‹ La médecine et les médecinsChapitre 14 sur 35 · LA PROBABILITÉ EST DE SAVOIR LES DISCERNER · texte numérisé non relu

LA PROBABILITÉ EST DE SAVOIR LES DISCERNER

— « La science de la probabilité (l'induction philosophique) consiste dans le talent et la sagacité nécessaires pour reconnaître les données, les choisir, pressentir leurs degrés d'importance et les disposer dans l'ordre convenable, talent auquel il est assez difficile de prescrire des règles précises, parce qu'il est souvent le produit d'une multitude de jugements inaperçus. (Voilà la véritable observation médicale.) Au contraire, le calcul de la probabilité, proprement dit, ne consiste qu'à suivre correctement les règles de la langue des calculs dans les cas où elle peut être employée... Mais il faut soigneusement distinguer lesoccasionsoùlon peut s'en

servir, car pour peu que les idées que l'on tente de calculer soient mêlées de celles que j'ai nommées réfractaires et qui sont vraiment incalculables (comme les faits cliniques), on est conduit, inévitablement aux mécomptes les plus excessifs. C'est ce qui n'est arrivé que trop souvent aux hommes habiles qui, par leurs lumières, et mieux par leurs fautes, nous ont mis sur la voie d'en découvrir la cause (l). »

A cette autorité purement philosophique nous en joindrons encore une qu'aucun médecin ne récusera :

« il faut convenir que certaines parties de la physique animale, telles que l'appréciation îles forces musculaires, la théorie de la vision, etc.. ne paraissent guère pouvoir être traitées complètement sans le secours des mathématiques. Mais les vrais géomètres sont ceux qui savent que le calcul ne s'applique pas à tout; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est que les différentes applications qui eu ont élé faites jusqu'à présent à l'art de guérir, loin de hâter ses progrès, l'ont infesté des théories les plus fausses et des plans de traitement les plus dangereux (2). »

Que de mécomptes excessifs, que de résultats fantastiques, que de jeux d'esprit, que de savantes niaiseries, que de fausses théories, que de traitements dangereux, la méditation de ces sages paroles aurait pu éviter à beaucoup d'hommes très- habiles ! Mais les médecins ne lisent guère les philosophes; ils "les méprisent même un peu. On voit pourtant qu'ils pourraient, à l'occasion, en recevoir quelque bon conseil, surtout dans les questions de pure logique, comme Test, si je ne me trompe, celle du Numérisme. Ils ont eu tort de s'en rapporter

(1) Destutt de Tracy, Éléments d'idéologie. — Logique.

(2) Cabanis, Du degré de certitude de lamédecinc,3e édit., 1810, page 158.

l. lu

sur ce point aux mathématiciens qu'ils admirent, je ne sais pourquoi, extraordinairement, et avec lesquels ils ne peuvent jamais rien avoir à démêler; d'autant plus que les mathématiciens eux-mêmes sont justiciables de la philosophie lorsqu'il s'agit de statuer sur la compétence, de fixer les droits, de délimiter le domaine des mathématiques. « Le géomètre, dit Aristote, n'a pas, en tant que géomètre, à discuter les principes de sa spécialité. » C'est l'affaire d'une science plus générale et supérieure.

Tout ce qui précède ne porte que sur le point de vue spéculatif du Numérisme médical, sur la question logique. Mais l'application de cette méthode, sa mise en œuvre effective, impliquent des conditions qui, en thérapeutique, sont de la plus haute gravité. Ces conditions sont l'expérimentation en grand d'un mode de traitement exclusif. Il faut, pour obtenir des résultats décisifs, opérer sur de grands nombres de malades et 'es soumettre tous à une méthode de médication uniforme. La validité de- la conclusion à tirer de l'expérience est à ce prix. L'expérience elle-même ne consiste qu'en cela. Or, il suffit d'énoncer cette manière procéder pour faire comprendre combien elle est périlleuse. Est-elle même tout à fait licite? Est-il permis à la rigueur à' expérimenter sur l'homme vivant? On a pu, certes, faire ces questions sans subtilité casuistique.

Quelques numéristes ont essayé de disculper la nié-

Ihode et do se disculper eux-mêmes de ce reproche. Le médecin qui compte, nous ont-ils dit (1), pratique absolument de même que celui qui ne compte pas. Cola peut être vrai, est parfaitement vrai même dans le cours ordinaire de la pratique du médecin numériste, mais ce n'est que par une heureuse inconséquence à ses principes. Comment, en effet, accorder cette conduite avec le prescrit de M. Louis, qui nous dit qu'un traitement ne peut être rationnellement employé qu'autant que son efficacité aura été rendue plus ou moins probable par des résultats numériques, et non autrement ? pour obtenir ces chiffres justificatifs, ne faut- il pas essayer ce traitement sur une grande échelle? N'est-ce pas là le seul moyen de comparer sa valeur à celle d'un autre traitement qui devra être aussi appliqué avec la même uniformité (2)? Il y a contradiction à prétendre qu'on n'emploie pas de traitement exclusif lorsqu'on prétend en même temps que toute pratique légitime doit être fondée sur des résultats obtenus par des chiffres comparatifs , lesquels chiffres ne peuvent eux-mêmes être obtenus que par des expériences exclusives? Comment, enfin, nier cette conséquence en présence des faits? Par qui ont été

(1) M. Chomel, dans les discussions à l'Académie (Bulletin de l'Académie de médecine, 1837, t. I, page 719).

(2) « Que dans une épidémie quelconque, 500 malades pris indistinctement... aient été soumis à une espèce de traitement, que 500 autres pris de la même manière, aient suivi un traitement différent; ne devrons-nous pas conclure, etc., etc. » M. Louis, Recherches sur les effets de la saignée dans quelques maladies inflammatoires, Paris, 1835, page 75.

instituées les expériences comparatives des méthodes générales et exclusives des saignées coup su?- coup, des purgatifs à haute dose, des chlorures, etc.? Qu'est-ce donc que la grande enquête de M. Andral? n'est-ce pas par une conséquence forcée du principe de ces expérimentations que, tandis que M. Bouillaud soumettait, d'avril en août 1835, à la Charité, quarante-deux cas de fièvre typhoïde à l'épreuve des évacuations sanguines répétées, et ôtait à chacun de ses malades, en moyenne, à très-peu près, trois livres de sang, M. Piedagnel, à l'Hôtel-Dieu, au même moment, expérimentait sur soixante-trois autres typhoïques l'absolue expectation, c'est-à-dire l'absolue absence de toute médication ? et ne sont-ce pas là des exemples péremptoires de ces expériences exclusives, plus ou moins hasardées et imprudentes, dont le Numérisme ne peut sans inconséquence et sans renier ses actes authentiques décliner la responsabilité?

Mais tous les numéristes ne sont pas disposés, comme M. Chomel, à se contredire un peu pour éviter cette inculpation de témérité et d'imprudence. Il en est qui prenant la position inverse et retournant l'objection interdisent au médecin le droit d'appliquer un mode de traitement quelconque dont les effets ne seraient pas garantis par des résultats numériques précis. C'est ainsi qu'à propos de la variole M. Piorry s'est vu refuser par M. Bouillaud la permission de conseiller la trachéotomie dans les cas où l'éruption ayant envahi les voies aériennes la respiration devient impossible. Ce n'est, lui a-t-il dit, que sur

LÀ MÉTHODE NUMÉRIQUE. I l'A

des observations nombreuses et d'après les résultats d'une statistique bien faite qu'on est autorisé à formuler un précepte pratique. Ainsi l'exige la sévérité de la méthode. Or, où est votre statistique? Vous n'avez qu'un fait, et c'est un insuccès (1). Votre proposition donc étant sans fondement scientifique, elle ne peut pas être acceptée, ni même discutée.

Ce curieux argument ad hominem n'est, on le voit, que l'application de l'argument général du Numérisme, tel que l'a formulé M. Louis, contre la validité de toutes les notions médicales non acquises par une rigoureuse analyse numérique, c'est-à-dire contre la médecine tout entière. Mais M. Piorry pouvait répondre à M. Bouillaud pour lui et pour tout le monde : — Vous voulez, d'une part, que je ne conseille pas la trachéotomie avant de l'avoir plusieurs fois pratiquée, et d'autre part vous me défendez, à moi et aux autres, de la pratiquer tant que nous n'y serons pas autorisés par les résultats de l'expérience. Vous nous mettez par là dans la position de cet homme qui ne voulait pas entrer dans l'eau avant de savoir nager. Mais comment auriez-vous pu vous-même établir votre célèbre formule des saignées coup sur coup dans les phlegmasies aiguës, si vous aviez observé la sage précaution que vous me recommandez? En conseillant la trachéotomie comme unique moyen de salut dans certains accidents de la variole, je me fonde, à tort ou à droit, sur une indication rationnelle fournie par l'examen du siège et

(1) Ce n'était pas véritablement un insuccès, mais cela ne change rien au sens de l'argumentation.

de la nature du mal, sur des données médico-chirurgicales acceptables dans l'état actuel de la science. C'est tout ce qu'il me faut pour légitimer une expérimentation. Permis à vous de réfuter mes raisons, pourvu que vous tiriez les vôtres des mêmes sources, mais ne parlez pas de statistique; car si vous exigez de moi l'exhibition d'une statistique favorable pour justifier mon précepte, j'exigerai de vous une statistique défavorable pour justifier votre rejet. Je n'accepte donc pas la fin de non-recevoir que vous m'opposez et je maintiens ma proposition.

M. Piorry aurait eu pleinement raison. Les numéristes n'ont pas le droit d'opposer à l'expérimentation médicale en général, telle qu'elle est universellement pratiquée, la grave objection qu'on oppose justement à la forme et au mode particuliers d'expérimentation qu'ils voudraient faire prévaloir. Autre chose est, en effet, d'essayer un agent thérapeutique, un procédé opératoire, dans tel ou tel cas déterminé, sur un malade donné, d'après l'indication suggérée par l'étude directe du cas et du sujet, et en s'appuyant, pour remplir cette indication, sur des inductions et des rapprochements analogiques légitimes, et autre chose d'essayer indistinctement sur des masses de malades pris indistinctement une formule thérapeutique uniforme ; de même qu'autre chose est le problème véritablement médical de guérir individuellement tel ou tel malade, et autre chose le problème numériste d'en guérir tant sur tant. Ainsi, par ce côté pratique de la question, dont la gravité n'a guère besoin d'être dé-

montrée, la méthode numérique est un instrument aussi dangereux dans l'application qu'il est fautif en théorie.

Concluons :

On a dit que la théorie mathématique des probabilités n'était, au fond, que le bon sens réduit au calcul (1). Il vaudrait peut-être mieux faire l'opération inverse, et ramener le calcul au bon sens. C'est, du moins, ce qui serait particulièrement opportun en médecine; et ce qui, du reste, est déjà aux trois quarts fait dans l'opinion publique médicale actuelle, pour qui le Numérisme n'est plus guère, espérons-le, que de l'histoire.

§ vin.

Le microscope et les microscopistes (2).

Le microscope n'est, comme personne ne l'ignore, qu'une espèce de lunette d'approche. Mis entre l'œil

(1) La Place, Essai philosoph. sur le calcul des probabilités, pag. 220.

(2) Dans une importante discussion à l'Académie de médecine, sur la question de la curabilité du cancer {Bulletin de l'Académie, 1854, t. XX) on accorda aux recherches microscopiques une telle importance dans la détermination du diagnostic des tumeurs, que toutes les notions précédemment acquises semblèrent frappées de nullité. La micrographie émit ouvertement la prétention de faire prévaloir les résultats de l'anatomo-pathologie microscopique sur ceux de l'anatomo-pathologie non microscopique, et même sur eeux île l'observation clinique ; enfin elle s'attribua une sorte d'autorité universelle et exclusive en histologie, enanatomie normale et pathologique, en physiologie et eu pathologie. Il ne suffisait

et l'objet, il fait voir plus grand ce qu'on voyait plus petit; il fait même voir ce qu'on ne voyait pas du tout à l'œil nu . C'est là sa fonction ; c'est là son mérite ; et on ne peut nier qu'il ne soit apte à nous révéler sur les objets visibles des particularités qu'on n'aurait jamais connues sans son secours. Incontestablement il renforce le sens visuel; mais le renforcer ce n'est pas précisément le ■perfectionner ; il fait voir autrement, mais pas mieux; il montre autre chose que l'œil nu, mais il fait en même temps disparaître ce que celui-ci voyait. Son objet propre même n'est jamais celui de la vue simple. Une tumeur, par exemple, grosse ou petite, ne saurait, à proprement parler, être vue au microscope ; il ne peut pas la montrer dans son ensemble, seulement agrandie, comme un miroir grossissant nous fait voir notre visage. Pour examiner une tumeur, le micrographe commence parla détruire ; il prend de ce corps gros comme la tête d'une épingle, le place au foyer de l'instrument, et dans cet atome plus ou moins grossi il remarque certains accidents de figure et de coloration qu'il prétend être l'expression véritable et dernière de la structure intime delà masse morbide dont il a été détaché. Mais cette conclusion est plus que hasardée. Pourquoi

pas, pour rabattre ces prétentions envahissantes, de réfuter, — comme on le fit, du reste, avec un plein succès, — certaines assertions particulières des micrographes sur le cancer ; il fallait examiner, en général, la valeur de l'observation, de ['autopsie microscopique. Cette critique du microscope, bien que très-incomplète, un peu subtile, et par suite sujette à contestation, suffira pourtant, peut-être, pour justifier au moins le doute sur l'importance des services qu'on peut attendrede la micrographie, et servir à mieux préciser la nature et l'étendue de sa compétence.

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