LE MICROSCOPE ET LES MICROSCOPISTES
l'arrangement moléculaire révélé par le microscope serait- il plus caractéristique, plus propre à servir de signe différentiel et spécifique que les dispositions qui se montrent à l'œil nu ? Ce ne sont, dans les deux cas, que des apparences que l'esprit doit interpréter. Mais de quel droit les apparences produites par le microscope prétendraient-elles être plus exactes, plus conformes à la réalité que celles qui se manifestent à la vue simple? Pourquoi les ressemblances et différences que l'œil, fonctionnant sans intermédiaire, sans secours artificiel, aperçoit clairement et distinctement entre les corps, ne seraient-elles pas aussi essentielles, aussi vraies que celles qu'il aperçoit dans ces mêmes corps regardés à travers un verre ? Il n'y a, ce semble, aucune raison à cela; et, à tout prendre, de ces deux modes d'exploration, celui qui repose sur l'usage normal et naturel du sens et qui fournit des représentations immédiatement appréhensibles à tous les yeux, mérite ci priori plus de crédit que celui dans lequel ce même sens s'exerce dans des conditions artificielles, forcées, qui peuvent vicier plus ou moins son action, et qui, en outre, ne donne que des représentations confuses, variables, presque impossibles à fixer et presque impossibles, par conséquent, à vérifier.
C'est cependant sur l'opinion opposée que paraît reposer la confiance accordée en toute occasion aux assertions de la micrographie, et, notamment, dans la question de l'anatomie pathologique du cancer. Il a été plus ou moins explicitement admis , — car per-
sonne n'a ouvertement et positivement réclamé — que l'inspection microscopique était le critérium le plus sûr, ou même le seul sûr, pour la connaissance, la classification, et, par suite, pour le diagnostic des tumeurs. Un orateur (1), le plus brillant, le plus disert de ceux qui ont pris la parole, l'a dit : — Jusqu'aux récentes révélations de cet instrument, on ignorait absolument ce que c'est qu'un cancer; on était incapable de reconnaître ce qui est cancer et ce qui ne l'est pas; la classification et la nomenclature des tumeurs étaient des romans; bref, on ne savait rien. La cause de cette absence absolue de lumière à l'endroit du cancer est facile à comprendre. Le microscope n'ayant pas encore découvert la cellule spécifique du tissu cancéreux légitime, on n'avait, pour déterminer la nature d'une tumeur, que des caractères physiques et anatomiques grossiers. On voyait, par exemple, unetumeur dure, bosselée, dont le tissu sec, serré, compacte, trèsanalogue, par la couleur et la trame, à celui du fibrocartilage, criait sous le scalpel; on en voyait une autre, molle, spongieuse, d'un rouge vineux ou mélanique, cédant à la pression, etc., etc., et on avait la simplicité ie prendre ces diversités d'apparences pour des caracères distinctifs et essentiels, tandis qu'elles ne sont que des circonstances insignifiantes. Le vrai, le seul caractère distinctif des tumeurs cancéreuses et non cancéreuses, est la présence ou l'absence de la cellule microscopique. C'est là le seul élément de déter-
(1) M. Malgaigne. (Bulletin de l'Académie, t. XX.pag. 131.)
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mination véritablement scientifique. — Mais, n'en déplaise à ce très-ingénieux disputeur, il semble que le dur et le mou, le blanc et le noir, le sec et l'humide, sont des caractères différentiels du premier ordre, et qu'on n'en saurait imaginer de plus décisifs, du moins au point de vue matériel et anatomique, qui est celui où l'on se place. Sont-ils moins scientifiques pour être d'une si palpable et populaire évidence, et faut-il nécessairement , pour satisfaire les exigences d'une science qui se respecte, ne faire usage, dans la détermination des espèces anatomo-pathologiques, que de certains caractères cachés, secrets, révélés seulement à quelques observateurs privilégiés? Mais scientifiques ou non, si ceux employés jusqu'ici ne suffisent pas pour légitimer une décision sur l'identité de telles ou telles productions morbides et sur leur nature, il est fort à craindre que la cellule, le globule, le nucléole, le nucléolule, ou tout autre de ces infiniment petits, découverts ou à découvrir, ne vaillent pas mieux. Si la grosse et palpable anatomie nous trompe dans ses témoignages les plus clairs, quel fond pouvons-nous faire des renseignements équivoques et presque insaisissables de Fanatomie microscopique (1)? C'est là ce que les micrographes et les partisans exclusifs de leur méthode seraient probablement fort en
(1) On distingue assez bien, je crois, à première vue, une pomme d'une poire. Comment accueillerait- on un microscopiste qui viendrait dire que toutes les particularités de forme, de couleur, d'odeur, de saveur, de consistance, etc., de ces fruits, sont des caractères non scientifique?, insuffisants pour nous autoriser
peine de nous dire. En attendant, il faut tenir pour bonnes, valables, inattaquables, toutes les déterminations anatomo-pathologiques établies avant les recherches du microscope, non-seulement au point de vue de l'histoire naturelle des tumeurs, mais encore au point de vue du diagnostic et du pronostic médical. On peut bien accorder au microscope la faculté d'apercevoir quelques caractères nouveaux; mais ces nouveaux caractères ne sauraient altérer la valeur ou la certitude des autres précédemment constatés et encore moins l'annuler. Ce que je vois avec le microscope peut et doit même être différent de ce que je vois à l'œil nu, mais non l'opposé, le contraire ; de même que ce que je vois à l'œil nu n'empêche nullement la production et ne détruit pas la signification des apparences microscopiques. Ce sont proprement deux mondes différents. Ce qu'on sait ou ce qu'on ignore de l'un n'a rien à faire avec ce qu'on sait et ce qu'on ignore de l'autre.
Cette espèce d'interdit prononcé, sous cette forme absolue, contre le microscope pourrait scandaliser justement quelques esprits éclairés et sérieux. Qu'on dise que le microscope est sujet à des illusions,
à affirmer leur différence spécifique, et qui nous inviterait à attendre avant de nous prononcer là-dessus, qu'il eût constaté dans l'un ou l'autre l'existence d'un certain détail microscopique de texture qu'il assure être la seule marque authentique de ce qui doit être appelé poire ou pomme ?
la question micrologique du cancer ressemble assez à cette savante naïveté.
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que ses révélations sont souvent équivoques, obscures comme il paraît de reste par les résultats contradictoires des observations micrographiques, passe; mais soutenir qu'il n'est bon à rien, qu'il no-peut rien ajouter à nos connaissances, c'est un paradoxe absurde et intolérable. Rien de plus légitime que cette réclamation. Il faut donc joindre à la critique les correctifs convenables et faire immédiatement au microscope la réparation à laquelle il aurait droit si l'on ne signalait pas ses mérites aussi explicitement que ses défauts. Voici ce que nous croyons pouvoir dire à cette fin : 11 y a une distinction à faire entre les choses que le microscope fait voir. Lorsque ces choses sont des objets, des formes analogues à des objets et à des formes connus de l'observateur comme, par exemple, un animalcule, et dans cet animalcule les détails de sa structure anatomique, l'observateur sait et comprend ce qu'il voit; par cela même il sait ce qu'il faut regarder, et il peut poursuivre sa recherche indéfiniment, pouvant toujours attacher un sens, une idée et donner un nom à tout ce qui se présente à son œil. Sa connaissance est claire, précise, intelligible, communicabie par la description verbale ou figurée. Dans cet ordre de révélations, le microscope est le plus précieux, le plus merveilleux des instruments. Il a montré à l'œil surpris de l'homme tout un monde d'êtres vivants et agrandi pour lui, dans des proportions immenses, le spectacle de la création. Eu multipliant ainsi les termes de comparaison, il a élargi et consolidé les bases des sciences biologiques, l'anatomie, i. il
la physiologie, la zoologie, la phytologie, etc., etc. Ses services, sous ce rapport, sont de la plus éclatante évidence. Mais lorsqu'on soumet à son inspection, non plus des formes déterminées, formidables pour l'œil et pour l'esprit par leur conformité avec des types connus, telles que les organismes animaux ou végétaux et les parties principales de ces organismes, mais des portions de matière quelconque, organique ou inorganique, alors les images qu'il produit, quoique toujours parfaitement fidèles, optiquement parlant, n'ont aucun sens pour l'esprit; n'étant pas délimitées, circonscrites, "si l'on permet le terme, par une idée qui les fixe, elles varient au gré de toutes les influences physiques, chimiques, mécaniques, vitales, que le corps observé peut subir. Elles varient encore suivant le degré du pouvoir amplifiant de l'instrument. Gomment choisir entre ces images et formes celles qui représentent la réalité? Toutes sont également fidèles et par conséquent également défectueuses de quelque façon, puisqu'elles sont différentes. Comment donc enespérerla révélation de ce qu'on appelle la structure intime des corps et en particulier des tissus organiques?
Or, c'est là le but de la micrographie histologique. La structure intime des corps! Savent-ils bien ce qu'ils veulent dire ceux qui se servent de ces expressions, et savent-ils ce qu'ils veulent faire ceux qui entreprennent cette recherche? C'est contre ces prétentions qu'il est permis de réclamer. C'est sur ce terrain qu'on peut dénier au microscope le privilège de mieux voir que l'œil nu ce qu'il faut voir et ce qu'il est utile de voir
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dans l'intérêt d'une solution pratique; qu'on peut lui contester surtout le droit d'opposer ses témoignages à ceux de l'observation ordinaire ; le droit de déclarer identiques dos choses que tous les sens déclarent différentes, différentes celles qu'ils déclarent identiques; le droit enfin de détendre à M. Velpeau d'appeler cancer un cancer sans son autorisation préalable.
Il y a fort à craindre que cette étude de la composition prétendue intime de la matière organique n'aboutisse qu'à des conceptions fantastiques au point de vue du moins des résultats pratiques. La chimie a aussi essayé cette œuvre. Elle a analysé à sa manière les corps organisés; fluides et solides, sains et malades, ont passé par ses réactifs. Qu'at-elle trouvé dans le sang, la bile, l'urine, le sperme, le pus, le cerveau, le foie, les muscles, le tissu cellulaire, etc. ? Ce qu'elle trouve partout : hydrogène, oxygène, carbone, azote, fer, phosphore, terre, eau, etc. Nous voilà bien avancés et bien instruits sur la composition d'un nerf ou d'une membrane ! La chimie cherche la composition, la micrographie h structure intime; son réactif est la lumière passant par le microscope. Elle y a soumis tous les solides et les fluides. Qu'y a-t-elle vu? Jusqu'ici, qu'on sache, peu de chose : j'entends rien de fixe, de certain, de rigoureusement déterminable, démontrable, figurable. Tout se résout pour elle, dans les liquides en Globules, dans les solides en Cellules, et Cellules et Globules se résolvent en Granules. Aux dernières limites de la visibilité, tout
s'uniformise et s'égalise, et, par conséquent, se confond. Quelles notions positives a-t-ori acquises par là qui puissent fournir une base sûre à une théorie physiologique ou pathologique, et surtout à la pratique? Il yen a peut-être, mais elles doivent être rares, et dans tous les cas, on ne les indique pas. Que n'ont pas dit ou, si l'on veut, que n'ont pas vu sur la structure et la distribution des nerfs les micrographes allemands? Sont-ils creux, sont-ils pleins, sont-cedes tubes, des tubes uniques ou multiples, sont-ils cylindriques ou plus ou moins aplatis? que contiennent-ils? un liquide, un demi-liquide, un fluide? Sont-ils lisses ou rugueux, droits ou variqueux? où commencent-ils ? où et comment se terminent-ils? etc., etc. Autant d'observateurs, autant de réponses. A quoi a abouti l'étude microscopique du cancer, après dix ans de recherches de vingt explorateurs? à l'invention d'une Cellule des plus problématiques et qui, en la supposant réelle, serait théoriquement d'une très-médiocre importance et pratiquement d'une utilité nulle.
Ce n'est pas faire tort au microscope que de borner son usage légitime à un certain ordre de recherches. Dans la sphère de son domaine propre il fera merveille, et accroîtra chaque jour l'avoir de la science. Mais si la micrographie poursuit une fin chimérique, si elle prétend voir l'invisible, sonder l'insondable, elle n'arrivera jamais qu'à des déterminations précaires, instables, ténébreuses, qu'aucune théorie ne pourra systématiser, aucune pratique utiliser. Elle pourrait bien aussi faire dire de ses travaux : nugœ difficiles.
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Malgré ces difficultés que la critique philosophique peut opposer aux prétentions du microscope, malgré l'extrême incertitude des résultats de son application à la physiologie et à la pathologie , il ne laisse pas que de faire une très-belle figure sur le théâtre de la science contemporaine. Il est à la mode (car il y a aussi des modes dans les procédés et méthodes scientifiques) et partage la faveur dont jouit à cette heure la chimie.
La science est toujours un peu formaliste. Elle croirait déroger, si elle ne marchait pas avec un certain appareil technique plus ou moins fastueux. Par un reste d'anciennes habitudes, elle se tient toujours à distance du profnnum vulgns, et ne voudrait pas qu'on confondît ses méthodes d'investigation, sa logique, ses expériences, avec le raisonnement et les connaissances populaires. La microscopie a quelque chose d'occulte qui tlatte ce penchant; ses difficultés réelles, qui rebutent le plus grand nombre, lui donnent un air de mystère qui inspire la curiosité et la déférence.
Quant aux microscopistes, dont il faut bien dire un mot, il n'y a guère que des éloges à en faire. Ce sont en général des jeunes gens laborieux, pleins d'ardeur, de dévouement et de patience. Il est possible que le succès ne réponde pas complètement à leurs efforts; car la voie par laquelle ils cherchent consciencieusement la vérité n'est pas bien sûre; mais ils n'en sont pas moins méritants pour cela. En attendant, ils constituent une petite confrérie en très-bon renom de capacité, d'habileté et de science. Quoique fort divisés
entre eux quant aux résultats de leurs recherches particulières, ils sont du plus édifiant accord quand il s'agit de soutenir, en général, contre les profanes les droits du microscope. L'espèce de popularité que leur genre de recherches a acquise dans la science leur a par moments donné beaucoup d'assurance; ils ont dû naturellement prendre une haute idée de la valeur de leurs travaux, et peut-être d'eux-mêmes, lorsqu'ils ont vu, chose étrange! des professeurs de pathologie et de chirurgie des plus éminents venir leur demander les moyens de diagnostiquer un cancer. Mais le revirement inévitable de l'opinion et la dépréciation d'une grande partie de leur œuvre les guériront de ces bouffées d'humeur dominatrice. Le temps n'est pas éloigné où les travaux de cette spécialité, quelque estimables et intéressants qu'ils soient, à certains égards, devront, pour être bien accueillis, être présentés avec une extrême modestie.
§ ix.