‹ La médecine et les médecinsChapitre 12 sur 35 · VULGARISATION DES SCIENCES · texte numérisé non relu

VULGARISATION DES SCIENCES

ment op. ne prévoyait pas dans des temps encore assez rapprochés de nous.

Cette tendance s'est surtout manifestée par la multiplication des publications périodiques ayant pour but avoué la popularisation des sciences. Citer ces publications serait chose superflue; la France et l'Europe en sont inondées ; et, avant toute appréciation de leur valeur et de leur utilité réelles, il faut reconnaître que le fait seul de leur apparition et de leur débit est est en soi très-significatif. Indépendamment de ces publications spéciales, déjà depuis longtemps les journaux quotidiens, exclusivement consacrés jadis à la politique et à la littérature, avaient donné place aux sciences. Enfin, plusieurs journaux ont systématiquement généralisé cette introduction de la science dans les feuilles destinées au grand public, et n'ont pas hésité à agrandir démesurément leur format pour satisfaire aux conditions de ce plan encyclopédique. Quoi qu'on puisse penser sur l'avenir de cette combinaison, toujours est-il qu'elle est tombée en même temps dans plusieurs têtes, et que des entreprises rivales se disputent l'honneur et les avantages de son exploitation.

Il ne faut pas cependant se faire illusion sur la nature et la portée de cette popularisation de la science. On ne doit pas oublier que la science ne peut gagner en surface sans perdre en profondeur, et que, semblable à l'or, on ne peut l'étendre sans l'amincir. Aussi, n'estce pas proprement la science qui se popularise, mais ses applications pratiques. Ce sont ces applications seules qui, distribuées dans tous les arts, deviennent le

patrimoine de l'humanité. La science pure, à l'état de connaissance réfléchie et rationnelle, restera toujours et nécessairement circonscrite. La participation des masses à l'instruction scientifique serait même une véritable chimère, si l'on s'imaginait qu'elle peut aller au delà de quelques notions extrêmement simples sur les objets qui tombent journellement sous les sens, et passivement acceptées sous la forme d'une croyance. Aussi, la dispersion de la science doit moins consister, et consiste moins en fait, en une ampliation des connaissances qu'en leur épuration; elle porte moins sur leur nombre que sur leurjustesse. L'essentiel n'est pas que le peuple sache tout ce qu'on peut savoir sur toutes choses, mais que les notions qu'il a sur quelquesunes soient exactes.

La Médecine a dû, comme on le pense bien, figurer dans ce vaste programme. Il peut y avoir quelque intérêt à s'enquérir des conséquences de ce fait. L'expérience se continue déjà depuis assez de temps pour permettre au moins des conjectures plausibles sur les résultats.

Ces conséquences peuvent porter à la fois sur la science elle-même, sur le public, sur la profession.

Et d'abord, quant à la science qui, ici, ne fait qu'un avec l'art, on ne voit pas trop ce que peut lui rapporter cette grosse publicité qui, par sa nature, n'admet guère que des travaux de seconde main, et doit régler le choix des matières, moins sur leur degré d'impor-

tance scientifique, que sur l'attrait et l'intérêt qu'elles peuvent offrir à la masse des lecteurs. Mais si la médecine n'a rien à gagner, pour ses progrès intrinsèques, à courir ainsi les rues, peut-on espérer du moins qu'elle fera mieux son chemin dans les esprits, qu'elle deviendra plus familière, plus accessible, plus disponible? arrivera-t-elle enfin à cette vulgarisation vers laquelle tendent toutes les sciences? Assurément, rien ne serait plus désirable que ce résultat. Vulgariser la médecine (la bonne, bien entendu), serait le plus grand service qu'on pût rendre au genre humain. La médecine est, parmi les sciences, celle qui a conservé le plus longtemps le caractère mystérieux, occulte, hiératique, qu'elles eurent toutes à leur origine, et c'est celle où il en reste le plus de traces. C'est à peu près la seule où il y ait encore des arcanes, remplacés dans les autres par les brevets d'invention, et plus d'un médecin classique parle encore dans l'occasion du sacerdoce de Cos. Dans aucune branche des connaissances la superstition n'a gardé autant d'empire. Ceci s'explique suffisamment , d'un côté par l'obscurité et la complication profondes des problèmes dont cette science s'occupe, l'incertitude de ses moyens de vérification et de démonstration, qui laisse le champ libre aux entreprises de l'esprit de système, aux écarts de l'imagination, aux prestiges du charlatanisme, et de l'autre par la nature même de son action pratique qui, touchant à l'intérêt le plus universel, le plus pressant, le plus instinctif, celui de la santé et de la vie, met en jeu les passions les plus fécondes en illusions, en réso-

lutions inconsidérées, en entraînements aveugles, la crainte et l'espérance. Si donc il n'est pas de science dont la vulgarisation soit plus souhaitable, il n'en est pas non plus, malheureusement, où elle soit aussi difficile et aussi périlleuse.

Pour bien s'entendre sur ce point, il faut, avant tout, ne pas oublier que les sciences en général, considérées en elles-mêmes, comme constructionssystématiquesde l'esprit, ne sauraient être vulgarisées. La connaissance réfléchie et logiquement ordonnée d'un ensemble quelconque de vérités, de l'ordre moral onde Tordre physique, ne peut être acquise que par une étude longue, spéciale, méthodique ; en d'autres termes, la science ne sera jamais que pour les savants. On ne peut vulgariser que quelques principes théoriques très-généraux, dont la liste ne saurait être bien longue, ou, ce qui est bien plus important, les résultats techniques applicables aux arts et aux besoins de la vie. Or, le contingent de notions scientifiques de cette double catégorie que les esprits ordinaires peuvent recueillir dans une conversation quotidienne avec un journal encyclopédique est nécessairement fort exigu et fort précaire. En médecine surtout peut-on raisonnablement espérer qu'un enseignement de ce genre puisse jamais, au point de vue théorique, mettre dans la tête des lecteurs qui essayeront d'en profiter, autre chose qu'un chaos de notions décousues, de faits sans signification, de mots inintelligibles? Il suffit, pour s'en convaincre, de voir de quoi se compose aujourd'hui le credo médical populaire, ce qu'on pourrait appeler l'opinion publique en médecine,

après deux mille ans qu'on l'endoctrine sous toutes les formes. La langue commune, qui conserve le dépôt des idées courantes et qui en est la traduction toujours complète et fidèle, contraste de la manière la plus étrange par sa vétusté et son immobilité séculaires avec celle que le temps et les révolutions de la science ont introduite et consacrée dansnos livres, dans nos chaires, dans nos académies. Sa formation remonte aux temps galéniques et même hippocratiques, el elle n'a pas varié depuis. Les bourgeois et le peuple de France parlent médecine aujourd'hui comme on en parlait à Athènes et à Rome. Idées et langage, rien n'a changé. C'est à grand'peine que quelques expressions empruntées aux vocabulaires successifs de la science se détachent sur cet ancien fond où elles jurent comme des dissonances. Telle est la science médicale populaire, la science véritablement vulgarisée. C'est assez dire qu'il y a peu d'espoir de la modifier et encore moins de l'étendre.

Voilà pour la doctrine. Quant à la pratique, on est encore moins avancé, et il n'y a guère plus de chances de succès. Nous sommes de ceux qui pensent que la propagation des prétendues connaissances médicales . dans le peuple est essentiellement nuisible, car pour un précepte véritablement utile et d'une application facile et sûre, il y en a des milliers qui ne sont que des armes plus ou moins dangereuses. Qu'ont d'ailleurs à faire de préceptes et de leçons ceux qui n'ont pas le droit de les pratiquer et de les suivre? Le seul précepte médical qu'on doive inculquer au peuple, et par peu-

pie il faut entendre tout le monde, c'est que quand on est malade il faut appeler le médecin. Il n'est pas besoin d'insister davantage sur ce point.

D'après ce qui précède, on pourrait inférer que la vulgarisation de la médecine, en quelque sens qu'on la prenne, est un résultat impossible ou dangereux, et qu'en conséquence il n'y a pas à compter beaucoup sur l'influence des instruments nouveaux de publicité employés dans ce but.

Il y a cependant à faire ici une distinction qui nous permettrait d'accorder jusqu'à un certain point notre confiance à cette publicité médicale auxiliaire, si elle pouvait et voulait circonscrire le champ de ses excursions dans certains ordres de faits et de principes qu'elle serait en position de développer et de propager avec plus de succès et d'efficacité que la presse spéciale. Impuissante pour influer directement sur l'instruction médicale et sur la pratique, elle pourrait, en revanche, exercer une action indirecte, mais très-étendue et profitable, en combattant certains préjugés populaires, certaines erreurs à formes scientifiques qui paralysent l'influence sociale de la médecine. Ce serait là, il est vrai, une action négative, mais elle se résoudrait à la longue en résultats positifs. C'est d'ailleurs faire beaucoup que de débarrasser un champ des mauvaises plantes qui empêchent la croissance des bonnes. Il y a plus. Le résultat le plus clair qu'ait apporté dans le fonds commun des connaissances usuelles la vulgarisation des sciences est l'abolition des fausses notions que la fabuleuse antiquité y avait depo-

sées. Le vrai système astronomique est connu d'infiniment peu de gens dans sesdétails et dans ses preuves, mais on ne croit plus autant que c'est le soleil qui tourne. On ignore très-aisément la composition chimique des corps, mais on ne croit presque plus qu'on puisse faire de l'or. On n'a pas des idées bien arrêtées sur la nature des comètes et sur leur marche, mais on sait, en général, que ce sont des corps analogues à ceux que l'œil rencontre partout dans le ciel, et non des messagers célestes porteurs de sinistres nouvelles. On ignore le remède des écrouelles, mais on ne croit plus que l'application de la main du roi de France ou de tout autre mortel privilégié ait la vertu de les guérir. La folie est encore un mystère pour les ignorants, comme pour les savants, mais on ne prend guère plus un fou pour un saint, pour un sorcier, pour un criminel. On sait que c'est un malade. Ces résultats négatifs sont, on le répète, très-positifs ; ils constituent tout le bagage scientifique de la portion éclairée du genre humain. Les notions médicales susceptibles de rectifications analogues sont malheureusement très-* nombreuses; et c'est sur ces points que le journalisme médical populaire devrait exclusivement s'exercer. De cet ordre sont, et en première ligne, les grandes questions d'hygiène publique et des institutions qui s'y rattachent, les lazarets, les quarantaines, les hôpitaux, l'éducation physique des enfants, l'assainissement des habitations, les épidémies, les maladies contagieuses, les empoisonnements, etc., etc., enfin tout ce qui est du ressort de la haute police médicale. Sur ces

sujets la publicité la plus étendue n'est jamais à craindre et peut être quelquefois utile, car les conclusions pratiques auxquelles les discussions aboutissent ne consistent qu'en des mesures d'ordre et d'administration afférentes aux pouvoirs publics. Or, comme il faut que ces pouvoirs soient en ceci conseillés par la science, et comme la science n'a beaucoup d'influence sur l'autorité qu'autant qu'elle est elle-même soutenue par l'opinion, elle doit d'abord former cette opinion, et la diriger conformément à ses fins. Pour cela elle n'a qu'une voie ouverte, la prédication incessante, qu'un moyen, la publicité. C'est seulement en agissant dans ce sens que la presse politico-médicale peut rendre des services à la médecine en exposant et discutant les parties de la science qui seules sont, dans une certaine mesure, susceptibles de vulgarisation.

Mais ce rôle, cette presse officieuse l'a-t-elle pris? peut-elle jamais le prendre ? S'il faut juger de ce qu'on fera parce qu'on a fait, il n'y a pas apparence. Jusqu'à présent toute la partie médicale des journaux est traitée absolument, fond et forme, sur le patron des journaux spéciaux de médecine. Ce sont des leçons cliniques sur les pneumonies, sur l'asthme, sur la goutte, des discussions sur les fièvres intermittentes et sur leur traitement par le quinquina et l'arsenic, des observations en règle sur des cas particuliers de pathologie interne et externe, phlébites, anévrismes, lésions du cœur, maladies de l'utérus, détails de médecine opératoire, ligature d'artères, etc. A qui adresse-t-on ces renseignements? au public? mais il n'en a que

faire, il n'y comprend rien, il ne pourra jamais y rien comprendre, et encore moins en tirer la moindre utilité; aux médecins? mais pourquoi iraient-ils chercher là ce qu'ils trouvent bien mieux développé et expliqué dans les recueils spéciaux? On s'est étendu, à la vérité, avec une sorte de complaisance, et même avec luxe, sur des maladies qui, par leur nom, leur origine, leur siège, ont assurément de la popularité et excitent beaucoup de curiosité; mais ce motif même aurait dû, ce semble, leur interdire l'entrée de feuilles destinées à être lues par tous les âges et par tous les sexes. A cette exception près, d'ailleurs peu digne d'encouragement, les autres matériaux, excellents ailleurs, sont là tout à fait déplacés, et les y mettre, c'est faire une error loci.

Quant à la profession, on ne voit pas mieux ce qu'elle a à gagnera cette extension de la publicité. Le charlatanisme seul peut y trouver son compte.

Il résulte de tout ceci que Ja diffusion de la science, au sens où on parait l'entendre assez généralement, et spécialement de la médecine, est à peu près aussi chimérique que la diffusion des richesses. Bornons-nous à espérer, au temporel et au spirituel, pour chaque homme le strict nécessaire; et ce minimum est peut-être encore, hélas! une utopie.

§ vu.

La méthode numérique (1).

Ars tota in observatfonibus, avait dit un ancien maître. In observatione eût mieux valu. C'est probablement ce malheureux pluriel qui a produit de nos jours cette espèce de caricature de la méthode expérimentale qu'on appelle la Méthode Numérique.

Morgagni avait cependant ajouté un utile correctif à cettejsentence par son fameux Non numerandce, sed perpendendœ sunt observât iones. Mais on n'en a pas tenu compte. Bien plus, les numéristes, qui tenaient à n'avoir pas une aussi grosse autorité contre eux, ont bravement travesti le mot de Morgagni en celui-ci : Non solum numerandœ, sed etiam perpendendœ sunt observationes. Que dites-vous du non solum et du sed etiam? C'est dans un livre de M. Bouillaud que j'ai rencontré pour la première fois cette variante (2).

* * Le professeur de Montpellier attaquait la question

(1) C'est à l'occasion d'une discussion à l'Académie de médecine en 1837, provoquée par une molion de M. Cruveilhier, qu'ont été écrites quelques unes des remarques placées sous ce titre. Cette discussion, ouverte par la lecture du beau Mémoire de Risueno d'Amador, professeur à la Faculté de Montpellier, occupa sept séances consécutives Les sommités de la science et de la profession y prirent part. On y entendit MM. Cruveilhier, Double, Dubois (d'Amiens), Piorry, Bouillaud, Chomel, Louis, Rayer, Rochoux, Velpeau, Castel, Gueneau de Mussy, Martin Solon. etc. {Bulletin de l'Acad. de médec. Paris, 1837, t. I, pag. 507 et suiv.)

(2) Essai sur la philosophie médicale, Paris, 1836, p. 18(j.

par sa base, lorsqu'il disait que la méthode numérique n'est qu'une importation dans la médecine du calcul des probabilités des mathématiciens. Ce n'est guère en effet autre chose ; et il faut aussi dire avec lui que cette importation n'est pas heureuse. La théorie mathématique des probabilités n'est guère encore, de l'aveu de géomètres de premier ordre, qu'un projet de science. D'Alembert, qui s'y entendait, avait émis des doutes sur sa possibilité même. A la vérité, ces doutes furent trouvés absurdes par Bernouilli; mais, en fait de mathématiques, il est permis, surtout à un médecin, d'être absurde avec d'Alembert. Ces doutes se reproduisirent et ne furent pas levés dans la grande controverse établie à l'Académie des sciences entre Poisson et M. Poinsot. Si donc le probabilisme mathématique est encore à l'état d'embryon scientifique , il n'est nullement philosophique ni prudent d'en faire l'application à quoi que ce soit dans les sciences ou dans les affaires humaines, et surtout à la médecine pratique.

Mais en supposant même que ce calcul méritât son nom et qu'il reposât sur des bases sûres et incontestées, son importation dans la médecine n'y ferait entrer que le mot et non la chose ; et ce serait une grande illusion de croire que la certitude mathématique soit, hors des mathématiques, la compagne nécessaire des formules mathématiques.

La prétention du Numérisme est d'être une espèce

d'instrument de précision dont avait manqué jusqu'ici la médecine. Le principal promoteur de ce nouveau mode d'investigation , M. Louis, a même déclaré que sans lui on ne pouvait rien établir de valable en anatomie, en pathologie, en thérapeutique. Il ne conçoit même pas la possibilité de ces sciences sans l'emploi de cet instrument. La science, en effet, n'étant que la détermination de faits généraux, et les faits généraux n'étant que la collection de faits particuliers distingués, comparés, classés, il faut, pour établir des distinctions, des comparaisons, des classifications exactes, compter les faits, objets de ces opérations. La science qui ne compte pas n'est jamais sûre de rien ou plutôt n'est pas une science. Or jusqu'ici on n'a pas compté ou, ce qui revientau même,on a mal compté; par conséquent il n'y a pas. à proprement parler, de science médicale. Tout ce qu'on sait, fût-il certain, n'a pas été démontré tel, et c'est comme si l'on ne savait rien. Aucune des branches de la médecine, et spécialement la thérapeutique, ne possède un seul principe, une seule règle légitime. Tout esta recommencer.

Nous ne voudrions pas soutenir, à rencontre de cet arrêt terrible porté par une autorité aussi compétente, que la constitution scientifique de la médecine est tout à fait bonne. Mais que cet état fâcheux de la médecine n'ait eu pour cause, depuis Hippocrate jusqu'à M. Louis, que l'ignorance de la méthode numérique, et que cette méthode soit le seul ou même un des bons moyens de l'en tirer, c'est ce qu'on peut nier parfaitement.

Et comment prouve-t-on ce prétendu principe qu'on ne peut comparer des faits . les rapprocher ou distinguer les uns des autres sans les compter ? Il y a, dit-on, un calcul caché sous toute comparaison, puisqu'on ne peut examiner plusieurs choses sans opérer sur un nombre. Ainsi on compte toujours en observant, soit qu'on le veuille et qu'on le sache ou non, et toute la différence entre les médecins non numéristes et ceux-ci, c'est que les uns comptent, pour ainsi dire en gros, tandis que les autres comptent sur leurs doigts et en détail. Tandis que les premiers disent : Beaucoup, souvent, rarement, les seconds, qui sont les Exacts, disent : Cinq fois sur dix, treize fois sur cent, etc. , et c'est précisément dans cette différence que consiste l'immense supériorité de l'observation chiffrée. Il est clair en effet que, compte pour compte, le compte exact est le meilleur et même le seul bon.

Mais quoi de plus puéril au fond que cette prétendue rigueur mathématique et de plus pauvre en résultats ! S'il ne s'agissait, en pathologie et en thérapeutique, que de savoir si une chose arrive plus ou moins souvent qu'une autre, il est évident que le dénombrement serait nécessaire à la recherche , surtout pour les cas où les disproportions sont présumées très- faibles. Aussi jusqu'à présent la méthode n'at-elle donné que des résultats numériques, dont on fait grand bruit, comme si l'on avait par là appris quelque chose de bien important. Comment savez-vous, nous dit-on, si les anévrismes du cœur par hypertrophie sont plus ou moins fréquents que ceux par

loS PHILOSOPHIE MÉDICALE.

atrophie ? Comment savez-vous que dans l'été les affections abdominales sont plus fréquentes que les affections thoraciques, etc., etc., si ce n'est par la numération? Eh! sans doute, messieurs, vous avez trop raison. Il est évident que pour comparer deux séries de choses sous le rapport du nombre il faut les compter. Mais on vous demande toujours ce que vous pouvez conclure de la connaissance de ce rapport, soit en pathologie, soit en thérapeutique; et onattend toujours la réponse.

Toutes les découvertes de ce genre citées par les numéristes comme des triomphes de la statistique sont certes incontestables. C'est bien le moins que cette méthode compte et compte juste, puisqu'elle ne peut que compter. Mais lorsqu'elle vous a dit que les anévrismes par amincissement sont moins ou plus fréquents que ceux par épaississement et que la différence est :: 10 : 2, s'ensuit-il que vous connaissiez mieux la nature, les causes, les symptômes, la marche de ces deux espèces d'altérations du tissu du cœur? en quoi cette connaissance vous servira-t-elle pour le diagnostic et le traitement du premier malade qui se présentera à vous? C'est ainsi, dit-on encore, que beaucoup d'erreurs des anciens médecins ont été relevées. Mais quelles étaient ces erreurs ? Ce n'étaient pas des erreurs de diagnostic, d'anatomie ni de pratique. C'étaient des erreurs de compte. Ils avaient cru plus fréquent ce qui est moins fréquent. Voyez le grand malheur quand cela serait. Ainsi, on dit généralement que le cœur de l'homme est gros comme le poing, et

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l'on se sert d'ordinaire de cette comparaison quand on veut donner une idée de la grosseur ou de la petitesse de cet organe sur un sujet donné. Il est certain pourtant que le rapport n'est pas parfaitement exact. Aussi la statistique se fâchera contre cette détermination. C'est un problème important que nous lui offrons à résoudre. Elle seule pourra nous dire combien de fuis sur mille, par exemple, le cœur est plus gros, ou plus petit, ou égal au poing, et si cette détermination précise et déduite de chiffres bien alignés, après vingt ans d'expériences, paraît très-supérieure à l'autre aux esprits positifs de cette école, nous ne pouvons leur interdire la satisfaction de se complaire dans celte idée. Tous les exemples apportés par M. Louis en faveur de la statistique sont de cette nature. Il nous dit toujours : On avait mal compté, j'ai mieux compté, moi. Soit ; mais il ne prouve nullement qu'il ait gagné autre chose à cela que le chiffre même. Un chirurgien de Philadelphie vient à Paris; il voit pratiquer plusieurs amputations, et mourir les opérés, ce dont il s'assure en comptant les morts; ce résultat l'étonné, car il croit avoir observé que dans son pays ils ne meurent pas. De retour à Philadelphie, il s'avise de compter comme il avait fait à Paris, et il s'aperçoit que les cinq ou six premiers opérés meurent. Il fut bien forcé de reconnaître alors qu'on meurt en Amérique comme en France, à la suite des amputations : et c'est à la statistique seule qu'il a dû cette découverte ! !

La méthode numérique, considérée à un point de vue général, n'est pas un procédé scientifique spécial et nouveau. Elle n'est que le mode de procéder universel de l'esprit dans toute conclusion d'expérience. C'est la définition de l'expérience elle-même. Le rapport de Causalité n'étant pour nous que la liaison constante des phénomènes dans le temps, nous concluons qu'un phénomène est l'effet d'un autre, lorsque nous le voyons toujours à sa suite. Le post hoc, ergo propler hoc est, en définitive, le seul fondement de notre croyance et de notre affirmation. La constance de la liaison dans tous les cas observés établit la certitude de la relation causale; une très-grande fréquence établit une probabilité presque égale à la certitude, les exceptions étant considérées comme de simples accidents; si les exemples de la liaison sont rares, la conclusion sur la causalité devient improbable à tous les degrés, et reste incertaine. C'est là la règle de tous nos jugements relatifs à la causalité, et c'est de ces juments que dépendent toute prévision et toute action dans la science, dans les arts, dans les circonstances les plus insignifiantes de la vie.

La méthode numérique n'est donc, à ce point de vue général, que renonciation du principe universel de l'expérience, et à ce titre, elle n'est certes pas une découverte.

Mais elle pourrait prétendre, et elle prétend en effet, être un instrument nouveau pour l'application

du principe. Elle se donne comme un guide sûr, comme un moniteur infaillible de l'expérimentation médicale qui, par elle, se relèvera de l'arrêt porté il y a deux mille ans par Hippocrate : Experientia fallax.

Le moyen qu'elle indique pour réaliser sa promesse se réduit à ceci : renonciation numérique des résultats bruts de l'expérience. Sans ce contrôle, ces résultats peuvent, ou n'être pas aperçus ou être défigurés par l'observateur lui-même, comme il arriva à cet Américain qui, faute d'avoir compté les morts par suite d'amputations, avait imprudemment conclu que ces opérations n'avaient aucune gravité. En outre — et c'est en ceci que résiderait surtout la vertu delà méthode, — le dénombrement exact de toutes les particularités des faits peut mettre en évidence une foule de résultats imprévus. Ainsi, M. Louis, en dépouillant un registre d'observations de cent vingt cas de phthisies pulmonaires, rangés par colonnes, a trouvé qu'après quinze ans, toutes les fois qu'il y a des tubercules dans un organe il y en a aussi dans le poumon ; que les femmes sont plus sujettes à la phthisie que les hommes ; qu'elles meurent en plus grand nombre que les hommes dans la première année de l'apparition des symptômes; il a découvert encore, par d'autres tableaux, que la fièvre typhoïde n'est plus à craindre après 55 ans, et nombre d'autres lois de ce genre auxquelles on n'avait jamais pensé.

Mais le triomphe du numérisme est son application à la thérapeutique. Si l'on ignore absolument, — et les

numéristes se placent volontiers dans cette hypothèse sceptique qui, du reste, n'est que trop souvent une vérité, — si l'on ignore le rapport qui peut exister entre l'administration d'un médicament ou un mode de traitement et la marche subséquente de la maladie, le seul moyen de découvrir ce rapport, c'est d'essayer cette médication sur un grand nombre de sujets, et s'il arrive que les phénomènes observés à la suite de cette application diffèrent sensiblement, en bien ou en mal, de ceux observés sur d'autres malades soumis à un autre traitement ou abandonnés à la nature, on devra conclure que ces phénomènes sont le résultat de la thérapeutique, et par conséquent il faudra, suivant que ce résultat est favorable ou non, appliquer ou ne pas appliquer les mêmes moyens dans les cas semblables. On procédera de même, s'il s'agit de déterminer l'efficacité relative de plusieurs méthodes de traitement. Le chiffre proportionnel des guérisons et des morts démontrera exactement le degré respectif d'influence de chacune des médications comparées dans la marche et l'issue de la maladie, et le degré de confiance que le médecin doit accorder aux unes et aux autres.

Assurément, il n'y a rien que de très-raisonnable en apparence, dans cette manière d'instituer et de conduire une expérience clinique; et même, redisonsle, il n'y en a, au fond, pas d'autre, puisque c'est en général sur la fréquence du post hoc qu'est fondée, en toute espèce de faits, la croyance et l'affirmation du propter hoc. La seule nouveauté introduite par le

Numérisme dans ce procédé logique universel, es1 la détermination du nombre précis des cas et l'idée de formuler mathématiquement, d'après les proportions numériques obtenues par une expérience, les degrés exacts de probabilité d'arrivée des événements dans une expérience future.

Or, c'est en cela que la méthode numérique est, bien que spécieuse, une formule illusoire.

S'il est vrai, en etïet, que l'induction causale a pour fondement, ou du moins pour garantie, la constance dans l'ordre de succession des phénomènes, il ne s'en* suit pas qu'il soit toujours besoin d'un grand nombre d'observations pour affirmer le rapport de Causalité; l'expérience universelle et de tous les instants prouve le contraire; conformément à une loi de l'esprit, qu'il importe peu d'expliquer ici, l'induction n'attend pas d'ordinaire la réapparition d'une association quelconque, pour affirmer son invariabilité, et par suite, le rapport causal qu'elle exprime.

En fait, l'aperception de ce rapport est le plus souvent immédiate, et en quelque sorte intuitive. L'enfant qui s'est brûlé le doigt en l'approchant de la flamme d'une chandelle, ne se le brûle pas deux fois. 11 n'a pas besoin de répéter l'expérience pour affirmer le rapport du contact du feu et de la douleur. On introduit une substance dans l'estomac d'un animal, et l'animal vomit. On prononce immédiatement que c'est cette substance qui a causé le vomissement. La répétition à l'infini du fait n'ajouterait rien à la certitude acquise par la première expérience. On en exige.

lii PHILOSOPHIE MÉDICALE.

à la vérité, plusieurs, parce qu'il se pourrait à la rigueur que cet animal eût été prédisposé à vomir par une tout autre cause^ et que le fait du vomissement succédant à l'ingestion de la substance fût une pure coïncidence. Mais une seconde expérience, faite sur un animal de la même espèce, suffit pour anéantir le reste de doute laissé par cette supposition, et on conclut : telle substance fait vomir tel ou tel animal. L'expérience savante, comme l'expérience vulgaire, ne se fait pas autrement.

Souvent, sans doute, l'induction causale n'est pas aussi facile ; la complexité des phénomènes, la multiplicité des circonstances concomitantes peuvent laisser l'esprit dans le doute et l'obscurité à l'égard de la vraie nature des rapports des faits. Il n'est que trop vrai encore que cet embarras se produit plus fréquemment en médecine que dans toute autre science pratique. Mais la méthode numérique n'apporte malheureusement dans ces cas obscurs aucune lumière, et c'est précisément dans les occasions embarrassantes qu'elle se montre complètement inutile.

En effet, là où l'action thérapeutique est suivie de résultats constants, uniformes, fortement tranchés, les résultats se révèlent immédiatement à l'observation la moins attentive sans qu'il soit besoin de compter ; et là, au contraire, où les effets du traitement ne se prononcent pas franchement par une prédominance manifeste, les chiffres ne donnent jamais que des différences insignifiantes, des proportions variables, contradictoires, dont il est impossible de rien conclure.

A-t-il été nécessaire, par exemple, d'établir une balance rigoureuse ihi doit et de Yavoir pour constater l'action du quinquina, de l'opium, du mercure, de la vaccine, des anesthésiques, etc., etc.? Et quand on connaîtrait le nombre précis des cas où ces agents ont réussi ou manqué leur effet, serait-on plus ou moins assuré qu'on ne l'est de leur valeur thérapeutique ou prophylactique '.' C'est sur ces évaluations en gros, qu'on passe le ternie, faites de première vue, que reposent les inductions les plus sures de l'expérience commune. C'est ainsi qu'on dit (pie les montagnards sont, en général, grands, que les hommes du Nord sont blonds, que les Romaines sont belles, qu'il y a beaucoup d'aveugles à Naples, de racbitiques à Florence, de femmes leucorrhéiques à Paris, qu'il pleut très-souvent à Londres, très-rarement au Caire, etc. Il est même remarquable que les deux plus brillantes et plus solides ressources de l'art, le quinquina et la vaccine, ont été signalées aux médecins par l'observation populaire. Ces généralités ne sont pas établies sur des comparaisons de nombres, ne sont pas des extractions de moyennes ; mais elles n'en sont pas pour cela moins valables; et si les Statisticiens prétendent qu'elles sont fausses ou du moins suspectes, parce qu'elles ne donnent pas des proportions numériques rigoureuses, il faut les laisser dire.

L'expérience médicale n'a rien qui la distingue de l'expérience commune. Il n'y a point ici de mystère. L'esprit n'a pas deux mesures et deux poids. Les théorèmes médicaux les moins contestés ont été obtenus I. 9

par le même procédé d'induction que les indications générales qui règlent la conduite des hommes dans les rapports sociaux et dans toutes les affaires de la vie. Mais s'ils ont la même autorité, ils n'ont aussi que la même certitude. Ainsi, on sait, en général, quels sont les motifs qui, dans la plupart des cas, déterminent les actions humaines, et cette connaissance suffit pour faire prévoir avec une grande probabilité les résultats d'une situation donnée. Mais dans la conduite d'une affaire particulière, cette connaissance générale ne suffit pas; il y faut joindre le discernement du caractère individuel, des passions, des préjugés, du degré d'intelligence, des intérêts de chacun des hommes avec lesquels on a à traiter; et c'est dans cette difficile appréciation que consiste l'habileté politique ou diplomatique. Sans doute, toutes ces fines et délicates conjectures sont fondées sur l'observation de certaines lois ; mais ne serait-il pas absurde de nier la possibilité et la valeur pratique de cette connaissance des hommes, sous prétexte qu'elle n'est pas déduite d'une suite d'expériences mises en tableaux et formulées en chiffres? On connaît le plus souvent d'avance l'effet que produira telle ou telle parole sur tel ou tel esprit. Cette espèce de pronostic se fonde sans doute sur des expériences antérieures ; mais qui a jamais songé à nombrer ces expériences, et à attendre pour agir d'avoir calculé par la comparaison des cas où une démarche a réussi ou n'a pas réussi, le degré précis de probabilité du succès ?

Or, les phénomènes de la vie ont beaucoup d'ana-

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logie avec les phénomènes moraux, par la variabilité incessante de l'être où ils se manifestent, et l'incalculable diversité et complication des circonstances modificatrices. De l'observation de tous les médecins on a tiré des principes généraux qui constituent la science; mais c'est l'observation particulière de chaque médecin qui constitue son art. L'art médical, comme Fart politique, n'a à sa disposition que des indications d'une généralité nécessairement très-large, et par suite un peu vague, qui doivent se prêter aux nécessités des applications individuelles. L'art et la science ne sont pas incertains pour cela dans la rigueur du mot; ils ont seulement un autre genre de certitude que les sciences dites exactes, et en particulier que les mathématiques. Si l'on nie cette certitude, tant qu'elle ne se présentera pas sous une forme mathématique et sous le nom de probabilité, on fera bien d'y renoncer par avance, car, à coup sûr, elle n'aura jamais ce caractère, et on peut appliquer à ceux qui prétendent reconstituer la médecine sur cette base la prédiction du psalmiste : In vanum laboraverunt qui œdificant eam.

Ces appréciations un peu vagues, de première vue, suffisent même, quelquefois, dans les choses qui sont essentiellement du ressort du calcul. Ainsi, lorsqu'on nous dit (M. Bouillaud), pour justifier l'introduction du Calcul des Probabilités dans la médecine, que c'est par ce calcul que Laplace a prouvé que la loterie est un jeu très-désavantageux pour les joueurs, on choisit mal et on interprète encore plus mal l'exemple. Il n'y a pas à douter de la vérité des démonstrations de La-

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place, mais il n'est pas moins certain, que deux ou trois sièclesavant cette démonstration, lesinventeurs italiens du loto savaient très-bien qu'ils jouaient à coup sur; et c'est ce dont on n'a jamais douté, sans en connaître ni même en chercher la preuve mathématique. Les analyses de Laplace et de Fourier n'ont fait connaître que les proportions exactes de ce désavantage dans toutes les combinaisons diverses de ce jeu. C'est là une science; soit, mais elle n'a jamais appris à personne à gagner un lot, et c'est de cela qu'il s'agit en médecine. On peut même dire que les spéculations des Probabilistes mathématiciens n'ont jamais été d'un grand secours dans des cas où le calcul des chances semblerait devoir être non-seulement utile, mais indispensable, comme pour les Tontines, les Assurances, etc., où il s'agit d'évaluer exactement la probabilité respective d'un certain nombre d'événements. Dans ces affaires on s'en tient d'ordinaire, pour régler les conditions des contrats et pour l'évaluation des risques, aux indications fournies par l'expérience quotidienne, laquelle se révèle par la balance des profits et pertes ; et on fait très-bien. On sait assez que le calcul dçs probabilités appliqué aux faits politiques, moraux, et, en général, aux choses de la vie pratique, n'^ guère jamais donné que des résultats auxquels le bon sens était déjà arrivé, et qui n'ont pas été pour cela plus certains, ou des résultats étranges que leur prétendue, rigueur mathématique n'a pu faire accepter. Il ne saurait donc inspirer beaucoup de confiance en médecine. Ainsi donc, lorsque certains rapports se dessinent

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