, la morale la plus facile à tirer de la pièce. Ne pourrait-on pas cependant en tirer une autre? ne pourrait-on pas, en voyant cette uniformité et cette constance d'allure de l'esprit humain, au travers des âges, se demander si ce vice logique radical, cette espèce de péché originel de l'entendement, ne serait pas, par hasard, en dépit de ses fâcheuses apparences et de ses inconvénients trop réels, un principe de la vie intellectuelle, une condition nécessaire, et partant légitime, de l'exercice même de la raison? Dans ce cas, après une juste part accordée aux plaintes et aux regrets, il y aurait peut-être lieu de faire à l'esprit humain une réparation d'honneur.

Cela vaut la peine d'être examiné.

Toute recherche philosophique sur la nature porte sur certaines questions transcendantes, posées à priori par la raison, et qui sont à la fois la base cachée et l'aliment inépuisable de la spéculation. Les diverses

Sl'PERSTITION FCIENTIFIQUE. — SCIENCES OCCULTES. $§

sciences ne sont que des solutions partielles provisoirement instituées en vue de solutions plus générales, qui s'éloignent à mesure qu'on en approche, et semblables à l'Ithaque d'Ulysse, apparaissent toujours à la même distance à l'horizon.

La connaissance purement historique des faits et de leurs lois phénoménales , malgré son utilité pratique, ne suffit pas, quoi qu'en puissent dire les disciples de Bacon, aux vastes besoins intellectuels de l'homme. Si la science n'avait d'autre mobile que l'intérêt pratique, d'autre fin que l'utile, l'intelligence humaine ne serait que l'intelligence animale agrandie. Mais il en est autrement. L'homme veut savoir pour savoir. Pour lui, le monde n'est pas seulement, comme pour l'animal, une demeure, une pâture ; c'est aussi un spectacle dont il prétend deviner le sens. Il ne lui suffit pas de connaître ce que les choses sont par rapport à lui, c'est-à-dire l'usage qu'il en peut faire pour sa conservation et son bien-être , mais ce qu'elles sont en elles-mêmes. Seul entre tous les êtres, il lui a été donné de chercher la vérité. La connaissance de la vérité est donc l'objet propre et principal de la raison ; et la recherche de la vérité, en général, est ce qu'on appelle la Philosophie. Or, comme pour l'entendement humain la notion philosophique d'une chose se résout dans celle de son origine et de sa fin, c'est aussi à ces termes extrêmes qu'aboutit toute question scientifique; et comme tout se tient dans la nature des choses, il est aisé de comprendre que toutes les questions particulières, sur lesquelles roulent les diverses branches du savoir, vont

se perdre dans des questions plus générales, et cellesci enfin dans une question unique et suprême dont la réponse ne serait rien moins que l'explication du pourquoi et du comment de toutes les existences. Cette acquisition dernière étant évidemment interdite à l'homme, il semblerait, au premier abord, que la science humaine tout entière, spéculativement considérée, est nécessairement vaine et illusoire, et qu'il vaudrait mieux, par conséquent, la circonscrire dans le champ de l'empirisme pratique. Mais cette entreprise, qu'une certaine philosophie appelée Positive considère comme le dernier effort de la sagesse , est tout simplement impossible. Ce serait l'aire violence à la nature essentielle de l'intelligence dont la loi suprême est de tendre incessamment aux derniers principes. En essayant, par cet effort contre nature, d'arrêter l'élan de la raison, on ne réussirait qu'à supprimer les mobiles de son exercice et à l'empêcher de marcher pour la préserver des faux pas.

C'est donc assez gratuitement qu'on a tant accusé les anciens philosophes d'avoir mis la science dans une voie sans issue et sur un terrain stérile, en lui donnant pour objet des problèmes insolubles ; car, sous une forme ou sous une autre, ce sont les mêmes questions qui, éternellement posées par la raison, entretiennent l'esprit de recherche et l'infatigable curiosité humaine. Que sont, en effet, sous le rapport spéculatif, toutes les sciences physiques et naturelles , dont nous sommes si fiers, sinon des fragments de la grande énigme de l'univers , sinon des résultats précaires d'une re-

cherche dont le but dernier est la découverte de la liaison universelle des choses, de leur origine et de leur fin? et que deviendrait la science en général, si cette question, qui comprend toutes les autres, n'était pas toujours présente à l'esprit, comme la condition supérieure de son activité? à quoi seraient réduites les diverses branches de nos connaissances, prises à part, si l'on ôtait de chacune le problème spéculatif particulier impliqué dans son étude, problème aussi insoluble probablement que le problème général de la philosophie universelle? La science ne peut, non plus que l'art, se passer d'un Idéal, et quoique cet idéal ne puisse jamais, précisément parce qu'il est un idéal, être entièrement réalisé, il est cependant le seul point fixe et constant qui permette à la science de poursuivre sa marche et de mesurer ses progrès. La science, limitée aux recherches directement applicables aux usages pratiques, ne serait plus la science ; elle ne serait qu'un assemblage d'arts raisonnes ; mais la considération de son utilité sous ce rapport ne serait certainement pas un principe suffisant de vie et de développement ; privée de l'attrait puissant attaché à la découverte de la vérité, elle languirait indéfiniment dans un état d'empirisme grossier, et ne donnerait même plus ces résultats pratiques auxquels on voudrait la borner. Ainsi, ces questions insolubles qui apparaissent au fond de chaque science, et qu'on est porté à considérer comme des feux follets qui égaient la raison et la détournent de ses fins, sont, au contraire, des principes actifs de son développement.

des mobiles éternels de sa marche non interrompue.

A ce point de vue la science d'aujourd'hui n'a pas autant de droit qu'on le suppose de mépriser la science d'hier, et tout cet ensemble, si monstrueux au premier aspect, de doctrines et de pratiques plus ou moins chimériques dont se repaissait la foi scientifique des siècles passés, se présente sous un aspect moins défavorable. Loin d'être l'opprobre et le scandale de la raison philosophique, elles pourraient bien n'être, au fond, que l'expression naïve et encore barbare de ses tendances naturelles.

On doit, du reste, convenir qu'à cet endroit l'esprit humain s'est comporté de manière à mettre contre lui au moins toutes les apparences. Il semble sur ce terrain avoir invariablement tourné, en théorie et en pratique, autour de ces deux pôles : l'Absurde et l'Impossible. Mais ceci accordé, il y a d'autant plus lieu de s'étonner de la longue durée, de l'empire universel de ces systèmes fantastiques et de ces arts imaginaires, de l'invincible attrait qu'ils ont eu toujours et qu'ils ont encore pour beaucoup d'esprits. Comment comprendre ce règne permanent de l'Absurde, cette poursuite incessante de l'impossible ?

Ce n'est, certes, pas diminuer la surprise que d'observer gravement, avec le gros des savants et des philosophes, que l'erreur a pour l'homme un charme particulier, et que c'est à déraisonner qu'il emploie le plus volontiers sa raison. De tous les mystères de notre nature, ce goût inné de l'erreur, ce délire logique normal seraient assurément le plus inexplicable.

L'alchimie est, sous ce rapport, un des plus intéressants et des plus instructifs épisodes de l'histoire de la science et de l'esprit humain.

Faire de /'or / tel était le grand œuvre que la philosophie hermétique indiquait à ses adeptes comme le but le plus élevé du savoir; le Grand-Œuvre! c'est-à-dire, l'œuvre par excellence, l'œuvre par lequel l'homme, devenu Dieu, peut régner en maître sur la nature et sur ses semblahles! La découverte de l'agent chimicomagique propre à opérer la transmutation des métaux vils en or pur, du grand magistère, du menstrue universel, de la pierre p/iilosophale, tel était l'objet unique de la science qui, après Stahl, après Lavoisier, après Berzélius, s'appelle encore la Chimie ! Et c'est à la recherche de ce merveilleux Réactif que, pendant des siècles, des milliers d'hommes, la plupart d'un esprit cultivé, ont consumé leur fortune et leur vie! Quelques-uns se sont flattés, de loin en loin, de l'avoir découvert, mais le secret, réel ou prétendu, était aussitôt perdu que trouvé, et la masse des travailleurs recommençait sur nouveaux frais, avec une ardeur fiévreuse aussi digne de pitié que d'admiration, cette poursuite toujours déçue et jamais désespérée! La mort seule, après une longue suite de misères, de souffrances, de persécutions, pouvait mettre un terme à cette lutte héroïque, et l'Adepte, vieilli, épuisé par les veilles et par la faim, expirait, l'œil encore fixé sur ses fourneaux, ne regrettant, au moment suprême, que la perte du petit nombre de jours, d'heures, de minutes peut-être, qui allaient lui manquer pour la perfection de son œuvre !

oO PHILOSOPHIE MÉDICALE.

C'étaient des fous! soit. Mais que veulent et que font en définitive les sages? N'est-ce pas aussi au grand œuvre que travaille toujours, sans le savoir, l'esprit de l'homme dans toutes les voies ouvertes à son activité? Toutesles sciences n'ont-elles pas aussi un secret? Toutes n'ont-elles pas pour fin dernière un résultat impossible, puisque ce résultat, théorique ou pratique, étant sans cesse repoussé dans le lointain de l'avenir, ne peut, quoique supposé réalisable en principe, jamais être atteint en fait? ce progrès indéfini dont elles se vantent, est lui-même le signe et la preuve de leur vanité spéculative; car tant qu'on marche on n'est pas arrivé, et si Ton doit marcher toujours, évidemment on n'arrivera jamais.

Chaque science a donc sa pierre philosophale.

La chimie, si fière de ses conquêtes, poursuit, sans s'en douter peut-être, au point de vue mécanique, la découverte des derniers ou premiers éléments de la matière. Arcane!

La physique, procédant de même au point de vue dynamique, cherche au milieu de ses impondérables l'agent unique et universel de tous les phénomènes de l'univers. Arcane !

La médecine veut ou doit vouloir comme science, pénétrer le mécanisme de la vie, et, comme art, conjurer la mort. Arcane !

La politique a pour but transcendant la paix perpétuelle, la liberté, X égalité absolues, le bonheur commun. Arcane !

La psychologie cherche le siège de rame et le

moyen d'union entre l'esprit et la matière. Arcane!

La théologie doit, entre autres problèmes, accorder la prescience divine avec le libre arbitre de l'homme, la miséricorde de Dieu avec sa justice, etc. Arcane!

La logique est encore à la recherche du critérium de la vérité. Arcane !

L'astuonomie s'épuise à nombrer les innombrables corps célestes, à chercher de soleils en soleils, d'étoiles en étoiles, de systèmes d'étoiles et de soleils en systèmes de soieils et d'étoiles, le point central autour duquel tournent les inondes. Arcane !

La géologie prétend déterminer, ab ovo, le mode de formation du globe terrestre, et par extension celui des globes célestes. Arcane!

L'anthropologie agite le problème de l'origine de l'homme et de l'unité ou de la diversité primitive des races humaines. Arcane!

Les mathématiques mêmes, ce domaine privilégié de la certitude, ont aussi leur côté occulte. Combien d'adeptes en ce genre ont cherché, cherchent et chercheront le mouvement perpétuel, la quadrature du cercle, le rapport de la diagonale au côté du carré, quoique démonstrativement introuvables, ou plutôt parce qu'ils sont introuvables. Arcane!

Enfin l'idéal de la science en général, la science des sciences, la philosophie, est la connaissance absolue du principe et de la fin des choses, le système d'explication universelle. Arcane des Arcanes! !

On voit que l'esprit humain ne met, en aucun genre, des bornes à son ambition, qu'il embrasse toujours et

ow2 PHILOSOPHIE MÉDICALE.

partout plus qu'il ne peut étreindre; qu'il est essentiellement et naturellement Alchimiste. Mais c'est précisément cette tendance instinctive à la solution de l'insoluble, à la réalisation de l'impossible, à la connaissance de l'inconnaissable, qui le tient sans cesse en éveil, le porte en avant et le soutient dans sa course. Il emploie en toutes choses d'autant plus d'efforts que le but qu'il se donne est plus difficile à atteindre, et lorsque ce but est, comme il arrive souvent, absolument imaginaire, il n'y a plus de terme ni de mesure assignables au déploiement de son énergie. L'adage ignoti nulla cupido n'est pas vrai. Loin de là, les aspirations les plus vives de l'esprit et du cœur ont pour objet un Inconnu. Dans les idées, comme dans les sentiments, dans la spéculation comme dans l'action, l'homme obéit plutôt à des tendances générales qu'à la vue nette d'un but prochain et déterminé. Il prend à son insu, comme l'aiguille aimantée, une position dans l'espace, et il va dans ce sens aussi loin que ses forces le soutiennent. Il sait dans quelle direction il doit marcher, sans jamais savoir précisément où il va.

L'impossibilité de la réalisation de l'idéal de la connaissance ou, ce qui revient au même, l'ajournement indéfini du terme de la recherche ne sont donc pas, comme le prétendait Bacon, des rémoras qui retardent la marche du navire. Ce sont, au contraire, des conditions essentielles du mouvement intellectuel.

Ceci entendu, avec les réserves que chacun y peut mettre, on serait peut-être disposé à l'indulgence, et même à un certain respect, à l'égard de ces hommes,

qui, comme les alchimistes, ont péri dans cette grande entreprise de la conquête de la toison d'or. On pourrait les amnistier par des raisons d'un autre ordre, et moins contestables, en montrant, comme a fait un ingénieux, savant et très-compétent critique (1), les services qu'ils ont rendus à la chimie légitime, qui est sortie de leurs fourneaux et qui leur doit, au point de vue théorique, plus qu'elle ne croit et qu'elle n'avouerait peut-être. Mais ce n'est pas là, ce semble, le côté le plus frappant de leur histoire. Leurs travaux, leurs découvertes, leurs procédés techniques, leurs expériences positives, n'intéressent qu'une branche assez mince de science, tandis que le côté moral, la physionomie intellectuelle, la manière de penser ou d'agir de ces chercheurs d'or d'autrefois intéressent l'étude de l'esprit humain.

Tout n'est pas beau, assurément, dans cette histoire. On y rencontre à chaque pas des charlatans et de francs vauriens. Grand nombre de ces aventuriers scientifiques ne furent que des chevaliers d'industrie. Cela doit être. Cependant la plupart de ces bohémiens avaient bien commencé. C'est l'amour pur de l'art, la soif du savoir qui les avait d'abord enrôlés dans la confrérie des Souffleurs. Les déceptions, la misère les ont ensuite dégoûtés, et alors, spéculant sur la crédulité des hommes, ils ont eu recours à la fraude et au mensonge. Souvent à ce métier-là aussi on commençait

(I) M. Figuier, l'Alchimie et les Alchimistes, ou Essai historique et critique sur la philosophie hermétique. 1855, iu-12.

54 PHÏLOSOPIIIF. MÉDICALE.

par être dupe et on finissait par être fripon. Mais en revanche, quoi de plus digne d'intérêt et de sympathie, quoi de plus touchant que la vie et la mort de quelques-uns de ces héros de la science hermétique, et, disons mieux, de ces martyrs ! La plupart ont suhi les privations, la pauvreté, la haine, la défiance. Ils ont été emprisonnés, torturés, assassinés, et un grand nombre ont fini leur misérable vie pendus à un gibet, revêtus d'une chemise en papier doré de clinquant.

L'histoire des infortunes de ces philosophes, comme ils s'appelaient, par excellence, tous plus ou moins persécutés, honnis, massacrés ou pendus pour la cause de la science et de ce qu'ils croyaient la vérité, et que personne ne connaît ni ne plaint, rappelle celle de quelques autres martyrs demeurés fameux dans la mémoire des hommes : Campanella, Vanini, Giordan Bruno, Galilée, Salomon de Caus, Papin, et dix autres que chacun peut nommer. Les premiers sont inconnus, méprisés, les seconds illustres et glorifiés. Cette différence dans l'opinion ne serait certainement pas si grande, si l'on ne tenait compte que du prix moral du sacrifice et de la souffrance imméritée des uns et des autres.

Parler alchimie ce n'est pas trop s'éloigner de la médecine. Un grand nombre d'adeptes étaient aussi médecins. La recherche de la panacée était, en même temps que celle de la pierre philosophale, l'objet du grand œuvre. Par une bizarre association d'idées, l'or, en tant que le plus parfait des corps de la nature, devait être aussi le remède universel. Aussi entra-t-il dans la préparation de beaucoup de médicaments

SUPERSTITION SCIENTIFIQUE. — SCIENCES OCCULTES. So

héroïques. L'o>' potable est resté célèbre dans le Codex des xve et xvie siècles. L'invention d'un remède à tons les maux on de Yélixir de longue vie n'était certes ni pins ni moins chimérique que la fabrication artificielle de l'or. De grands esprits l'ont jugée jusqu'à un certain point possible. Leibnitz inclinait à y croire, et il se droguait lui- même horriblement. Descartes pensait et faisait de même, et il chercha à s'affilier à la société des Rose-Croix, qui possédaient, disait-on, cette haute science. Bacon, plus confiant encore (car ce bel esprit ne doutait de rien de ce qu'il imaginait lui-même), rêvait certaines recettes propres à assurer une quasiimmortalité. La société des Rose-Croix, en Allemagne, celle des Rosiens en France, possédaient trois secrets principaux, la transmutation des métaux , la médecine universelle, et, ce qui est remarquable, le mouvement perpétuel. Les Rose-Croix avaient un emplâtre pour la guérison instantanée de toutes les maladies. Basile Valentin prôna, à ce titre, l'antimoine, dans son Currus triumphalis ANTiMONii ; Paracelse donna un grand crédit à son mercure de vie. On peut citer aussi Yalkaest, ens primum saliurn, de Van Helmont ; la poudre de sympathie, du chevalier Digby; Y or potable , du grand alchimiste Thurneyssen; la panacée, d'Arnwald, qui n'était que du cinabre; le remède que Bovius appelait Y hercule ; le baume fameux de Fioravanti.

Toutes ces inventions sont ridicules; mais le principe en est, au fond, très-logique. L'unité systématique, à laquelle tend forcément la pathologie, conduit à l'unité en thérapeutique. Les fondateurs de certains

systèmes médicaux, tels que Thémison chez les anciens, et de nos temps, Brown, Broussais, Rasori, ont réduit la médication, comme ils réduisaient la maladie, à l'unité et par conséquent à l'universalité. Il ne faut donc pas, sans quelque explication, rire de la médecine de Leroy et de la graine de moutarde de M. Didier. Ce Grand- OEuvre-là n'a pas eu, comme l'autre, des martyrs, mais il a fait beaucoup plus de victimes. Encore un mot à propos d'alchimie. Que faut-il penser, en définitive, de l'art hermétique? est-il licite de croire qu'on peut transmuer les métaux, faire de l'or? Eh bien ! hommes positifs, esprits forts du xixe siècle, sachons que M. Figuier, docteur es sciences et en médecine, agrégé de chimie à l'école de pharmacie de Paris, ne veut pas s'expliquer ouvertement làdessus. Il doute; il hésite; il connaît des alchimistes (car il y en a toujours) qui, se fondant sur les découvertes chimiques modernes, et notamment sur les singulières circonstances des équivalents, signalées par M. Dumas, prétendent que les métaux ne sont pas des corps simples, de vrais éléments dans le sens absolu, et qu'ils peuvent bien, par conséquent, être produits par voie de composition. Ces raisons longuement déduites lui paraissent au moins spécieuses; il les réfute, mais sans les mépriser. Ceci m'encourage à sauter le pas, et à avouer ingénument que je ne serais que médiocrement surpris de voir quelqu'un faire de l'or. Je n'ai qu'une raison à l'appui, mais assez bonne, ce semble ; c'est que l'or n'a pas toujours existé; il a été fait par un travail chimique quelconque au sein de la matière

SUPERSTITION SCIENTIFIQUE. — SCIErv'CES OCCULTES. 57

en fusion de notre globe; il s'en fait peut-être encore quelque part dans les entrailles de la terre. Les prétendus corps simples de notre chimie sont trèsprobablement des produits secondaires dans la formation de la masse terrestre. On l'a prouvé pour l'eau, un des plus respectables éléments de l'ancienne physique. Aujourd'hui nous fabriquons de l'eau. Pourquoi donc ne ferions-nous pas de l'or? Un éminent expérimentateur, M. Despretz, a bien fait du diamant. Il est vrai que ce diamant n'est qu'un diamant scientifique, un diamant philosophai, qui n'aurait pas cours chez les bijoutiers; mais qu'importe? notre remarque subsiste. D'ailleurs, nous n'en sommes plus aux simples conjeetures. 11 y a un homme vivant qui, dans un écrit adressé aux corps savants en 1853, a consigné ces paroles en lettres italiques : « J'ai découvert le moyen de produire de l'or artificiel, j'ai fait de l'or. » Cet adepte est M. Théodore Tiffereau, ancien préparateur de chimie à l'école professionnelle et supérieure de Nantes. En attendant que l'or artificiel de M. Tiffereau soit essayé et contrôlé à la Monnaie, il convient de prendre en bonne part ses efforts et ceux de tous les autres chercheurs d'arcanes et docteurs es sciences occultes. Qu'ils atteignent ou non le but particulier qu'ils poursuivent, que ce but soit ou non en soi impossible, — ce qui, d'ailleurs, ne saurait à priori être démontré, — leurs travaux apportent toujours dans le trésor de la science quelques valeurs positives et de bon aloi. Si le plus souvent, comme le chien de la fable, ils courent après une ombre et lâchent la proie , c'est que

cette ombre est d'une certaine manière la représentation du corps ; et l'on sait, d'ailleurs, que, suivant la position du soleil, l'ombre tantôt suit le corps et tantôt le précède. Dans tous les cas , ils vont l'un et l'autre toujours de compagnie. Leibnitz, dont le vaste esprit, type de ses Monades, était comme un miroir réflecteur de l'univers, n'estimait pas moins, au point de vue spéculatif, l'invention des échecs et des jeux de cartes que la découverte de la circulation du sang ou du calcul différentiel. Il croyait qu'il y a beaucoup moins d'inutilités et de chimères qu'on ne croit dans les produits en apparence les plus monstrueux de la pensée. Ce n'est pas lui qui aurait contesté en principe la possibilité de faire de l'or. Il en cherchait et en découvrait partout , jusque dans le fumier de la barbarie scolastique. A la vérité, Leibnitz opérait un peu, dans ses trouvailles, à la manière de certains alchimistes; il mettait lui-même, souvent sans le savoir, dans le fond du creuset , l'or qu'il disait et croyait y trouver ensuite.

Quoi qu'il en soit , le parti le plus sage en pareille matière, n'est pas, comme le voulait Bacon, d'attacher du plomb aux ailes de l'esprit humain. Il vaut mieux le laisser voler en liberté. Quelque désordonné et erratique que soit son vol, il est probable qu'il obéit à quelque loi de la statique, et que, s'il paraît parfois manifestement fou, il y a pourtant toujours dans sa folie, comme le judicieux Polonius le remarque de celle d'Hamlet, une certaine méthode. — Though this be madness, yet t/iere's method in it.

CRITIQUE DKS FAITS DITS KXTKAORDINAIHES. .'>«.♦

Critique des faits dits impossibles, extraordinaires, surnaturels. — Application au magnétisme animal, aux tables tournantes, etc., etc.

La question du magnétisme animal, soulevée, ou du moins scientifiquement posée pour la première fois, il y a quelque soixante-dix ans, est encore pendante. Elle s'est compliquée , dans ces derniers temps , par l'accession d'une nouvelle classe de phénomènes mystérieux, qui dépassent en étrangeté toutes les merveilles du somnambulisme. La science, la philosophie semblent déroutées par l'intrusion dans leurs domaines de ces fantômes indiscrets, contre lesquels elles essayent en vain toutes les formules d'exorcisme ; et les ennemis déclarés ou secrets, intéressés ou sincères de la philosophie et de la science se réjouissent de voir la raison engagée dans ce mauvais pas.

La raison, certes, finira de manière ou d'autre par avoir raison; mais jusqu'ici la science ne paraît pas avoir bien compris les exigences de la position logique qui lui est faite. Elle a à la fois failli à sa mission et compromis son honorabilité, tantôt en se récusant sans motif, ou, ce qui est pis, sur des motifs dérisoires, tantôt en s'engageant à l'étourdie et sans préparation suffisante. Elle a ainsi, soit par une abstention injustifiable, soit par une intervention maladroite, fait suspecter à la fois et sa compétence et sa confiance en son bon droit.

La raison ne pouvant pas, comme on vient de le dire, avoir tort, toutes les difficultés de la situation créée par l'avènement du somnambulisme, des tables parlantes, des Esprits, des Revenants, etc., doivent pouvoir être levées. Elles le seraient sans doute déjà, si les conditions logiques de l'examen de ces questions avaient été mieux connues et surtout mieux remplies.

La première demande qu'on adresse à quiconque parle magnétisme est une profession de foi. Croyezvous ou ne croyez-vous pas ? C'est là une question ad hominem à laquelle chacun est libre de répondre ou de ne pas répondre. Mais il y a une question générale qu'on est obligé de poser et de résoudre, question de pure logique scientifique, dont la solution ne préjuge rien, soit sur la réalité des phénomènes, soit sur la valeur des théories magnétiques , et qui est la condition même de la possibilité de la recherche.

La réalité des phénomènes somnambuliques est, suivant les magnétiseurs, une vérité d'observation. Ils déclarent , en conséquence , que la seule question à élever, c'est celle de savoir s'ils sont démontrables ou vérifiables par l'expérience, et que, s'ils sont trouvés tels, ils doivent être acceptés purement et simplement à titre de faits, quelque discordants qu'ils paraissent, ou même inconciliables avec les notions les plus certaines de la physiologie et de la psychologie.

Nous partageons tout à fait, sur ce point, la façon de voir des magnétiseurs.

11 s'en faut cependant que cette position préalable soit généralement acceptée. Les magnétiseurs ex-

ceptés, qui y tiennent naturellement beaucoup , il est très -peu d'esprits, surtout parmi les hommes de science, qui consentent à s'y placer. Ce n'est pas qu'ils se refusent ouvertement à admettre , en général , comme certains des faits décidément inexplicables, ou, ce qui revient au même , inexpliqués, l'existence des aérolithes, par exemple. Ils prétendent que s'ils rejettent les phénomènes en question , ce n'est point parce qu'ils sont inexplicables, mais parce qu'ils sont impossibles. Or, il va de soi qu'on ne se donne pas la peine de vérifier et encore moins d'étudier des impossibilités. Cette fin de non-recevoir a l'avantage nonseulement de détruire d'un seul coup tout l'édifice magnétique existant, mais encore de supprimer toute recherche ultérieure. Les faits magnétiques sont impossibles ; donc ils sont faux ; donc il n'y a pas lieu à les examiner. Voilà l'argument per impossibile auquel reviennent sans cesse les adversaires à priori du magnétisme, ceux qu'on appelle les incrédules. Les croyants — ou les crédules— répondent : Les faits magnétiques sont expérimentalement prouvés; donc ils sont possibles. Voilà donc le droit et le fait en conflit et se détruisant mutuellement.'

Mais qu'est-ce que V impossible, et en quel sens un fait quelconque peut-il être à priori déclaré tel? Dans ce grand phénomène de l'Univers, il n'y a d'impossible que ce qui n'est pas. La réalité y est la seule mesure de la possibilité. Tout ce qui est réel est possible, et tout ce qui est possible existe. Mais, comme l'homme ne peut savoir sur cette réalité , seule mesure du pos-

sible, que ce qui lui est révélé par l'expérience, il n'a, dans aucun cas, le droit de dire que telle ou telle expérience ne pourra jamais être faite, ou, ce qui revient absolument au même, d'affirmer l'impossibilité d'un fait quelconque.

Tout ce que nous savons des phénomènes de ce monde, nous l'avons appris par nos sens. Notre science n'est qu'un recueil de faits qui nous sont donnés et que nous sommes forcés d'accepter tels qu'ils se présentent. A mesure que ces faits arrivent à notre connaissance, nous les comparons et les classons suivant leurs analogies et leurs différences. Cet arrangement considéré dans noire esprit est une théorie ; considéré dans les choses mêmes, c'est ce que nous appelons une loi. Toutes les branches de la philosophie naturelle, désignées sous les noms de Physique, Chimie, Zoologie, Botanique, etc., ne sont autre chose que des compartiments dans lesquels nous distribuons, sous des étiquettes diverses, la masse totale des faits observés. Ces cases s'agrandissent ou se rétrécissent, se multiplient ou se réduisent à chaque moment de la marche de la science. Comme elles sont faites pour contenir les faits, leur nombre et leur capacité varient avec les faits mêmes. Dès qu'un fait jusque-là inaperçu se présente, on cherche d'abord à le placer dans une des cases existantes; s'il s'y refuse, on est obligé d'en faire une nouvelle, ou d'agrandir une des anciennes. On ne peut jamais dire qu'il n'y a pas de place.

C'est là cependant ce que prétend l'argument per impossibile allégué contre la réalité des phénomènes

CRITIQUE nus faits DITS extraordinaires. 63

magnétiques. Sa formule ordinaire est celle-ci : Un fait est réputé impossible lorsqu'il est en opposition avec les lois de la nature. Très-bien ! Mais qu'est-ce qu'une loi de la nature ? Si je l'entonds'bien, — et on ne l'entend pas autrement, que je sache, — une loi de la nature n'est que l'ordre régulier et uniforme dans lequel se produisent et se rangent, dans le temps et dans l'espace, un certain nombre de phénomènes. Nous appelons Loi de la Nature ce qui arrive constamment dans un certain ordre et dans certaines circonstances assignables. Mais cette loi n'étant et ne pouvant être que l'expression des faits mêmes, en tant qu'ils sont conçus comme soumis à une règle, on ne peut arguer d'une loi contre un fait, puisque la loi n'est elle-même qu'un fait. Et de quel droit alors un fait pourrait-il s'opposer à un autre? Il faudrait, pour cela, qu'ils fussent contradictoires. Dans ce cas, sans doute, ils s'excluraient mutuellement, et leur coexistence serait impossible ; car, pour la raison, l'impossible se résout dans le contradictoire. Un cercle ne peut pas être un carré ; poser l'un c'est ôter l'autre, et réciproquement. Dans la nature, il n'y a pas de ces contradictions. Un fait peut différer d'un autre, mais non le contredire; ils peuvent, en effet, très-bien subsister ensemble. C'est, par exemple, un fait général, c'est-àdire une loi des mieux constatées, que toutes les planètes tournent autour du soleil d'occident en orient, à peu près dans le plan de son équateur. Il ne serait pas impossible, pour cela, que d'autres planètes à découvrir eussent une marche inverse; et, en fait, on n'a

pas opposé cette loi aux comètes pour leur contester le droit qu'elles exercent journellement de prendre, à tort et à travers, le chemin qu'il leur plaît dans l'espace. De même , en physiologie, de ce qu'un homme parle tout éveillé , il ne s'ensuit pas que ce même homme ou un autre homme ne puisse pas parler étant endormi. Le sommeil magnétique , s'il existe, ne contredit en rien le sommeil dit naturel, et on ne peut pas affirmer l'impossibilité du premier en vertu seulement de la réalité constatée du second. Il y aurait, en ce cas, deux espèces de sommeil au lieu d'une, ce qui ne dérangerait aucune loi de la nature.

Le mot impossible est entendu de plus d'une manière dans cette controverse. Pour quelques-uns, pour M. le professeur Bouillaud , par exemple , qui s'est maintes fois expliqué sur ce point avec beaucoup de décision et d'animation (1), il signifie toute chose contraire aux lois de la nature. D'autres, tels que MM. Dubois (d'Amiens) etBurdin (2), tournent un peu autrement l'argument. Ils ne veulent pas imposer des bornes à la nature, ce qui serait messéant à de simples mortels ; ils assurent seulement qu'EN fait la nature elle-même s'est imposé des bornes infranchissables. Mais comment ne voit-on pas qu'on fait ici une pétition de principe des plus flagrantes, escortée de deux ou trois hypo-

(1) Dans l'article Magnétisme animal du Dictionnaire de

MÉDECINE et DE CHIRURGIE PRATIQUES, tOID. XI, et dailS les disdlS-

sions académiques.

(2) Histoire académique du Magnétisme animal, Paris, 1841, pag. 038 et suiv.

thèses également arbitraires? Dire, en effet, que la nature ne dépasse pas en fait certaines bornes connues et désignées, et se servir ensuite de ce prétendu l'ait pour nier la possibilité d'autres faits qui prouveraient eux-mêmes que les prétendues bornes ne sont pas là où on les avait mises, n'est-ce pas supposer ce qui est précisément en question? Il faut donc toujours en venir à l'examen des faits mêmes, qui seuls peuvent marquer des bornes, si bornes il y a ; non pas les bornes du possible, mais celles du réel ; non pas même les bornes absolues de ce réel, mais les bornes relatives à nous, uniquement et exclusivement déterminantes par l'observation et l'expérience. La seule question étant donc de savoir où sont les bornes, et la seule manière d'acquérir cette connaissance étant l'observation des faits, c'est une contradiction que d'interdire à l'observation (seule autorité qu'on invoque) le droit de dépasser telles ou telles limites qu'elle seule avait posées. Quant aux hypothèses impliquées dans l'argument, elles consistent à assurer 1° que la nature a des bornes ; 2° que ces bornes sont infranchissables. La première assertion n'est pas discutable, car elle n'est pas intelligible ; la seconde n'est guère plus claire, car elle participe de l'obscurité de la première. Mais, en supposant que le mot bornes ait ici un sens, comment peut-on affirmer que ces bornes sont infranchissables? C'est là encore une sentence à priori tout à fait gratuite, et d'autant moins motivée dans le système même de ces critiques, qu'ils prétendent vouloir rester dans le fait, dans le réel. Eh bien ! le Réel, le Fait n'étant

l)G PHILOSOPHIE MÉDICALE.

connus et connaissables que par l'expérience, et l'expérience ne donnant et ne pouvant donner que des faits, il en résulte que ces idées de bornes, et de bornes infranchissables de la nature sont tout à fait en dehors de l'expérience, étrangères à la question, et partant inadmissibles. Il ne s'agit, encore une fois, que d'une chose, c'est de savoir, en fait, comme on le dit à qui mieux mieux de tous les côtés, ce qui se passe dans cette Nature, sans s'enquérir si elle peut faire plus ou moins que ce qu'elle nous montre, sans s'inquiéter de ce qui est possible ou impossible, quelque sens qu'on attache à ces mots, mais seulement de ce qui arrive réellement.

Ceci ne veut pas dire qu il ne faut pas discuter les faits, mais seulement que la seule discussion dont les faits soient susceptibles est celle qui porte sur leur réalité. On prend quelquefois le change sur cette question, et c'est ce qui arriva à M. Bouillaud, dans la fameuse discussion sur le Magnétisme, qui eut lieu en 1837 (1), lorsqu'il protestait avec une extrême énergie contre l'assertion d'un membre qui avait avancé, sans explication, que les faits ne sont pas discutables. Cet honorable académicien — c'était, si je m'en souviens bien, M. Oudet — n'entendait par là qu'une chose, c'est qu'une fois le fait constaté et vérifié par tous les moyens à la portée de l'homme, il doit être admis dans la science, soit qu'il s'accorde, soit qu'il ne s'accorde pas avec les théories précédemment établies, quelque solides que soient ou paraissent être

v'iV Pulletin de l'Académie de médecine, t. I, p. 373.

celles-ci. M. Bouillaud prend celte règle au rebours. Il a écrit quelque part, et souvent soutenu depuis, qu'une théorie démontrée infirmait d'avance les faits qui lui seraient contraires. Cette hérésie philosophique est surprenante chez un disciple de Bacon. L'histoire de la science, depuis un siècle, a pourtant donné bien des démentis à cette prétendue autorité des systèmes. La théorie newtonienne de la lumière est un exemple mémorable de ces mésaventures. Cette doctrine a, pendant près de deux siècles, été considérée comme le chef-d'œuvre de la méthode expérimentale : elle avait l'autorité d'une démonstration mathématique. Elle est cependant aujourd'hui à peu près renversée. Fallait-il donc nier à Young les phénomènes des interférences, sous prétexte qu'ils ne s'accommodaient pas bien avec les lois de Newton ? Mais si les nouvelles observations ont fortement compromis la théorie newtonienne, elles n'ont en rien infirmé les faits qui lui servaient de base. Ces faits subsistent à côté des nouveaux, et conservent toute leur valeur. Les derniers n'ont pas annulé les premiers, pas plus que les premiers ne s'opposaient aux derniers ; car, redisons-le, un fait ne saurait jamais contredire un autre fait. La contradiction n'est pas dans la nature : elle n'est que dans la pensée humaine.

iMais en voilà assez sur l'impossible. Parlons un peu maintenant de \' extraordinaire. C'est là aussi un mot qui figure souvent parmi les considérants de la fin de

non-recevoir opposée au magnétisme animal ainsi qu'aux doctrines et aux pratiques affines. Arrêtons-le un instant au passage. Nous appelons ordinaire ce qui arrive et que nous voyons constamment ou très-souvent, h' extraordinaire serait donc, par la loi des contraires, ce qui n'arrive ou que nous ne voyons que rarement ou jamais. A ce titre, l'Extraordinaire a, sans doute, bien droit d'exciter la surprise, comme il arriva aux habitants de Paris, lorsque, le 21 novembre 1783, à une heure après midi, ils virent deux hommes, Pilatre de Rozier et le marquis d'Arlandes, s'élever dans les airs, comme jadis le prophète Élie , dans un char de feu, et réaliser les mythiques voyages aériens de Dédale et de Médée. Mais l'étonnement, résultat naturel de la réalisation de l'Improbable et de l'arrivée de l'Imprévu, est une situation d'esprit essentiellement éphémère : elle ne se produit pas deux fois dans la même rencontre chez le spectateur. Ce n'est guère aussi qu'une fois que l'Extraordinaire justifie son titre. Après deux ou trois apparitions , il se transforme en son opposé et devient l'ordinaire.

Remarquons, en outre, que l'Extraordinaire est, par rapport aux faits ainsi qualifiés, une simple dénomination externe, comme dit la grammaire, qui ne s'applique pas à la chose même, mais seulement à la relation particulière et tout accidentelle qu'elle a avec l'esprit ou les sens de l'observateur. En réalité, il n'y a rien d'extraordinaire in natura rerum, ou, si l'on aime mieux, tout y est également extraordinaire ou ordinaire. Les faits magnétiques , en les supposant

réels, ne sont pas, au fond, plus étonnants, plus inexplicables, plus inconcevables *— car ce sont là autant de variantes de l'Extraordinaire — que tout ce que le spectacle du monde physique et moral nous montre à chaque instant. Il n'est pas plus extraordinaire en soi de voir un être humain éprouver certaines modifications psychiques et physiologiques, lorsqu'un autre fait devant lui certains gestes, que de voir la mer s'élever lorsque la lune se trouve arrivée à un certain point de l'espace. Dans ce dernier cas, vous dites attraction, et vous paraissez satisfait. Dans le premier, on nous dit magnésme an im a l , et nous hochons la tête. Cependant les deux mots se valent bien, et si l'un nous semble plus clair que l'autre, c'est une pure illusion de l'habitude. Si l'on approche d'une barbe de plume un bâton de cire à cacheter préalablement frotté sur de la laine , le brin de plume s'élance vers le corps frotté et s'y attache. Si le bâton n'est pas frotté, le phénomène n'a pas lieu. Le premier qui raconta ces faits aurait pu passer pour un imposteur ou un visionnaire ; car quoi de plus extraordinaire qu'un corps inerte se meuve sans l'intervention d'une cause mécanique , et quoi de mieux démontré qu'un corps ne peut agir que dans te lieu où il est ? C'était là ce que les anciens appelaient un principe, et ce que, dans notre langage moderne, nous appelons une loi de la nature. Ce fait violait, en apparence du moins, et la loi et le principe. On le trouve cependant tout à fait conforme à la meilleure physique. Pourquoi? Parce qu'il se reproduit souvent et à volonté; parce qu'une foule de

phénomènes analogues d'action à distance ont été constatés; et le doute n'étant plus permis, on a imaginé, pour les expliquer, un être de raison (un fluide) auquel on a imposé un nom arbitraire (électricité), et le tout a été appelé loi de la nature.

Un homme magnétisé ressemble beaucoup au morceau de cire frotté ; avant la magnétisation, il ne peut rien de ce qu'il peut après, de même que la cire avant et après le frottement. Seulement on a un procédé certain pour communiquer au bâton ces propriétés nouvelles, et pour l'homme on n'en a pas. De là vient que les phénomènes attribués au magnétisme et autres pratiques plus ou moins mystérieuses ne se produisant, à ce qu'il semble , que de loin en loin, dans des conditions difficiles à connaître, plus difficiles encore à réaliser, ils restent indéfiniment à l'état occulte.

L'Extraordinaire ne saurait donc être un motif valable de négation à l'égard d'un phénomène quelconque. C'est tout au plus un motif de suspicion. Il autorise la réserve, la circonspection, la sévérité dans l'examen, mais non l'abstention systématique et encore moins le rejet formel.

On insiste, et on dit qu'avec ce système d'accommodement il faudra admettre toutes sortes de prodiges et croire, par exemple, qu'un chameau a passé par le trou d'une aiguille, ou que Mahomet a mis la lune dans sa poche, si des témoins dignes de foi l'affirmaient. Pourquoi pas ? Il suffit, pour cela, que le trou soit aussi grand que le chameau, ou le chameau aussi petit que le trou ; et de même, pour le cas du pro-

phète, il a fallu que la lune fût assez pet i te pour entrer dans la poche, ou la poche assez grande pour contenir la lune. Le tout est de savoir s'il y a de tels chameaux ou de telles aiguilles, de telles lunes et de telles poches ; ce qui est du ressort de l'expérience. Mais l'objection formulée par ces exemples n'est pas sérieuse. Les événements en question sont de ceux que la raison déclare à priori impossibles, parce qu'ils renferment une véritable contradiction. Ils posent l'un et l'autre des termes qui s'excluent mutuellement. Le miracle de Mahomet implique, en effet, qu'un corps de 782 lieues de diamètre a trouvé place dans un espace de 6 pouces carrés, et celui du chameau et de l'aiguille qu'un corps de 2 mètres a passé par un trou de 1 millimètre, c'est-à-dire que 782 lieues = 6 pouces, et 2 mètres= 1 millimètre, ce qui n'est pas seulement, ni même, à proprement parler, l'Impossible, mais tout simplement l'Absurde. Or, la prétendue impossibilité des faits dits extraordinaires n'est pas de cet ordre : elle n'est que le plus haut degré de l'improbabilité, laquelle n'étant qu'une induction de l'expérience, peut toujours être diminuée et même détruite par l'expérience. En un mot, les phénomènes magnétiques et autres, les plus insolites, n'étant pas contradictoires, ni même opposés aux phénomènes les plus ordinaires, mais seulement différents, il n'y a aucune raison légitime de les exclure à priori de la nature et de la science.

Ce n'est pourtant pas ainsi qu'ont paru l'entendre les corps académiques, dans les diverses occasions où ils

ont été mis en demeure de donner leur avis sur ces questions. Sauf la première commission académique, de 1784, qui examina le Mesmérisme avec l'impartialité philosophique la plus louable, toutes les présentations faites depuis aux corps savants y ont rencontré une défiance extrême , et même une sorte d'hostilité. Ces enquêtes officielles ont été instituées et conduites plutôt à la manière d'une instruction judiciaire en matière criminelle que comme un examen scientifique. Quoique ces dispositions aient pu souvent être motivées, sinon justifiées par les circonstances, toujours est-il qu'elles ne sont pas, en général, celles qu'il faut apporter dans la recherche sincère et indépendante de la vérité.

Parmi les procès assez nombreux que le magnétisme animal et d'autres doctrines aussi mal notées ont eu à soutenir, depuis un demi-siècle, par-devant les tribunaux scientifiques, un des plus intéressants, au point de vue de la question générale de crilique et de méthodologie, est celui de la fille électrique , à l'Académie des sciences. Cette affaire est vieille de dix ans, mais les discussions toutes récentes sur des phénomènes fort analogues, ceux des Tables Tournantes, ont fait voir qu'aujourd'hui comme alors on est enclin, dans ce corps savant, à oublier un peu, dans les questions de cette nature, les principes rigoureux de critique et de logique qu'on y professe avec un certain apparat, et qu'on y applique même, en général, avec le soin le plus méritoire, à toutes les branches des connaissances.

Eu 18i(i, donc, l'Académie des sciences fut appelée à examiner certains phénomènes extraordinaires manifestés, disait-on, chez une jeune paysanne bretonne. Ces phénomènes consistaient en des mouvements de répulsion ou d'attraction qu'éprouvaient au simple contact de ses habits, de sa main, ou même sans contact et à distance, les corps environnants. Cette action était assez forte pour soulever, pour projeter au loin, et même pour briser une chaise, une table, les meubles les plus lourds. Après avoir étonné et même un peu effrayé sa famille, son village et la ville voisine, par ces manifestations insolites qui ressemblaient aux effets d'une Possession démoniaque, elle fut amenée à Paris dans un but de spéculation, et exhibée publiquement. Le nombre et la qualité des témoignages sur la réalité et sur la singularité de ces phénomènes déterminèrent l'Académie des sciences à s'en occuper. Elle nomma une commission chargée de lui présenter un rapport. Ce rapport fut fait par Arago. Les conclusions furent toutes négatives. La plupart des faits signalés par la voix publique et dans plusieurs communications faites à l'Académie ne s'étaient pas produits devant "les commissaires, et ces faits qui avaient manqué étaient précisément ceux qui , par leur nature , n'auraient laissé aucune prise au doute sur leur réalité et leur sincérité (les phénomènes d'action à distance); tandis que les seuls dont ils avaient été témoins (la répulsion ou projection d'une chaise au contact immédiat) étaient susceptibles d'être simulés et devenaient, par conséquent, suspects. En outre, ce dernier phéno-

mène n'avait eu lieu qu'à une première séance, et aussitôt que la commission eut exprimé nettement ses soupçons sur la manière dont pouvaient s'opérer les mouvements et annoncé qu'elle exercerait une surveillance sévère , on lui avait fait savoir que le sujet ne manifestait plus rien. Elle n'eut plus dès lors à continuer son examen. Enfin on avait su que, tandis que les propriétés électriques de la jeune fille étaient tout à fait suspendues pour les commissaires, elles continuaient de se révéler journellement dans les salons. De ces circonstances la commission conclut que toutes les communications relatives à Angélique Cottin devaient être considérées comme non avenues. L'Académie adopta cette décision.

Il n'y a rien à objecter au rapport en lui-même. La commission racontait avec convenance, avec autorité, avec dignité, la marche et les résultats de, ses recherches. L'impression générale restée dans l'esprit des commissaires sur la nature des scènes auxquelles ils avaient assisté parut suffisamment justifiée, et le savant et habile rapporteur sut la faire partager à l'Académie par le récit seul des faits.

La conclusion seule nous semble sujette à discussion.

Cette conclusion semble n'être que la déclaration officielle de la résolution prise par l'Académie de ne plus s'occuper de cet objet. Mais si on en pèse avec attention les termes, on remarquera qu'elle a une autre signification et une autre portée. Elle formule un jugement général, non-seulement sur les faits soumis à l'examen de la commission, mais encore sur les autres

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faits qui ont pu se produire en présence d'autres té moins. En effet, en déclarant, sur la foi des seuls résultats constatés par les commissaires, que toutes les communications relatives à Angélique Cottin seront regardées comme non avenues, l'Académie décidait (du moins implicitement) que tous les faits portés officieusement à sa connaissance n'avaient pas d'autre valeur que ceux observés par la commission, c'est-à-dire qu'ils devaient aussi passer pour non avenus. Or cette conséquence dépasse évidemment les prémisses. 11 est clair que la commission, tout en désirant et croyant formuler une conclusion rigoureusement déduite de ses recherches, lui donnait involontairement une extension bien plus grande, et transformait en loi générale le résultat d'une expérience particulière.

Nous ne nous chargerions certes pas de prouver que cette induction générale est fausse, car, portant sur un fait négatif, on ne saurait pas plus prouver sa fausseté matérielle que sa vérité. De ce que des académiciens n'ont pas observé certains phénomènes extraordinaires promis à leur curiosité, de ce qu'ils ont soupçonné ou même constaté de la supercherie dans certains autresqu'on donnait comme naturels, il nes'ensuit nullement sans doute que ces phénomènes ont dû, dans d'autres cas, être tels qu'on les a racontés; mais il n'en résulte pas non plus qu'ils ont été toujours et en toutes circonstances ou des contes en l'air ou des jongleries. Ce n'est donc pas Umt, on le répète, la vérité ou la fausseté intrinsèque de la conclusion du rapport qui est ici en cause, que sa légitimité logique.

Un n'examine pas si elle est juste ou non au tond; mais il est évident qu'elle est vicieuse dans la forme, puisqu'elle conclut du particulier au général.

Cette induction est, du reste, si naturelle, si conforme à la marche habituelle de l'esprit, qu'on risque, en la censurant, de paraître subtil et ergoteur. Cette critique sera surtout très-difficilement acceptée par ceux qui ont une disposition naturelle ou acquise au scepticisme historique et scientifique. Pour ceux-là la décision de l'Académie ne fait que confirmer ce qu'ils savaient ou croyaient savoir d'avance, et ils perdraient aisément patience si on leur disait qu'ils raisonnent mal. Ils regarderaient ces objections comme de misérables faux-fuyants auxquels on a recours en désespoir de cause pour échapper à l'écrasante autorité des faits. Quelques-uns pourtant de ces intraitables mécréants pourraient être ramenés, s'ils considéraient que la position logique où ils sont établis, et qu'ils croient si forte, est au fond absolument la même que celle où se placent les esprits à tendances et à conviction opposées. Ces derniers, en effet, arguent également et volontiers des expériences faites à toutes les expériences possibles. Ayant observé ou cru observer, comme réels et authentiques, certains faits, ils en induisent par analogie la vérité des faits analogues ou semblables. L'induction affirmative et l'induction négative reposent donc sur les mêmes bases. Toutes deux procèdent d'abord du particulier au général ; puis, une fois en possession de cette règle ainsi vicieusement obtenue, ils s'en servent comme d'un critérium pour

l'interprétation des cas nouveaux. Mais il est clair que ni ceux-ci ni ceux-là ne peuvent justifier de la légitimité

de leurs conclusions. La confiance ou croyance des uns, la défiance ou incrédulité des autres sont également arbitraires.

Cette double tendance se révèledans les sciences, dans les affaires, danstoutes les circonstances, même les plus insignifiantes,de la vie ; mais elle se manifestesurtout de la manière la plus caractéristique en présence de cette classe de faits qu'on appelle cxtraord inaires soit à cause de leur rareté, soit à cause de leur inexplicabilité supposée. Sitôt qu'un événement de ce genre est annoncé, l'opinion se divise immédiatement, avant toute vérification, en deux partis diamétralement opposés, dont l'un affirme et l'autre nie à priorila. réalité du fait. Tous deux admettent bien qu'il faut examiner avant de conclure, et on procède des deux côtés aux expériences; mais, chose singulière, les expériences, loin de les mettre d'accord, ne sont qu'un nouveau motif de dissidence. En effet, l'aspect des choses est si différent, suivant les dispositions mentales des observateurs, que là où les uns signalent une merveille de la nature, les autres ne voient qu'une grossière jonglerie, et que les mêmes circonstances ou détails paraissent à ceux-ci d'une importance capitale, à ceux-là d'une insignifiance parfaite. Le même fait, quoique unique en soi, se dédouble ainsi en réalité en deux faits, ou présente deux faces complètement dissemblables dont chacune n'est visible que pour une classe de spectateurs ; à peu près comme ces tableaux qui montrent une figure d'homme ou d'à-

nimal, suivant le côté d'où on les regarde. L'histoire du magnétisme animal a olïert au philosophe, dans ces dernières années, de nombreuses occasions d'observer ce phénomène psychologique, non moins curieux assurément que ceux qui excitent l'admiration des magnétiseurs.

Notre impartialité ne va pas jusqu'à prétendre que ces dissidences soient inconciliables. Ce serait reconnaître l'impossibilité intrinsèque d'arriver en pareille matière à la vérité, et par conséquent proscrire toute recherche. On veut seulement signaler ces tendances diverses de l'esprit comme le principal obstacle à l'élude de ces sortes de faits et la cause première de la difficulté qu'il y a de donner une base scientifique aux discussions qui s'y rapportent. Supprimer ces tendances est impossible. Tout ce qu'on peut essayer, c'est de les limiter l'une par l'autre, en leur montrant, comme nous venons de !e faire, qu'elles sont également illégitimes.

Cette neutralisation des deux positions logiques en conflit en établit une troisième, résultant de l'élimination de la conclusion illégitime des deux autres, et qui paraît la seule bonne. L'une des thèses a pour fondement secret ce sophisme : Il y a des faits vrais, donc il n'y en a pas de faux; l'autre, celui-ci : Il y a des faits faux, donc il n'y en a pas de vrais. Le sophisme ainsi présenté, est grossier, et personne ne consentirait à s'en reconnaître coupable. Cependant, dans l'application, il est l'unique base des affirmations et des négations systématiques en présence. En élimi-

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liant, de ces deux formules, la conséquence sophistique, il n'en reste que cette double assertion : Il y a des faits vrais; il y a des faits faux; propositions qui, sans rien affirmer ni nier témérairement, laissent le champ libre à l'élude. A la vérité chacune des formules exclusives nie l'une ou l'autre des deux assertions admises par la troisième, mais elles ne peuvent cependant se refuser à les accepter au moins, à titre provisoire, comme conditions de la possibilité même de la recherche.

Tel est, ce semble, le point où il convient de se placer, pour s'orienter dans ces obscures régions. Cette position est celle du sens commun, de la logique naturelle. C'est la route que prend instinctivement l'esprit libre de tout engagement systématique. Mais autre chose est de faire ce qui convient dans tel ou tel cas donné, guidé par une sorte d'instinct, ou d'avoir pour se conduire dans tous les cas, une règle, une méthode rationnelle. Dans la question ici discutée, notamment, autre chose est d'apporter dans l'étude une simple disposition générale d'impartialité et de circonspection, et autre chose de s'y présenter muni des instruments logiques appropriés aux difficultés qu'on a à vaincre et aux illusions de toute nature dont on a à se défendre. Il y a là une lacune à remplir dans beaucoup de traités de logique.

Les deux tendances exclusives, l'affirmative et la négative, se manifestèrent immédiatement à la première annonce delà fille électrique. La première eut naturellement pour organes les partisans et croyants du magnétisme animal; ils se mirent aussitôt en campa-

gne, non pas pour vérifier le fait, mais pour Yétudier. C'est dans les journaux du magnétisme qu'on en trouve les relations les plus minutieuses, les plus élaborées. La question de la réalité des phénomènes n'y est pas sérieusement posée; elle y est à peine indiquée comme une vaine protestation de l'incrédulité systématique. On y place sur la même ligne, non-seulement les observations personnelles des narrateurs, mais encore tous les on-dit, les bruits qui sont parvenus à leurs oreilles. Tout est accueilli avec la même sécurité apparente. Le doute n'a pas pénétré un instant dans ce camp là; et de même que la conviction n'avait pas eu besoin, pour s'établir, d'une vérification préalable, aucune vérification ultérieure n'eût été capable de l'ébranler, et encore moins de la détruire. La tendance contraire se produisit surtout parmi les savants; elle commença, dans le sein de l'Académie, par s'opposer à l'examen des faits, opposition évidemment fondée sur la conviction préalable, tirée on ne sait d'où, qu'il n'y avait pas de faits à examiner. Cependant l'Académie, entraînée par les témoignages positifs d'Arago et du docteur Tanchou, nomma une commission. Cette commission fit des expériences. Ces expériences furent, sans aucun doute, sérieuses, impartialement établies et conduites. Jusque-là tout dans les démarches et les paroles de la commission et de l'Académie fut parfaitement légitime. Le rapport lui-même, quoique fortement empreint de la mauvaise humeur de gens qui croient avoir été dérangés pour rien, était scientifiquement irréprochable dans l'exposé

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des faits. Mais le parti-pris négatif, qui était au fond de la majorité des esprits à l'Académie et dans la commission, se trahit dans la conclusion, en déclarant non avenues tontes les communications relatives à Angélique Cottin. On vit là l'influence secrète de l'induction sophistique qui, concluant du particulier au général, prononce sans hésiter la sentence : Falsus in uno falsus in omnibus.

Il paraît donc qu'en droit logique, sit venia verbi, l'Académie en cette rencontre, outre-passa ses pouvoirs; elle condamna, sinon des innocents, du moins desimpies suspects, ce qui est manifestement illégal. En matière civile ou criminelle, la Cour de cassation casserait un pareil arrêt pour vice de forme.

La conclusion académique déjà vicieuse par la forme, ralione formai, ne l'était pas moins peut-être ratione materiœ, c'est-à-dire dans le fond. Bien que la commission n'eût pas développé les motifs de son opinion, elle en disait assez cependant pour les laisser soupçonner. Ces motifs étaient : 1° la cessation ou interruption de la plupart des phénomènes survenue tout à coup au moment où elle fut appelée à les vérifier; 2° la production de phénomènes, présentés comme naturels, mais probahlement simulés.

La non-apparition des phénomènes à tel ou tel moment donné ne prouve absolument rien en soi. C'est un fait négatif qui, comme tel, ne détruit nullement le fait positif de leur apparition dans un autre moment, si celui-ci est convenablement constaté d'ailleurs. On ne peut disconvenir cependant que cette interruption n'ait

quelque chose de suspect lorsqu'elle a lieu, comme dans le cas actuel, à l'instant même où des observateurs clairvoyants, compétents et sévères viennent procéder à une vérification directe des faits annoncés, et qu'elle se maintient pendant toute la durée de leur examen. Mais cette impression fâcheuse a pour correctif l'interprétation non moins plausible, mais plus favorable, tirée de la nature essentiellement mobile, fugace, intermittente des phénomènes nerveux, à quoi il faut ajouter les effets possibles de l'émotion produite sur le sujet par le cérémonial de l'examen, la qualité et les dispositions morales des témoins. Ces deux explications sont ainsi à peu près également admissibles et se font équilibre. Mais quoique, théoriquement parlant, cette circonstance n'ait pas grande valeur, elle paraît avoir en pratique beaucoup d'influence sur les esprits. Il n'est pas rare de voir des convictions trèsardentes, acquises par des observations personnelles qui avaient paru irrésistiblement démonstratives, rebrousser chemin, faiblir et même s'éteindre, lorsque les faits sur lesquels elles s'étaient établies cessent de se montrer. C'est ce qui arriva dans l'affaire d'Angélique Cottin. M. Tanchou, qui avait envoyé à l'Académie un récit détaillé des nombreuses et remarquables expériences instituées par lui-même, et d'après lesquelles il se déclarait convaincu de la réalité des propriétés attractives et répulsives d'Angélique Cottin, se mit tout à coup à rentrer, dans le doute à l'égard de ces mêmes faits, par cela seul qu'ils ne s'étaient pas produits devant la commission, et qu'il ne les avait plus observés lui-

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même ; de sorte que les observations purement négatives, c'est-à-dire nulles, de la commission, eurent un effet rétroactif véritablement incompréhensible sur les observations positives, c'est-à-dire concluantes de ce médecin. Cet effet retentit jusque sur les faits racontés par l'illustre rapporteur lui-même, Arago, qui, à la vérité, ne contre-manda pas ses observations, mais ne les rappela pas non plus, ni ne les maintint. Quoi qu'il en soit de ces exemples, qui peuvent être instructifs sous d'autres rapports, toujours est-il qu'en principe le fait seul de la cessation ou interruption des phénomènes, chez Angélique Cottin, n'autorisait pas la commission à laisser entendre que ces mêmes phénomènes, n'ayant pas été vus par elle, n'avaient jamais été vus par personne.

Quant à la simulation, le cas est plus grave. Il frappe, ce semble, d'une inévitable suspicion tous les faits passés et futurs. 11 est difficile de retenir ici la terrible sentence : Falsus in uno, falsus in omnibus, et toute l'histoire de cette petite fille prend le triste aspect d'un tissu de jongleries et de mensonges. Cependant examinons.

D'abord, en principe, on ne peut pas rigoureusement conclure, nous le répétons encore, du particulier au général, de la partie au tout, et c'est ce qu'on faisait en condamnant in ylobo et sans distinction. Voilà pour la logique. Mais on peut aussi présenter quelques circonstances atténuantes. D'abord, si l'on admet que tout ce qu'on raconte de cette fille n'a été dès le commencement qu'une jonglerie, il faut supposer, dans cette

petite paysanne de treize ans, une audace, une effronterie, un esprit de suite, une habileté de conduite assurément très-rares, et que ne lui attribueront pas facilement ceux qui l'ont vue de près, et ont pu juger combien elle était intellectuellement peu propre à un pareil rôle. Il faut supposer, en outre, que les nombreux spectateurs qu'elle a attirés autour d'elle dans diverses villes ont tous été dupes des manœuvres les plus grossières, s'il faut en juger par celles qu'elle paraît avoir essayées devant la commission et devant nous-même. On ne donne ces remarques que pour ce qu'elles valent. Je sais qu'en ce genre les supercheries les plus honteuses et les moins raffinées trouvent des dupes partout et en grand nombre, non-seulement dans les campagnes, mais encore dans les salons et même dans les Académies. Le mot de Pline n'a pas perdu et ne perdra probablement jamais son à-propos : JSullum tam impudens mendacium est ut teste careat. J'ai moi-même constaté et démontré tant de friponneries authentiques chez les prétendus somnambules en titre qui exploitent Paris, que rien ne peut guère me surprendre en fait d'impudence de la part des acteurs, en fait de crédulité de la part des spectateurs. Cependant la nature des phénomènes attribués à Angélique Cottin paraissait se prêter très-difficilement à une simulation continue, et la difficulté de les reproduire souvent sans s'exposer presque inévitablement à être découverte, aurait dû, ce semble, lui interdire de bonne heure ce genre d'exploitation.

Si ces considérations ont toutes seules peu de force,

il en est une qui, ajoutée aux précédentes, peut leur donner quelque valeur. Dans l'hypothèse de la jonglerie constante, il faut expliquer comment l'idée de cette supercherie, qui est véritablement inouïe dans les fastes du charlatanisme, a pu tomber dans la tète d'une petite paysanne presque idiote, vivant a la campagne, dans un coin reculé de la Bretagne; comment, en supposant qu'une pareille pensée lui fût venue, elle aurait pu entreprendre de l'exploiter comme elle l'a fait? Sans pousser plus loin ces questions, qu'il serait facile de multiplier, on peut affirmer, d'après la difficulté qu'on aurait à répondre à celles-ci, qu'il est au plus haut point improbable que les faits singuliers qui ont attiré sur elle la curiosité publique aient été dès l'origine le résultat d'une supercherie préméditée. L'histoire despremières apparitionsde ces phénomènes, la succession des événements qui ont suivi, le développement extérieur des idées et des sentiments des personnes qui en ont été témoins, tout semble déposer en faveur de la réalité des faits, au moins pendant une certaine période. Mais de ce qu'ils ont été réels à une certaine époque ou dans certaines circonstances, il ne s'ensuit pas qu'ils n'aient pu être et qu'ils n'aient été simulés à une autre époque et en d'autres circonstances. On comprend même très-bien comment cette petite fille put être insensiblement et presque involontairement conduite à cette jonglerie. Ses parents l'avaient amenée à Paris pour la faire voir au public pour de l'argent ; ils avaient bâti sur cette exhibition des rêves de fortune. D'autre part, la curiosité gêné-

raie était éveillée sur elle; elle était l'objet de visites incessantes; de grands personnages venaient lui demander les preuves des facultés exceptionnelles dont elle tirait déjà vanité, car ses parents les considéraient comme une sorte de don ou de talent, accordé à leur fille. L'amour-propre, l'intérêt étaient enjeu. Il fallait satisfaire les exigences des curieux, et les satisfaire à toute heure. Quoi de surprenant donc que lorsque les phénomènes spontanés se firent attendre, la petite fille ou ses parents aient eu l'idée d'aider un peu la nature?

Cette supposition expliquerait l'histoire de cette jeune fille sans violence aucune, et laisserait à tous les faits leur caractère. Elle est d'autant plus plausible qu'en l'admettant elle donne la clef de beaucoup d'autres histoires du même genre, et particulièrement de celle des somnambules les plus fameux de ce temps-ci. Ces prétendus somnambules sont pour la plupart des espèces d'escamoteurs, fort peu amusants, travaillant à heure fixe sur leur théâtre ou en ville, au choix des personnes, et les merveilles qu'on en raconte se réduisent à des tours assez grossiers. Ce sont certainement des jongleurs; mais l'ont-ils toujours été, le sont-ils même constamment? Non. Il est à croire que la plupart ont manifesté, à une certaine époque de leur vie, des phénomènes magnétiques plus ou moins caractérisés. Des magnétiseurs, par un motif ou par un autre, ont cultivé ces premiers germes et les ont développés ; plus tard des charlatans s'emparent de ces sujets pour les exploiter et eux-

mêmes sont entraînés à faire métier de leur personne. Mais le public est exigeant ; il faut lui servir ce qu'il y a de plus beau, de plus rare, et le lui servir à son heure. Alors l'insuffisance des moyens naturels se fait sentir; ils sont d'abord ou incomplets, ou intermittents, ou insignifiants; le plus souvent même ils manquent tout à fait; il faut alors y suppléer par l'industrie. Les livres des magnétiseurs contiennent l'énumération des facultés qui constituent le parfait somnambulisme lucide; on s'étudie à exécuter, tant bien que mal, ce programme, et on invente, pour remplir convenablement le rôle, un certain nombre de tours dont l'expérience a fait voir que le public se montre généralement satisfait. C'est ainsi que le somnambulisme s'apprend comme toute autre branche d'escamotage. De là la régularité , l'uniformité, l'invariabilité des exercices prétendus somnambuliques, dont on donne le spectacle, et qu'on peut sans hésiter déclarer des phénomènes simulés, par cela seul qu'ils se reproduisent chaque jour, pendant des années, chez les mêmes individus, sans variation aucune. Néanmoins, ces faits de jonglerie ne doivent pas faire méconnaître les faits réels, qui donnent tant d'intérêt à l'étude du magnétisme animal. Il ne faut jamais perdre de vue que ces faits sont indépendants les uns des autres, et qu'ils peuvent très-bien se rencontrer, soit successivement, soit simultanément, chez le même sujet.

Du reste, la supercherie, ne doit pas être alléguée à tout propos et sans preuves. On se contente trop souvent de la supposer pour la facilité de l'explication. Il

serait plus équitable et plus rationnel de la dévoiler par tous les moyens employés en justice pour découvrir un faux témoignage. Il faudrait surtout montrer en quoi consiste la supercherie, et indiquer, au moins approximativement, les moyens naturels dont se servent les prestidigitateurs pour opérer leurs prodiges. Il faudrait, par exemple, dans le cas, souvent cité, de M. J. Cloquet, montrer d'abord les graves motifs qui déterminèrent une jeune femme à jouer la comédie pendant qu'on lui extirpait le sein, et par quel adroit escamotage elle parvint, pendant toute la durée de l'opération et du pansement, à maîtriser tout signe de sensibilité physique et d'émotion morale, à maintenir dans un état de régularité parfaite le battement de ses artères, les mouvements de sa respiration, et à converser tranquillement de choses indifférentes. Voilà sans doute une très-étonnante comédienne, et si étonnante, que ce talent nous paraîtrait un phénomène beaucoup plus merveilleux que l'état d'insensibilité, magnétique ou non magnétique, que les témoins ont cru devoir admettre. Il en est à peu près de même de la femme observée par M. Oudet, qui se laissait enfoncer des épingles dans les doigts pour faire plaisir à son magnétiseur. Ces faits, pris entre tant d'autres, suffisent pour montrer avec quelle légèreté cette accusation de supercherie est quelquefois mise en avant, puisqu'au lieu de simplifier le problème, souvent elle le complique. Mais, quand même la fraude serait réelle dans ces observations (ce qui reste à prouver, et ce qui est improbable au plus

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liant degré), le fait de l'insensibilité apparente n'en serait pas moins réel, et ce fait serait déjà très-intéressant et très-important, car il prouverait que la volonté peut non-seulement réprimer tous les signes extérieurs de douleur qui dépendent des muscles et des nerfs volontaires, ce que tous les chirurgiens ont pu observer sur quelques opérés, mais encore s'opposer au trouble de la circulation et de la respiration, et à tous les phénomènes automatiques concomitants. Or, ce fait d'insensibilité, soit réelle, soit jouée, est soumis à l'observation directe ; il ne diffère en rien de tout autre phénomène, physique ou physiologique; et, récuser le témoignage de ceux qui l'ont vu et étudié avec tout le soin convenable, ce serait dire qu'ils ont menti effrontément ou qu'ils ont perdu le sens, sorte d'objection qui ne peut toujours se faire commodément.

Si ces observations ont quelque solidité, on reconnaîtra que le fait positif de la simulation, pas plus que le fait négatif de la cessation des phénomènes, n'autorisait la conclusion générale adoptée par l'Académie des sciences dans l'affaire de la fille électrique.

L'avènement des Tables tournantes et parlantes, 'des esprits, des revenants, etc., etc., vient de remettre à l'ordre du jour ces questions de logique et de critique générales. L'attitude des corps savants n'a pas été cette fois encore telle qu'on avait droit d'exiger, sinon d'espérer. Surpris à Timproviste par cette espèce de tremblement du monde intellectuel, ils se sont tenus cois jusqu'ici, attendant, avec une sorte d'indifférence et

d'incuriosité , peut-être plus affectées que réelles , la cessation de cet étrange phénomène. Tandis que Tau» torité religieuse et l'autorité civile intervenaient, chacune avec les moyens à sa disposition, la science restait muette. Cependant quelle plus belle occasion eut-elle jamais de justifier les' prétentions qu'elle affiche au gouvernement spirituel de la société? elle qui se vante d'avoir fait tomber tant de ces idoles de l'esprit dont parlait Bacon, devait-elle s'incliner devant celle-ci? Il y avait cependant un grand danger moral public. A quelque point de vue qu'on se mette pour juger ces singuliers événements, il est certain qu'ils ont profondément impressionné les esprits dans le monde entier. Observés sans critique et sous l'influence de la curiosité superstitieuse excitée par l'interprétation supernaturelle qu'on en donne, les phénomènes des Tables (réels ou fictifs, objectifs ou subjectifs, physiques, physiologiques ou psychiques) peuvent être un spectacle extrêmement dangereux pour la masse des esprits simples qui risquent de perdre à ce jeu imprudent leur repos et même leur raison. Il n'y a que les physiciens qui puissent manier sans péril les machines électriques. Bien mal en prit à Tullus Hostilius de vouloir, sans connaissance suffisante des procédés, évoquer Jupiter Elicius, c'est-à-dire diriger la foudre, comme savaient dit-on, le faire, quelques mille ans avant Franklin, les prêtres initiés à la science secrète des temples. Le fluide se retourna contre l'opérateur maladroit qui périt foudroyé. De même dans l'ordre intellectuel et moral, il y a des choses qu'il n'est pas prudent de mettre

sous les yeux des faibles et des ignorants, c'est-à-dire du grand nombre. Nous avons vu plus d'une fois une courte visite dans une maison de fous laisser pour longtemps dans certains esprits des impressions inquiétantes. Les tables tournantes étaient dangereuses au même titre. La profonde préoccupation, l'espèce de fascination auxquelles des millions d'individus ont été et sont encore en proie constituent par elles-mêmes un cas médical. Comment donc l'Académie de médecine, expressément instituée, comme on sait, pour résoudre les questions qui intéressent la santé publique, et qui possède une commission permanente et spéciale des épidémies, n'a-t-elle pas songé à étudier celle-ci? Ce contagieux cauchemar intellectuel était, certes, infiniment plus curieux, plus grave, plus digne d'examen, d'un intérêt universel plus pressant, que toutes ces petites histoires d'épidémies de scarlatine, de suette, d'angine couenneuse, de variole, qu'elle serre si soigneusement depuis trente ans dans ses cartons !

La morale publique n'était pas moins intéressée dans cette question que la santé publique. La tabulomancie est bientôt devenue, comme la cartomancie, la sorcellerie, etc., l'occasion de scandales, de fraudes coupables. Le charlatanisme s'en est emparé partout. En Amérique, les êtres privilégiés qui prétendent être en communication immédiate avec les esprits habitant les tables, et qu'on appelle, en vertu de cette prérogative supposée, des médiums, se sont multipliés dans une proportion gigantesque. On n'évalue pas à moins de trente mille le nombre de ces Voyants dans les divers

Etats de l'Union. Le rôle de médium est devenu une profession régulière et fort lucrative. En France, ce mode de communication et de consultation par les médiums commence à s'établir, et déjà il a ddnné lieu à des scènes scandaleuses qui se sont dénouées devant la police correctionnelle.

Mais la justice ne peut s'enquérir que des faits matériels constituant des délits prévus par le code; elle ne peut réprimer que quelques conséquences accidentelles de ces pratiques. C'est à la science qu'il appartenait d'attaquer la question dans sa source même, en déterminant les véritables causes des phénomènes. Or, la science, on regrette d'avoir à le dire, s'est jusqu'ici récusée, ou n'avait que balbutier quelques paroles sentencieuses de dédain qui ne remédient à rien. La seule tentative un peu sérieuse d'explication ou de solution, émanée d'une autorité scientifique respectable, est le petit travail de quelques pages de M. Kabinet, dans la Revue des deux Mondes. Ce physicien et géomètre distingué a eu l'idée fort naturelle, et cependant fort peu pratiquée, d'observer d'abord luimême. Ayant constaté par sa propre expérience le fait du tournoiement des tables par l'imposition des mains, il a eu le courage de le certifier en pleine Académie des sciences. Il a essayé ensuite de l'expliquer d'après les principes de la mécanique et de la physiologie. Sa théorie est, au fond, la même que celle qu'avait mise en avant Arago, et qui a été développée en Angleterre par M. Faraday. Elle consiste dans la supposition de mouvements musculaires inconscients, infini-

nient petits, mais infiniment nombreux et rapides, qui par leur addition finissent par constituer une force capable de vaincre la résistance du poids et de L'adhérence du corps mobile et de déterminer son déplacement dans un sens quelconque. Malgré les savants calculs et les ingénieux rapprochements analogiques de M. Babinet, cette théorie est tout à fait insuffisante; admissible en gros pour l'explication d'un mouvement quelconque imprimé au meuble, elle ne l'est plus dès qu'il s'agit de la faire concorder avec toutes les circonstances particulières de degré, de direction de ce mouvement, circonstances indiquées par M. Babinet lui-même. Elle ne rendrait pas compte notamment d'un phénomène négligé par M. Babinet, qui a pourtant dû l'observer, pour peu qu'il ait répété les expériences, et qui est extrêmement remarquable : c'est une espèce de trépidation, de frémissement intime de la substance ligneuse, sensible à la main, et se manifestant à l'ouïe par des craquements analogues à ceux que produit accidentellement le changement de température dans les meubles et qui font dire que le bois travaille. Ces mouvements intérieurs et moléculaires, qu'il faut bien distinguer du mouvement de translation, sont quelquefois assez forts, dit on, pour briser la table.

Fautive déjà dans l'ordre très-circonscrit, et arbitrairement circonscrit, des phénomènes auxquels on l'applique, cette théorie l'est bien davantage encore en ce qu'elle laisse en dehors les faits les plus curieux, les plus importants, ceux qui, dans l'intérêt de la

science et pour l'honneur de la raison, réclament le plus impérieusement une explication : par exemple, le mouvement imprimé à distance, sans contact, par la seule influence de la volonté, et la production de mouvements significatifs, et, en apparence intentionnels, intelligents, en un mot le fait des tables obéissant à la parole et parlant elles-mêmes. A la vérité M. Babinet nie ces faits ou les met hors de cause, en disant qu'ils ne sont pas à expliquer, mais à constater. Sans doute c'est ici, plus que jamais, le cas d'appliquer le mot de Montaigne : le faict est-il? Cependant au point de vue de la critique historique, le fait des tables parlantes, contesté par M. Babinet, n'est pas moins authentique que celui des tables tournantes, reconnu par lui. Ils reposent l'un et l'autre sur des témoignages de même nombre, de même poids, et pour le dire en passant, il est à peu près certain pour nous qu'ils constituent un fait unique. Si donc on admet, en général, en cette matière, la preuve par témoins, il faut reconnaître que le phénomène des tables parlantes est tout aussi bien constaté que celui des tables mouvantes. Qu'il ait manqué, à cet égard, à M. Biibinet une expérience personnelle, cela peut sans doute influer beaucoup sur le degré et l'étendue de ses propres convictions; mais cela importe peu à la question générale. Un témoignage individuel de plus ou de moins ne fait rien à l'affaire. Du reste, la fin de non-recevoir mise en avant par M. Babinet est absolue. Il ne dit pas seulement que les faits en question ne sont pas valablement constatés (ce qu'il est permis de soutenir), mais

qu'ils ne sont pas constatâmes; et ils ne sont pas constatâmes parce qu'ils sont impossibles, et ils sont impossibles parce qu'ils sont en contradiction avec les lois de la communication du mouvement, et en général avec les lois de la nature. Nous avons déjà, à propos du magnétisme animal, signalé le vice logique de cet à priori. On ne saurait trop répéter que les lois de la nature n'étant connues que par les faits, n'étant que les faits mêmes généralisés, c'est toujours au fait qu'il faut en appeler pour établir la réalité de la loi, et jamais à la loi pour constater la possibilité du fait. En outre, admettrait-on en principe ce non liquet absolu à l'égard de certains faits, la science ne serait pas pour cela quitte de tout devoir. Le fait est impossible, soit ; il n'est pas, il ne peut pas être tel qu'on l'expose, soit encore; mais enfin il n'est pas un pur néant; il se fonde au moins sur des apparences, sur des illusions; il a une base quelconque, matérielle, objective, psychologique. Or c'est l'obligation de la science de discerner ces apparences, de pénétrer ces illusions, défaire voir en quoi et sur quoi les témoignages des expérimentateurs sont entachés d'erreur ou de fraude. C'est ainsi (pie j'essayai, il y a quelques années, et réussis, si je ne m'abuse, à élucider certains prétendus phénomènes de vision somnambulique. Je rappellerai brièvement ces faits qui viennent ici à point.

Ce fut à l'occasion du prix Burdin que je fus conduit à cette recherche.

Le docteur Burdin jeune, membre de l'Académie de médecine, fatigué des interminables disputes sur le

magnétisme, résolut d'en finir par un coup d'éclat. Il prit la résolution héroïque de constituer de ses deniers un prix de 3,000 francs, qu'il déposa chez Me Haylig notaire à Paris, et qu'il promit d'adjuger à celle ou celui qui, magnétisé ou non magnétisé, endormi ou éveillé, lirait sans le secours de ses yeux en présence d'une commission académique. Ce concours devait rester ouvert deux ans. Ce programme fut solennellement proclamé le 5 septembre 4837 (I ).

Plusieurs concurrents se présentèrent. Et d'abord mademoiselle Pigeaire, amenée tout exprès pour cela de Montpellier. On annonçait qu'elle devait lire les yeux couverts d'un large et épais bandeau de velours noir ; et, en effet, c'est avec ce bandeau qu'elle a lu devant tous les journalistes de Paris, devant des députés, des pairs de France, devant des savants, devant des ignorants, devant tout le monde. Mais cet élégant bandeau ne convint pas à l'Académie, et mademoiselle Pigeaire assurant qu'elle ne pourrait lire avec aucun autre, on s'en rapporta à elle sur ce point, et il n'y eut rien de fait. Plusieurs autres propositions n'eurent également aucune suite. Le dernier concurrent sérieux fut mademoiselle Diana, qui vint tenter l'aventure sous les auspices du docteur Teste. Elle devait, en moins de dix minutes de sommeil, lire des mots écrits placés dans une boîte de carton opaque hermétiquement fermée et cachetée. Au bout d'une heure, elle n'avait rien

(l) Voyez, pour plus de détails, Histoire académique du magnétisme animal, par C. Burdin et F. Dubois. Paris, 1841, page 575.

vu et ne vit rien. Son magnétiseur assura que c'était extraordinaire; niais il fut seul de son avis.

La clôture du concours Burdin ayant eu lieu, après une prorogation d'une année, le 1er octobre 1840, l'honorable académicien alla reprendre chezMe Haylig ses 3,000 francs, et la grande question de la vision somnambulique resta encore sub judice.

Mademoiselle Pigeaire, disais-je, avait lu dans un livre devant tout Paris, pendant trois mois, les yeux couverts d'un épais bandeau de velours noir. Les procès-verbaux de ces séances ont été revêtus des noms les plus considérables de l'art, de la littérature, de la science. Que prouvaient ces adhésions, ces convictions, déclarées et signées? Rien. Ce fait n'avait certes rien qui méritât l'admiration et l'étonnement. Ce n'est pas merveille qu'une petite fille de douze ans sache lire assez couramment dans un livre imprimé. Or, c'est là, en réalité, tout ce que mademoiselle Pigeaire faisait voir. Mais il est impossible, disait-on, de lire avec un tel bandeau ! Le fait prouvait, au contraire, que rien n'était phis possible, et même certain, puisqu'elle lisait. Tout le mystère consistait en ce que le bandeau destiné à boucher les yeux ne les bouchait pas, quoiqu'il partit les boucher.

C'est ce qu'un examen scrupuleux dudit bandeau, me fit fortement soupçonner, et ce dont j'eus bientôt des preuves expérimentales sans réplique.

En 184.1 je fus invité par le plus zélé, le plus brillant, et j'ajouterai le plus loyal défenseur dont le magnétisme animal pût alors se vanter, le docteur Frappait,

à venir assister chez lui à des expériences soinnambuliques. Le docteur Frappart était, comme on dit, un esprit des plus avancés. Il cumulait à la fois dans sa tête le magnétisme animal, la cranioscopie et l'homéopathie, au demeurant très-honnête homme et même fort intelligent à sa manière. Je me rendis à son invitation. Il s'agissait d'une jeune somnambule récemment arrivée de province, où elle avait fait merveille. Cette somnambule était mademoiselle Prudence, dont le nom a beaucoup d'éclat dans le monde magnétique. Le fait de Seconde-Vue dont j'allais, me disait-on, être le témoin et le témoin convaincu, était observé tous les soirs depuis quelques semaines. On laissait les spectateurs libres d'instituer, de modifier, de régler l'expérience à leur gré. On ne pouvait moins attendre de la loyauté de M. Frappart. La jeune fille étant déclarée endormie par son magnétiseur, on mit sur ses yeux un appareil composé : 1° de bandes de taffetas gommé étendues d'une paupière à l'autre, et couvrant tout le globe de l'œil; 2° une couche de terre glaise (terre à modeler des sculpteurs) épaisse de cinq ou six lignes, et formant une espèce de masque qui couvrait les yeux, le nez, le front, les joues, jusque vers la bouche; 3° sur cette couche de terre un bandeau noir noué derrière la tête ; 4° sur le bandeau noir une nouvelle couche de terre glaise. Cet appareil placé, je fus admis à l'examiner. Je le fis avec une extrême attention. Je ne pus y découvrir aucun défaut. On apporta des cartes, des livres. La somnambule lut, elle joua aux cartes, elle vit. Je retournai le lendemain, le

surlendemain, même résultat. M. Frappart me demanda ce que je pensais, et si j'étais convaincu. Avant de répondre, je voulus expérimenter sur moi-même le degré d'efficacité de cet appareil d'occlusion. Je fis ces expériences conjointement avec M. le docteur Dechambre. Je n'en dirai ici que le résultat. Elles nous prouvèrent que cetappareil n'empêchait nullement de voir, et que la lumière pouvait facilement arriver à l'œil dans plusieurs directions et de plusieurs manières. Nos expériences furent publiées. M. Frappart les répéta sur lui et sur d'autres, et s'exécuta de bonne grâce.

Autre fait. 11 s'agit dans celui-ci d'un jeune homme de vingt ans, nommé Calixte, dont la renommée magnétique est européenne. Pendant plusieurs années, il a donné chaque lundi, rue Saint-Honoré, sous la direction de M. Ricard, professeur de magnétisme, des soirées somnambuliques. On le regarde comme un des plus parfaits somnambules qui aient existé. Sa lucidité surtout passait pour incomparable. Pour la prouver, on appliquait sur ses deux yeux une poignée de coton cardé qu'on fixait au moyen d'un mouchoir lié derrière la tête. Ce moyen d'occlusion, en usage dans le colinmaillard, est plus simple que celui employé sur Prudence mais non moins infaillible. C'est avec ce bandeau sur les yeux que Calixte faisait preuve d'une clairvoyance qui excitait les applaudissements du public, et confondait la raison orgueilleuse du philosophe. Il lisait, jouait aux cartes, reconnaissait, désignait, décrivait les objets qu'on lui présentait-, bref il prouvait parfaitement qu'il voyait malgré son bandeau.

Et nous avons d'autant moins raison d'en douter, que, nous étant appliqué et fait appliquer, M. Dechambre et moi, un bandeau absolument semblable, absolument de la même manière, avec la même quantité de coton, et avec toutes les précautions possibles, nous avons joui tout éveillés de la lucidité que cet intéressant jeune homme n'acquérait qu'étant endormi. C'est une expérience que chacun peut faire. Seulement, quelques exercices sont nécessaires pour apprendre à se servir du bandeau et obtenir des résultats prompts et décisifs. Nous eûmes encore cette fois le plaisir de convaincre Frappart qu'il possédait, lui aussi, sans s'en douter, la même faculté que ce somnambule, qu'il appelait une des perles du magnétisme expérimental. La seconde perle était mademoiselle Prudence. Des expériences analogues relatives à plusieurs autres somnambules en renom, tels qu'Alexis, Didier, etc., m'ont conduit aux mêmes résultats (I).

On peut juger par là du degré de confiance que méritait le bandeau de mademoiselle Pigeaire, et sans vouloir appliquer témérairement la maxime : ab uno disceomnes, celle que méritent tous les bandeaux, masques et autres moyens d'occlusion des yeux employés dans ces prétendues démonstrations expérimentales de la vision somnambulique; et par suite les observations relatives au phénomène lui-même.

(I) Les mêmes essais furent faits par M. Gerdy avec lo bandeau Pigeaire, le masque de Prudence et la cravate de Calixte, et lui donnèrent des résultats identiques. (Voir sa note communiquée à la commission du prix Burdin.)

C'est de cette façon qu'il convenait et qu'il convient de traiter tous les phénomènes dits Extraordinaires, Merveilleux, racontés par les mystngogues du jour, et particulièrement les Tables Tournantes. Tant que cette analyse interprétative des faits, ou plutôt des observations et narrations, ne sera pas faite, la conscience et la raison publiques seront livrées sans défense à la pernicieuse fascination de cette fantasmagorie. M. Babinet, ainsi que la plupart des savants, a cru pouvoir se retrancher derrière l'axiome : in schola non recipitur. Mais ce n'est là qu'un acte d'autorité et non de science auquel la Raison ne doit ni ne peut se soumettre.

Cette appréciation du rôle de la science en général, dans la question des tables, et en particulier du système d'argumentation et d'explication de M. Babinet, a rencontré de l'opposition. On a trouvé léger d'affirmer que le fait extraordinaire des tables parlantes est aussi bien et dûment constaté que celui des tables mouvantes^ ) . On aurait dû dire en quoi pèchent les observations ou déclarations publiées par des hommes comme MM. A. de Gasparin, de Saulcy,Coze (de Strasbourg), etc. 11 n'y a rien d'improbable que ces observateurs, quoique très-éclairés et très-véridiques, aient été la dupe de quelque illusion, de quelque fraude; mais tant qu'on n'aura pas dévoilé la source de ces illusions ou le secret de ces tromperies, la valeur de leur témoignage reste entière, et le fait constaté par ce témoi-

(1) Voirie Cosmos, revue encyclopédique, rédigée par M. l'abbé Moigno, numéro de février 1854.

gnage a toute la certitude historique requise pour légitimer une affirmation. C'est la négation, au contraire, qui est toute gratuite et même légère, car elle ne se fonde, en définitive, que sur \'à priori de la prétendue impossibilité du fait. On admet que les tables tournent; maison ne veut pas admettre absolument qu'elles parlent. Cependant ce sont les mêmes expérimentateurs qui affirment l'un et l'autre événement. N'accepter que la moitié de leur témoignage est un procédé logique très-arbitraire. On y est conduit par l'apparente facilité qu'on trouve à expliquer le premier fait et par l'impossibilité supposée d'expliquer le second. Les tables tournent quand on les touche, rien de plus simple : c'est qu'on les fait tourner, et on les fait tourner au moyen de certains mouvements musculaires décrits par MM. Faraday, Babinet, Chevreul, etc. Dès lors il est tout naturel qu'on croie les gens qui disent avoir vu une table se mouvoir. Mais pour les tables parlantes, c'est bien différent. Le-fait est inexplicable, et en conséquence personne ne peut être reçu à dire qu'il l'a observé. Telle est, sinon l'argumentation expresse de ces critiques, du moins leur situation d'esprit. Mais si ces mouvements insensibles, invisibles, inconscients, dont on admet sans difficulté l'existence et la puissance, sur la 01 de M. Babinet, peuvent faire tourner la table, pourquoi ne la feraient-ils pas parler ? L'un ne paraît pas plus difficile que l'autre ; car on sait que, pour la table, parler c'est se mouvoir ou tourner dans un sens plus ou moins correspondant à la volonté et à la pensée des interrogateurs. Si l'on entrait dans cette vue.

UlliTIOUE DES FAITS DITS SURNATURELS. 103

qui est la vraie, on reconnaîtrait que le fait des tables parlantes qu'on nie a la mémo certitude historique, la même valeur expérimentale que celui des tables mouvantes qu'on accepte.

Quant à l'appel que nous faisons à la science et à la philosophie pour guérir les imaginations troublées, on l'a trouvé maladroit, ce qui veut dire probablement inutile. On pourrait bien en ceci avoir raison en fait; mais à qui et à quoi faut-il donc s'adresser pour chasser des spectres? N'est-ce pas a ceux qui s'attribuent aujourd'hui le privilège de prononcer le vade rétro ?

Ace proposai convient de ne pas laisser non plus passer sans contrôle un troisième mot qui, dans la question ici discutée, joue un rôle plus important encore que l'Impossible et l'Extraordinaire. Il s'agit du surnaturel. Ce mot est lui-même très-extraordinaire, car il exprime une idée dont l'introduction dans l'esprit humain n'est pas aisée à expliquer. Cette idée est la croyance à des êtres et à des forces qui ne font pas partie de ce monde et qui, cependant, quoique existant en dehors de ce monde, peuvent dans certains cas s'y introduire et s'y comporter comme causes efficientes de certains événements ou phénomènes matériels et spirituels. Cette croyance à l'influence terrestre de puissances Suprà, Infrà, Ultra, c'est-à-dire toujours Extra-Mondaines, ou autrement dit Surnaturelles, est d'autant plus remarquable qu'elle paraît elle-même naturelle, si par Naturel il faut entendre ce qui se pro-

duit spontanément partout et toujours. L'idée du Surnaturel est, en effet, d'une universalité, d'une perpétuité, d'une fécondité étonnantes. Le monde et l'histoire sont inondés de ses produits. La Nature, comme on l'entend au sens philosophique et scientifique, était une chose presque inconnue dans le monde ancien et l'est encore complètement parmi les peuples de l'Orient. La Sur-nature l'a longtemps supplantée. Le Miracle, loin d'être considéré comme une exception, était jadis chose commune et vulgaire, de sorte que dans la nature rien n'arrivait naturellement. Dans le monde occidental moderne, surtout depuis deux siècles, le surnaturel a perdu une grande partie de son empire. Mais, trèsvivace, il tend sans cesse à rentrer sous un prétexte ou sous un autre dans le monde et dans la science. Semblable en ceci à son contraire, on a beau le chasser il revient au galop. Depuis quelques années il a reparu avec un éclat tout à fait imprévu sur la scène, et nous témoins de ces merveilles nous pouvons nous écrier comme Joad :

Eh ! quel temps fut jamais plus fertile en miracles?

Cependant, malgré l'immense créditet l'autorité séculaire du surnaturel, la philosophie qui n'est que l'usage réfléchi de la Raison, faculté non moins naturelle, sans doute, et non moins respectable que l'imagination, la philosophie a, de bonne heure, suspecté la réalité de l'objet de cette idée ou croyance. Cette incrédulité rationnelle est allée toujours croissant, se généralisant et s'affermissant à ce point qu'aujourd'hui l'hypothèse de l'in-

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