I.A MÉTHODE M' Ml. 1(101 K
rapidement et fortement, la notation numérique est superflue. Elle ne peut rien ajouter ni ôter à l'évidence et à la certitude des résultats.
Est-elle plus utile dans les circonstances opposées, c'est-à-dire lorsque aucun rapport saillant ne se révèle de prime abord? J'ai dit que /ion, et les faits l'ont prouvé de reste. Qu'est-il résulté des grandes enquêtes cliniques instituées par les Numéristes eux-mêmes ou sous leur inspiration, celle par exemple, sur le traitement de la fièvre typhoïde ? On Ta vu par le Rapport célèbre fait à l'Académie de médecine en L837 par M.Andral(l). Les traitements comparativement essayés étaient les délayants (c'est-à-dire Fexpectation), les évacuants (préconisés par M. Delarroque), les émissions sanguines (patronées par M. Bouillaud), les émissions sanguines et les évacuants (méthode mixte employée par M. Piedagnel et autres). Ces divers traitements appliqués par M. Andral lui-même, donnèrent les proportions de mortalité suivantes :
Les délayants 0
Les évacuants 17
Les saignées 1/4
Les saignées et les purgatifs. 1/3
Entre les mains des partisans systématiques des diverses méthodes, les résultats numériques avaient été différents, et chacune de ces méthodes mêmes avait donné les chiffres les plus disparates.
!\) Bulletin de l'Académie de médecine, t. 1, p. 482.
Ainsi les purgatifs à haute dose avaient donné :
A M. Delarroque. . 1 mort sur 9 traités.
A M. Piedagnel. . . 1 — 7 1 19e
A M. Louis .... 1 — 10
A M. Husson. ... 0 - 8
Les saignées avaient donné :
A M. Bouillaud. . 1 mort sur 17 traités.
A M. Louis. ... 1 — 2 —
A M. Andral. . . 1 — A — Etc., etc.
Que conclure de tous ces chiffres en conflit ? Que conclure de tableaux statistiques dont il résulte en même temps : 1° que les saignées ou les purgatifs répétés dans les fièvres typhoïdes sont très-avantageux; 2° que les saignées ou les purgatifs répétés dans ces mêmes cas sont désastreux; 3° que les saignées ou les purgatifs répétés dans ces mêmes cas encore ne sont ni bons ni mauvais? Évidemment rien. Ce fut aussi là le dernier mot du sage rapporteur : « J'ai vu, dit-il, tous les traitements réussir et tous les traitements échouer (1). » Nous voilà bien avancés !! plaudite, Quirites.
Mais s'il n'y a rien à conclure à l'égard de ces diverses médications — en tant, du moins, qu'on les apprécie d'après la méthode numérique — il y a à conclure quelque chose à l'égard de la méthode numé-
(1) Séance du 28 mars 1837.
LA MÉTHODE NUMÉRIQUE. I*>l
rique elle-même. Présentée avec grand appareil par
ses partisans, comme le flambeau lumineux de l'expérience clinique, elle a épaissi les ténèbres; comme le critérium infaillible de la certitude médicale, elle a augmenté le doute ; destinée à terminer les disputes, elle a multiplié les sujets de dispute. Entrée en conquérante dans la science, elle en est sortie battue et déconsidérée. Ses résultats théoriques et pratiques ont été, pour emprunter ses propres formules, = 0.
On a comparé la méthode numérique à la méthode inductive, et on a voulu (Risueno d'Amador , M. Trousseau (1)) y voir deux procédés non-seulement différents, mais encore opposés. Il aurait fallu pour établir ces différences définir d'abord l'un et l'autre des procédés comparés. Mais c'est ce que personne n'a fait : et il y a lieu de croire que le plus grand nombre des médecins auxquels le hasard a présenté ces questions de philosophie et de logique, n'étaient peut-être pas suffisamment préparés pour les discuter avec pleine connaissance de cause. Ils s'y jettent cependant et y dogmatisent parfois avec une assurance bien faite pour étonner ceux qui en connaissent les difficultés. Quoi qu'il en soit, la distinction est, au fond, sans base réelle. Il n'y a qu'une logique, parce qu'il n'y a qu'une raison, quoiqu'un philosophe de grande autorité en France ait prétendu qu'il y en avait
. (1) Discours de rentrée de la faculté de médecine, 1842.
deux (1). L'esprit procède invariablement et nécessairement de la même manière dans ses opérations rationnelles, quels que soient l'objet, le terme et les conditions extérieures de leur exercice. La différence des moyens particuliers d'investigation n'implique pas une différence correspondante dans le procédé mental qui les met en œuvre. Cette différence tient uniquement aux buts divers de larecherche. Si, par exemple, on tient à connaître, pour un motif ou pour un autre, le degré de fréquence d'une altération morbide dans une maladie donnée, le numériste est parfaitement en droit de compter les cas où cette altération existe et ceux où elle n'existe pas; il n'a même que ce moyen d'arriver à la découverte de ce qu'il veut savoir; son procédé est non-seulement légitime, mais encore indispensable et unique. Il observe, il juge et raisonne correctement. Mais lorsque, après avoir acquis, au moyen de la numération, la connaissance d'une loi numérique, il prétend se servir de cette loi pour un usage ultérieur, il cesse d'être conséquent en voulant tirer de ses prémisses une conclusion qui n'y est pas contenue. Ainsi, si du fait de l'altération presque constante des glandes de Peyer et de Brunner dans la fièvre typhoïde
(1) M. Royer-Collard. « Il y a en quelque sorte deux raisons humaines qui ont, chacune, leurs principes, leurs règles et leur logique. La logique du raisonnement pur est celle d'Aristote... la logique du raisonnement inductif a été créée par Bacon. » S'il y avait deux raisons, il en faudrait une troisième poulies comparer et les accorder; mais le en quelque sorte est un correctif qui permet de ne pas prendre cette, proposition à la lettre.
on conclut que cette altération est la cause essentielle et primitive de tout l'appareil pathologique de cette affeetion, on pose un principe nouveau, qui peut être vrai ou faux, mais qui certainement ne découle pas logiquement de la loi numérique que le calcul a fait connaître. Pour établir ce principe, il faut recourir à d'autres sources d'information et à des prémisses d'un autre ordre. Si ultérieurement encore, après avoir illogiquement établi cette étiologie sur un fait qui ne la contient pas, on va jusqu'à déduire de cette illégitime notion étiologique, une méthode thérapeutique, consistant à diriger exclusivement la médication contre la lésion intestinale, on aggrave la faute et on arrive nécessairement à l'erreur. Mais la méthode numérique est ici parfaitement innocente. On lui a demandé des faits numériques, elle les a fournis, car c'est là sa fonction et son usage. Lorsque de ces faits acquis par elle on tire telles ou telles conséquences, cela ne la regarde plus ; elle est parfaitement étrangère à ce nouveau travail dont le raisonneur est seul responsable. Remarquons bien que dans les trois sortes de recherches impliquées dans cet exemple, à savoir : 1° la recherche d'une proportion numérique entre certains faits ; 2° la recherche de la cause d'une série de phénomènes; 3° la recherche d'une règle de pratique, l'opération logique est toujours la même en essence. Toute la différence qu'on croit y remarquer ne tient qu'à celle des éléments sur lesquels on opère, différence qui ne tient elle-même qu'à la diversité des notions qu'on veut acquérir et de l'usage qu'on en veut faire.
Le Numérisme n'est donc pas une méthode logique originale et indépendante, mais un simple instrument secondaire applicable à un certain ordre de vérités. On n'est pas, par conséquent, fondé à la mettre en opposition avec la méthode dite inductive, puisqu'en réalité cette dernière, quelque nom qu'on lui donne, est impliquée dans tout exercice de l'intelligence, dans tout jugement et tout raisonnement; elle est la logique universelle, qui se sert d'une multitude de procédés d'information, suivant le but qu'elle veut atteindre, procédés au nombre desquels se trouve à son rang la méthode numérique elle-même, qui, loin d'être ainsi sa rivale, n'est et ne peut être que sa servante ou son instrument.
Nous concevons que l'extension que les fauteurs de la statistique médicale ont donnée à leurs études favorites, et l'importance exagérée qu'ils ont attribuée à leurs travaux, aient pu faire croire à quelques personnes (à M. Louis, à M. Bouillaud), que la méthode numérique était une trouvaille logique, imprévue et nouvelle, dont Aristote, Bacon et Descartes ne s'étaient pas doutés, et qui allait devenir, entre les mains de ses inventeurs, un levier aussi puissant dans le monde des idées que la vapeur dans le monde matériel. D'autres ont pu aussi, comme Risueno d'Amador, exagérer beaucoup ses inconvénients et même lui refuser sa part légitime dans l'édification de la science. Le Numérisme médical ne mérite ni tant d'enthousiasme ni tant d'anathèmes. Il n'est ni une logique particulière, ni même un procédé d'investigation nouveau. Il n'est,
comme le nom l'indique, qu'une opération d'arithmétique, dont les résultats directs et immédiats ne sont que de la statistique pure. Or, l'arithmétique et la statistique sont de très-bonnes choses quand on les emploie à leur usage. On ne peut pas évidemment s'en passer pour compter et pour fixer les résultats des comptes. Si donc les numéristes veulent compter tous les phénomènes observables dans les maladies, ils en sont les maîtres. Disons de plus que leurs conclusions seront toujours inattaquables tant qu'elles se réduiront à des énoncés de proportions, à des + et à des — , à des chiffres. Mais hors de là toutes leurs propositions théoriques et pratiques relèvent de la logique de tout le monde, laquelle est contemporaine de l'esprit humain.
La statistique médicale et le calcul des probabilités appliqué à la médecine, ne sont pas précisément la même chose, quoiqu'on les confonde d'ordinaire sous le nom de Méthode numérique. A la vérité, le Calcul des probabilités ne peut pas se passer de la statistique et la suppose ; mais la statistique est indépendante du calcul qui est une opération ultérieure exécutée sur les matériaux fournis par la statistique. On a de tout temps fait de la statistique en médecine et du en faire, principalement en thérapeutique, car il n'y a pas d'autre moyen de constater les résultats d'une expérience quelconque. La méthode numérique, telle qu'elle fut instituée par M. Louis, n'était guère que
de la statistique. La nouveauté de ses travaux, en effet, n'était pas dans remploi du procédé, mais dans l'importance extraordinaire qu'il lui donna en étendant ses applications à toutes les branches de la médecine, anatomie, physiologie, pathologie, anatomie pathologique, symptomatologie, séméiotique, thérapeutique, et en le présentant comme la base la plus sûre, pour ne pas dire la base unique de toute observation, de toute expérience, de toute conclusion théorique ou pratique. M. Louis ne voulut donc faire et ne fit que de la statistique. Il ne songea point, que nous sachions, au calcul des probabilités.
C'est, sauf erreur, à M. Bouillaud que revient l'idée d'introduire le calcul des probabilités, entendu au sens des mathématiciens, dans les faits et les événements du ressort de la médecine (1). Ce moyen devait particulièrement plaire à un médecin philosophe qui, on le sait, aspire au titre de fondateur de la médecine exacte. Cependant, malgré la haute valeur qu'il accorde, en termes généraux, sur la foi de Laplace, au calcul des probabilités comme instrument de découverte en tout genre de connaissances, il le réduit, après réflexion, au moins en médecine, au rôle assez modeste de simple « complément et d'auxiliaire des autres méthode, au « moyen desquelles l'esprit humain s'efforce d'arriver « à la démonstration de certaines propositions de thé- « rapeutique. » Ce qui est, assurément, très-sage. Cependant les exemples qu'il donne lui-même de l'emploi
(1) Essai sur la philosophie médicale, etc., Paris, 1837.
LA MITIIODE NUMÉRIQUE. I T»T
de ces formules pour la solution de quelques problèmes de thérapeutique, nous porterait à croire que ce mode d'investigation n'est pas seulement accessoire et borné, mais encore infidèle, pour ne pas dire tout à fait illusoire.
Voici un spécimen de cette expérimentation exacte. Il s'agit de constater l'influence des émissions sanguines abondantes et répétées (les saignées coup sur coup suivant l'expression de l'auteur) dans la pneumonie. Pour cela faire, on a marqué sur des tableaux divisés en nombreuses colonnes en regard du numéro de chaque malade :
4° Le nombre des saignées pratiquées (chaque saignée est, en moyenne, de 4 palettes = \ livre de sang) ;
2° Le nombre des ventouses scarifiées appliquées (représentant chacune eu perte de sang 2 à 3 palettes = 1,2 livre);
3° Le nombre des sangsues (chaque 40 sangsues donnant 1 livre de sang) ;
4<> Le nombre des vésicatoires ;
5° Le nombre des sinapismes;
6° Le nombre des purgatifs, etc., etc.
Cinq tableaux ainsi dressés sur cinq séries de péripneumoniques (hommes et femmes) comprenant: la lre 17 malades, la 2e 14, la 3e 14, la 4e 4, la 5e 8, joints ensemble et considérés comme formant une seule série de 57 cas de péripneumonie, ont donné les résultats numériques suivants :
Saignées 230= 805 pal. = 201 liv. de sang
Sangsues 1,151= 112 > = 28 id.
Ventouses scarifiées... 52= 120 » = 30 id.
Total des émiss. sang. 1,433 = 1,037 pal. = 259 liv. de sang.
En divisant le nombre des émissions sanguines par celui des malades, on a trouvé que ces émissions sanguines avaient été réparties en moyenne dans chaque cas comme il suit :
Saignées 4 2/57
Sangsues 22
Ventouses 1 environ .
En divisant la somme totale du sang enlevé par les saignées, les sangsues et les ventouses scarifiées aux 57 malades (259 livres), on a trouvé que, terme moyen, chaque péripneumonie avait dépensé à très-peu près A livres et 9 à 10 onces, le minimum des émissions sanguines ayant été de 1 saignée et 30 sangsues = 1 liv. 12 onces de sang, le maximum 9 saignées, 50 sangsues et 2 applications de ventouses = 10 livres de sang.
La durée moyenne de la maladie chez les sujets guéris a été de 8 à 10 jours.
Enfin, sur les 57 péripneumoniques, il y a eu :
Guéris 53
Morts 4
Mortalité: 1 sur 14(1).
(i)Ce rapport de 1 à 14 ne s'est pas maintenu dans d'autres expériences faites avec le même soin et sur le modèle de celle-ci. Il a varié beaucoup dans les diverses séries de malades soumis
I \ MÉTHODE KUMÉRIQ1 E. |'ï>9
II serait aujourd'hui oiseux de discuter la valeur de toutes les opérations arithmétiques consignées dans ce curieux spécimen de l'application de la méthode numérique par un de ses plus célèhres promoteurs. Cette appréciation a été faite dans le temps. Je rappellerai seulement qu'en dépit de la rigueur apparente de ces démonstrations mathématiques, en dépit de tout cet appareil de chiffres, de tableaux, aucune des assertions du professeur de la Charité sur l'efficacité absolue ou relative de son traitement de la pneumonie n'a été admise, et que sa formule, comme il l'appelle, des émissions sanguines coup sur coup, bien que justifiée selon lui par un nombre immense de succès publiquement obtenus et prouvés par des chiffres irrécusables, n'a été adoptée par aucun praticien. Ceci fait assez voir quel cas il faut faire de la prétendue évidence des résultats numériques dans les questions de thérapeutique. Et, ce qu'il y a de singulier, c'est par des numéristes que les conclusions numériques de M. Bouillaud ont été particulièrement combattues ou niées! Ils ont opposé faits à faits, statistiques à statistiques, nombres à nombres, chiffres à chiffres, mortalités à mortalités, et le plus clair résultat de ces interminables débats a été la sentence magistrale de M. Andral : « Tous les traitements échouent,
en dilïérent? temps au même traitement. Le dépouillement de toutes les statistiques partielles, réunies par M. Bouillaud, jusqu'en 1 836, a donné, au lieu de 1 sur 14, 1 sur 8 ou 9. C'est ce chiffre qu'il a présenté lui-même comme définitif, et comme étant la mesure de la valeur de sa pratique et de sa supériorité sur toutes les autres.
tous les traitements réussissent; » et celle parfaitement équivalente de M. Piedagnel : « Le meilleur traitement est l'absence de tout traitement (1). » Sentences également appuyées sur l'autorité souveraine de la statistique!
Mais laissons de côté ces discussions qui ne sont plus que des souvenirs, et des souvenirs un peu anciens. Je ne ferai sur ce grand travail numérique qu'une remarque. Elle porte sur un des vices intrinsèques de la méthode, — car il ne peut être question ici de la pratique particulière de tel ou tel médecin, que je n'ai, moins que personne, le droit de contrôler. — Je veux parler de l'extraction des moyennes.
En principe, le but avoué de ces relevés numériques est : 1° de constater expérimentalement l'efficacité des émissions sanguines dans la pneumonie ; 2° de formuler, toujours d'après l'expérience, le quantum exact des émissions sanguines requises pour obtenir l'effet abortif {jugulant) ou curatif voulu.
On vient de voir ce qui est advenu du premier de ces résultats promis par la méthode. Voyons maintenant ce qu'il faut penser du second.
La comparaison des émissions sanguines dans la péripneumonie, telles qu'elles sont consignées dans ces
(l) Tel fut, en effet, le résultat numérique de la méthode expectante, rigoureusement appliquée à l'Hôtel-Dieu, par M. Piedagnel. Sur (ïo cas de fièvre typhoïde, abandonnés, comme on dit, à la nature, il n'eut que 2 morts : Mortalité, 1 sur 32 1/2. (Voir sa Lettre a l'Académie de médecine, sur les diverses méthodes de traitement des fièvres typhoïdes et leurs résultats. — 31 octobre 1S35.)
relevés cliniques de la Charité, donne nue moyenne d'environ quatre livres, dix onces de sang par chaque malade. Tirer quatre livres dix onces de saugdans un espace déterminé de temps serait donc la formule donnée par les chiffres, et la méthode à adopter dans tous les cas de péripneumonie à venir. Si l'on nie cette conséquence, il faut prouver : ou bien qu'elle n'est pas régulièrement déduite des observations, ou bien que la méthode numérique ne sert à rien , que les conclusions qu'elle fournit doivent être regardées comme non avenues, et céder dans la pratique à des considérations étrangères au calcul et à la probabilité mathématique. Si on l'accorde, voici les contradictions singulières qui en résultent : Premièrement il est certain que celte formule donnée pour règle n'a été en fait employée sur aucun des malades supposés guéris par son emploi. La dose des émissions sanguines pratiquées sur chacun de ces malades a été, en effet, très-différente et flottant entre un minimum et un maximum ; tel, par exemple, a perdu une livre douze onces de sang, et tel autre dix livres. Si l'on répond que cette difïérence dans la dose des saignées a été déterminée par l'état individuel des malades, ce qui est la vérité, il en résultera que, sur les malades à venir, il faudra aussi modifier remploi des saignées dans chaque cas; et alors que devient la formule ? Voilà donc cette formule, rigoureusement déduite de l'expérience, convaincue d'être inapplicable dans l'immense majorité des cas. Elle est en effet une moyenne de traitement qui ne pourrait guère trouver à s'appliquer qu'à une moyenne
de maladies. Mais ces moyennes ne sont que des abstractions tout à fait chimériques.
Secondement, dans le cas où Ton adopterait la formule indiquée par la moyenne avec la résolution de l'appliquer à la rigueur à chaque malade, on arriverait à employer, en vertu de l'expérience, un traitement qui, en fait, n'aurait jamais ou presque jamais été expérimenté, et tous les malades traités et guéris par ce procédé seraient, en réalité, traités et guéris par un procédé tout à fait différent de celui par lequel on avait traité et guéri les premiers. On peut ajouter encore que la formule extraite des chiffres ne serait pas deux jours de suite la même; car, si l'on divise le total des observations consignées dans ces tables de statistiques en diverses séries, plus ou moins longues, et qu'on opère sur chacune de ces séries, on arrive nécessairement à des moyennes différentes. Ainsi la formule extraite de vingt cas serait, je suppose, de dix palettes; extraite de trente, elle serait de huit ou de sept; de quarante, de douze ou de treize, et ainsi de suite; d'où résulte une nouvelle impossibilité de déterminer la formule d'une manière fixe, précise, et c'est là pourtant le but avoué des statistiques et des chiffres. Si l'on objecte qu'il faut un nombre suffisant d'observations, nous demanderons qu'on fixe ce nombre en deçà duquel l'expérience ne compte pas, et c'est ce que personne n'est en état de faire. Enfin nous dirons que les diverses séries d'observations ne forment, jointes ensemble, qu'une seule série, une seule expérience, qui doit être elle-même considérée comme le
commencement d'une série, d'une expérience indéfinie, à laquelle on peut toujours «ajouter de nouvelles unités : ce qui nous fait retomber dans la première difficulté.
Il paraît donc que le professeur de la Charité n'a pas pu véritablement formuler sa pratique des saignées coup sur coup, quoiqu'il se soit flatté de l'avoir fait, et qu'en réalité il a lui-même employé autant de formules différentes qu'il a eu de malades.
La plupart des résultats obtenus par l'application de la méthode numérique à l'anatomie, à la pathologie, etc., ne sont, en général, aussi que des énonciations de moyennes. Or, il s'en faut, comme on vient de le voir, que ces moyennes doivent être considérées comme la véritable expression des faits. Lorsqu'on a entrepris, par exemple, de déterminer la distribution, le calibre et les rapports normaux des vaisseaux sanguins, en cherchant une moyenne parmi toutes les variétés qui ont pu être observées sur un plus ou moins grand nombre de sujets, on n'a pas pris la route la plus courte ni la plus sûre pour obtenir le résultat cherché. Ce mode d'investigation est d'abord plus que suspect logiquement, car il prétend établir une règle générale sur l'observation d'un nombre infiniment restreint de cas particuliers; et, prenant, en outre, la moyenne des cas observés pour la moyenne des cas observables, lesquels sont infinis, cette moyenne ne saurait jamais être que provisoire. Si, pour échapper à cette difficulté, on suppose que l'observation de dix, de vingt, de cent individus, vaut pour un plus
grand nombre et pour tous, un seul individu peut tout aussi bien être pris pour type et représenter, à ce titre, aussi légitimement que la moyenne le plus laborieusement obtenue, l'espèce entière; ce qui rend la méthode numérique parfaitement inutile.
Que cette évaluation de moyennes, qui n'a pour but et pour résultat que de restreindre l'erreur dans certaines limites, mais n'atteint jamais directement la vérité, soit très-utilement employée dans certaines recherches scientifiques, c'est ce qu'on ne saurait contester. Les sciences physico-mathématiques en usent en mille occasions; mais il ne paraît pas qu'elle soit de mise dans les sciences biologiques et morales, et nommément dans la médecine. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce n'est pas à l'aide du Numérisme qu'Aristote, Vésale, Linnée, de Jussieu, Buffon, Haller, Cuvier, Bichat, ont créé la zoologie, la phylologie, l'anatomie et la pliysiologie. Il n'est donc pas vraisemblable qu'il soit plus nécessaire en médecine pratique, et les exemples des applications les plus habiles qu'on en ait faites sont, on vient de le voir, moins propres à le recommander qu'à le discréditer.
La probabilité morale , en général, ou philosophique, n'est pas la probabilité mathématique. Cette dernière est mesurable ou calculable; la première ne l'est pas et ne saurait l'être. Les mathématiciens ont tort de confondre ces deux espèces de probabilités, ou, pour parler plus exactement, ' ces deux modes
d'évaluation de la probabilité, et de vouloir ramener la première à la seconde; et les médecins numéristes ont tort d'accepter le principe des mathématiciens. L'évaluation mathématique de la probabilité, ou autrementdit le calculées probabilités, a pour condition nécessaire que les choses soumises au calcul soient susceptibles de s'adapter aux divisions nettes, précises et invariables de la quantité. Or, il y a une infinité de choses qui ne peuvent satisfaire à cette condition, et dans cette classe se trouvent incontestablement les phénomènes vitaux auxquels a affaire le médecin. De là résultent l'impossibilité logique d'appliquer le calcul aux faits de cet ordre, et la nécessité correspondante de s'en tenir, pour l'évaluation de la probabilité dans ces mêmes faits, à une sorte d'estimation générale, fondée, non sur le nombre des données, mais sur leur valeur intrinsèque, estimation analogue au pçsage qui se fait à la main pour apprécier le poids d'un corps.
C'est là l'objection capitale à laquelle le Numérisme médical n'a jamais pu répondre, pas plus que les mathématiciens, auxquels on l'a toujours opposée comme un obstacle invincible aux applications qu'ils ont essayé de faire du calcul des probabilités pour la solution de questions tout à fait rebelles à l'analyse numérique.
Si les médecins qui, leurrés par ce faux-semblant d'exactitude et de précision que présentent les chiffres et les formules numériques, et entraînés par l'autorité de quelques grands géomètres, ont essayé d'introduire les mathématiques dans leur science, avaient su à quels
JCi'i PHILOSOPHIE MÉDICALE.
minces et insignifiants résultats sont arrivés les illustres mathématiciens qu'ils invoquent, les inventeurs mêmes, les promoteurs du calcul des probabilités; s'ils avaient su qu'au moment même où Condoreet, Laplace, Lacroix, échafaudaient ce système à l'aide des formules les plus imposantes, les bons esprits apercevaient et signalaient le côté chimérique de ces théories, ils n'auraient pas été tentés de les imiter. Ils auraient prévu l'insuccès de leur entreprise. Cet insuccès a été assez éclatant pour dégoûter du numérisme la génération médicale actuelle. Il en reste cependant dans des chaires, dans les livres et dans des cliniques, des traces assez fortes. On peut donc encore, sans anachronisme, le discuter et le combattre.
A tout événement, nous recommanderons aux partisans et aux adversaires de la Méthode Numérique les réflexions suivantes d'un philosophe qui, mieux que tout autre, par son éducation scientifique, par ses connaissances spéciales, par sa position et ses relations, était en mesure de savoir ce qu'il faut penser sur le calcul des probabilités et sur la valeur de ses applications faites ou à faire, et capable de le bien dire.
On y souligne quelques mots qui vont directement à l'adresse des numéristes médicaux :
« On voit d'abord pourquoi ce sont les mathématiciens qui en ont eu l'idée, et qui l'ont, pour ainsi dire, créée et faite de toutes pièces (la science de la probabilité mathématique). C'est parce que conçue telle qu'ils l'ont conçue, elle consiste principalement dans l'emploi d'un agent puissant dont ils disposaient; ils ont pu pousser très-loin les spéculations que les autres hommes
étaient obligés d'abandonner, faille de moyens pour les suivre.
« On voit aussi pourquoi les mathématiciens se sont premièrement et presque uniquement occupés de sujets dont les données sont très-simples, tels que les chances des jeux de hasard et des loteries, ou les effets de l'intérêt de l'argent placé. C'est que leur principal avantage consistant dans leur grande habileté dans le calcul, ils ont avec raison préféré les objets où cette partie est presque tout, et où le choix et l'évaluation des données ne présentent presque aucune difficulté; et c'est en effet, dans les cas de ce genre qu'ils ont obtenu des succès curieux et utiles.
« On voit encore pourquoi tous les efforts de ces mathématiciens, même les plus habiles, quand ils ont voulu traiter de la même manière des sujets dont les données étaient nombreuses , fines et complexes, n'ont guère produit que des jeux d'esprit que l'on peut appeler difficiles nugœ , de savantes niaiseries. C'est que plus ils ont suivi loin les conséquences résultant du petit nombre de données qu'ils avaient pu saisir, plus elles sont devenues différentes des conséquences que ces mêmes données auraient produites, réunies avec toutes celles, souvent plus importantes, qu'ils ont été obligés de négliger, faute.de pouvoir les démêler et les apprécier. C'est ce qui fait que nous avons vu de grands calculateurs, après les plus savantes combinaisons, nous donner les formes de scrutin les plus défectueuses, parce qu'ils n'avaient pas tenu compte de mille circonstances inhérentes à la nature des hommes (lisez ; des individualités morbides) et des choses, ne s'occupant que de la circonstance du nombre des uns et des autres. »
— « 11 suit de là rigoureusement qu'il y a une multitude de sujets dont il serait impossible de calculer les données, quand même, ce qui n'est pas toujours, il serait possible de les recueillir toutes, sans en échapper aucune. (Exemple : une expérience de thérapeutique comparative.)
« Assurément les degrés de la capacité, de la probité des hommes, ceux de l'énergie et de la puissance de leurs passions, de leurs préventions, de leurs habitudes (ou des actions vitales dans l'état sain et morbide) sont impossibles à évaluer en nombres.
Il en est de même du degré d'influence de certaines institutions (ou de certaines médications) de certaines fonctions, de. certaines inventions (ou de certains procédés (thérapeutiques), etc., etc. Je sais que dans ces quantités , vraiment inappréciables et innumérables, on cherche et on parvient, jusqu'à un certain point, à en déterminer les limites par le moyen du nombre, de la fréquence et de l'étendue de leurs effets ; mais je sais aussi que dans ces effets, que l'on est obligé de sommer et de nombrer ensemble, comme choses parfaitement similaires, pour en tirer des résultats, il est presque toujours, et je pourrais dire toujours, impossible de démêler les altérations et les variations des causes concourantes, des circonstances influentes et de mille considérations essentielles ; de sorte qu'on est nécessité à ranger ensemble comme semblables une multitude de choses très-diverses (les 157 péripneumoniques de M. Bouillaud, par exemple); seulement, pour arriver à des résultats préparatoires, lesquels doivent ensuite conduire à d'autres qui ne peuvent manquer de devenir tout à fait fantastiques. »
— « Il est donc vrai qu'il y a une multitude de choses auxquelles le calcul des probabilités, comme tout autre calcul, est complètement inapplicable. Ces choses sont beaucoup plus nombreuses qu'on ne le croit communément et que ne le croient beaucoup d'hommes très-habiles (MM. Louis, Bouillaud, Chomel, Rayer, etc., etc.), et le premier pas a faire dans la science de