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QUESTIONS DE MÉTHODOLOGIE ET DE DOCTRINE

Nomenclature et classification pathologiques. •— La maladie et les maladies. — L'ontologie et les ontologistes. — Iatrochimisme. — Organicisme et Yilalisme.

M. Piorry a la généreuse ambition de réformer la médecine ab imis fundamentis, par la réforme de sa langue. Son entreprise est, sans qu'il s'en avise probablement lui-même, plus radicale qu'aucune de celles tentées par les plus fameux révolutionnaires médicaux

anciens et modernes. Par son principe elle dépasse le domaine spécial de la médecine , et s'étend nonsenlement à toutes les sciences constituées, mais encore aux notions usuelles qui, déposées dans les langues, forment le patrimoine commun de l'esprit humain. Si ce principe était admissible, il n'y a pas une des branches des connaissances qui ne fût aisément annihilée par une reductio ad absurdum, au même titre que la médecine.

Suivant cet honorable professeur, la langue médicale a toujours été et est encore une invention arbitraire, dépourvue dans la plupart des cas de toute signification, et dans une foule d'autres en contre-sens formel avec les choses; de sorte qu'elle est à peu près invariablement un organe de mensonge et d'erreur quand elle n'est pas absolument inintelligible. Or, comme il n'est pas probable que l'esprit humain ait procédé autrement dans la formation de la langue médicale que dans celle de toutes les autres, il suivrait de là que toutes doivent offrir la désolante image du même chaos. Ce qu'on croyait n'être arrivé qu'une fois exceptionnellement à Babel se trouverait ainsi un fait permanent de la pensée et de la parole humaines ! Durus est hic sermo.

Sans vouloir, tant s'en faut, absoudre la médecine et les médecins de tout péché à l'endroit du langage, non plus qu'en toute autre chose, il serait pourtant cruel de penser que nous sommes dans une situation aussi affligeante, et tellement désespérée qu'il n'y eût, pour nous tirer de ce bourbier, que le novum organum ono-

matique que nous tend la main secourable de M. Piorry.

Mais, heureusement, la position n'est pas aussi grave que le suppose ce savant critique ; et dans tous les cas, le moyen de salut qu'il propose serait plus propre à augmenter le désordre qu'à le faire cesser.

Il faut rendre cette justice à M. Piorry qu'il a déployé dans son entreprise de réformation de la langue et de la science médicales une volonté de fer, un labeur énorme ; il a mis en œuvre un nombre immense de faits, d'expériences, d'études de tout genre. Si une telle activité, si des travaux entrepris et poursuivis avec tant d'ardeur et d'opiniâtreté sont dignes, quel que soit leur résultat, d'approbation et d'estime, aucun médecin contemporain n'est plus méritant. L'insuccès complet d'un effort si prolongé inspirerait même un intérêt pénible, si son inaltérable confiance dans la solidité de son œuvre et dans le triomphe de ses idées ne rassurait sur ce point les cœurs les plus sensibles.

Mais venons aux choses.

Il faut soigneusement distinguer, dans l'ensemble des vues de M. Piorry, deux choses qu'il confond luimême et qu'ainsi que ses contradicteurs il regarde, à tort, comme solidaires : J° la nomenclature ou la terminologie; 2° la classification pathologique.

La nomenclature est en soi, abstraction faite de la valeur des déterminations qu'elle est destinée à consacrer, une œuvre logiquement admissible. 11 peut être utile, au point de vue mnémonique ou même gram-

matical, d'étendre l'usage des termes techniques pour exprimer des idées ou décrire des faits qui n'ont dans la langue usuelle que des dénominations ou trop longues ou trop triviales. Cette introduction de nouveaux mots empruntés à la langue savante (car toute la technicité des termes spéciaux d'art et de science; consiste à être dérivée du grec) peut être autorisée par le besoin de satisfaire à certaines exigences de symétrie et d'analogie, comme, par exemple, lorsqu'après avoir dit Gastralgie à la place de mal d'estomac, on a dit Entéralgie à la place de mal de ventre. On ne saurait donc blâmer, en général, l'emploi de nouveaux mots techniques dans une science quelconque et en particulier dans la médecine, qui est particulièrement apte à les recevoir. Ainsi il doit être permis à M. Piorry, ou à tout autre écrivain autorisé, de dire gastrorrhagie, encéphalopathie, hypersplénotrophie, phymie, choïradosie, etc., au lieu de vomissement de sang, mal de tête, gonflement de la rate, tubercule, scrofule, etc. L'invention de ces mots et autres du même genre peut être plus ou moins heureuse; il s'en fait tous les jours, et M. Piorry a bien raison de dire que, sous ce rapport, la nomenclature est un travail de tout le monde. Les uns passent dans l'usage, les autres sont mis de côté, sans qu'on puisse trop dire pourquoi. Seulement on peut constater qu'ils ont plus de chance d'être reçus un à un. qu'en se présentant un grand nombre à la fois.

Mais ce qu'il importe essentiellement de remarquer, c'est que ces termes savants ne sont en définitive que

!a traduction en grec plus ou moins orthodoxe des termes de la langue vulgaire. Quoiqu'ils sonnent autrement à l'oreille que ceux-ci, ils portent exactement le même sens, et n'acquièrent même ce sens que par une retraduction mentale du grec en français. Ils ne changent donc rien à l'idée qu'ils expriment, et la science n'en reçoit ni augmentation, ni modification. Si par leur brièveté, leur énergie, ils peuvent favoriser la transmission de l'idée, aider la mémoire et écourter avantageusement les pages d'un livre, ils peuvent aussi par leur hybridité, leur malencontreuse euphonie, avoir des résultats tout opposés, offenser le goût, embarrasser le discours au lieu de l'éclaircir et rendre un ouvrage, peut-être fort bon d'ailleurs, illisible.

C'est là notamment ce qu'on reproche aux ouvrages dans lesquels M. Piorry a résolument employé la terminologie de son invention. Mais ceci est une question purement littéraire dont l'auteur seul a à se préoccuper.

Ainsi donc, considérée à ce point de vue d'un simple changement dans les formes extérieures du langage, la nomenclature de M. Piorry est un essai qui ne relève que du goût, et dans lequel la science n'est en rien intéressée. Mais il n'en est pas de même si l'on prend cette nomenclature pour ce qu'il la donne, comme la formule d'une nouvelle pathologie générale. Il ne s'agit plus dès lors de nouveaux mots, mais de nouvelles idées, et la science -est directement en cause. Que ces idées, quelles qu'elles soient, aient eu nécessairement

besoin d'une nouvelle langue pour se produire, c'est ce qu'on pourrait nier parfaitement, si cette question avait le moindre intérêt. M. Piorry a cru à cette nécessité. 11 y a été conduit, involontairement sans doute, par cet aphorisme de Condillac: qu'une science n'est qu'une langue bien faite, aphorisme fondé luimême sur la pensée non moins fausse, admise par toute cette école philosophique, que les idées suivent la fortune des mots, et non les mots celle des idées, ce qui équivalait à dire, comme elle l'enseignait d'ailleurs expressément, que le perfectionnement des connaissances dépend de celui des langues. « Le sage, dit une grave autorité médicale, Cabanis, le sage ne découvre des vérités nouvelles qu'en épurant son langage et lui donnant plus de précision. » C'est là prendre l'effet pour la cause. Le perfectionnement du langage est à la vérité inséparable du progrès scientifique, mais il n'en est que le signe et non le principe. Le langage n'est que la pensée émise et fixée. C'est ce qui fait qu'on ne dispute jamais, quoiqu'on le prétende souvent , sur les mots ; on ne dispute que sur les idées.

Ce principe philosophique ayant été admis par des esprits aussi éievés que ceux de Condillac, de Cabanis, M. Piorry est excusable de l'adopter. 11 en a tiré et appliqué une des conséquences les plus immédiates, c'est : qu'à de nouvelles idées il faut de nouveaux mots, concession qu'on s'est trop complaisamment prêté à faire ; car, si elle était fondée, M. Piorry serait parfaitement autorisé à forger une nouvelle terminologie en toute su-

reté logique. Mais il en est tout autrement. Nul homme n'est capable d'inventer et surtout de faire adopter un mot nouveau. Un grammairien de Rome défiait jadis un empereur, avec toute sa puissance, de changer une syllabe dans la langue. Il ne faut pas, en effet, prendre pour des termes nouveaux de simples combinaisons de mots déjà usités, ou des traductions d'une langue dans une autre. Or les termes techniques dont s'accroît chaque jour la langue médicale et celle des autres sciences, et tous ceux notamment de M. Piorry, ne sont que cela. Quand je dis orchite,]e ne dis pas autre chose qu'inflammation du testicule ; je le dis en grec au lieu de le dire en français ; voilà tout. Quand je dis hémorrhagie, je dis écoulement de sang; je fais de deux mots un seul. Dans les deux cas, je n'emploie que des mots connus, et je ne les emploie même que parce qu'ils sont connus. Ce n'est qu'à cette condition que je peux être entendu des autres et m'entendre moi-même.

Mais, s'il est vrai qu'on ne peut pas littéralement faire des mots nouveaux, il va de soi que les idées nouvelles n'ont pas nécessairement besoin de mots de cette espèce, et que la doctrine pathologique et nosologique de M. Piorry pouvait très-bien être exposée et démontrée sans le secours de sa terminologie. Sa grande division anatomo-pathologique , par exemple , en Dysorganotopies, Dysorganomorphies, Hyperorganotrophies, Anorganotrophies, Organosténosies, Organoectasies, Sclérosies, Malaxies, etc., etc., n'aurait rien perdu et aurait même gagné, au moins en clarté, s'il

eût dit directement en français, sans nous faire passer par du grec : anomalies de situation, de forme, augmentation, diminution de volume, rétrécissement, dilatation, durcissement, ramollissement, etc., etc., des organes ou des tissus. Si cette classification est une idée, et une idée nouvelle, ce que j'ignore, elle n'avait pas besoin d'un langage nouveau, ou supposé tel, car, en fait, il n'est qu'inusité, horriblement dur à entendre et à prononcer. Le langage vulgaire suffisait.

La vérité est que les idées peuvent varier et varient en effet de jour en jour et sur toutes choses, sans que les mots soient obligés pour cela de prendre de nouvelles formes et de nouveaux sons. Par un travail secret, qui est un des mystères de l'union de la pensée et de la parole, les mots, tout en restant matériellement les mômes, changent insensiblement de signification, au fur et à mesure que l'idée qu'ils représen taient originairement s'enrichit d'idées accessoires ou se modifie. Il résulte de là que les mêmes mots employés à un siècle de distance n'éveillent plus exactement les mêmes idées; et que, loin d'enchaîner la pensée à leur acception passée, c'est la pensée actuelle qui leur donne leur valeur significative. C'est ainsi que le dictionnaire, simplement réimprimé, est toujours au niveau des idées régnantes et les représente fidèlement. Ceci est un phénomène universel, une loi de toute langue populaire ou scientifique.

M. Piorry, cependant, ne paraît pas être de cet avis. 11 a cru, comme bien d'autres avant lui et avec lui, qu'à des idées nouvelles il fallait de nouveaux

noms, à une science nouvelle une nouvelle terminologie. Il a en conséquence élaboré avec une peine infinie, malheureusement partagée par ses lecteurs, une nomenclature extrêmement compliquée ; et il associe au sort de cette nomenclature celui de ses doctrines pathologiques. Or nous avons vu qu'il n'y a réellement aucune solidarité entre ces deux choses, et que l'une peut parfaitement aller sans l'autre.

La méprise de M. Piorry, sur la prétendue nécessité d'une réforme de la langue médicale, adéquate, selon lui, à une réforme dans la science, se révèle de la manière la plus claire dans la critique qu'il fait, dans ses livres, de la terminologie usitée généralement en pathologie. Il la trouve impropre, arbitraire, informe, monstrueuse, nulle. Les trois quarts des noms donnés aux maladies ne se rapportent à rien de précis, ou signifient toute autre chose que ce qui est et qu'on veut leur faire signifier. Que signifie, par exemple, phthisie? Le mot vient de cpôcvco, sécher, dépérir. Il veut dire amaigrissement. Mais la maladie ainsi nommée n'est-elle donc qu'un amaigrissement, et suffit-il de maigrir pour être diagnostiqué phthisique? Que veut dire variole? On nomma ainsi cette affection à cause des nuances variées que prend la peau. N'est-ce pas une absurdité d'établir sur un caractère si vague une espèce pathologique? Et le cancer, qui tire son nom de la prétendue ressemblance de certaines tumeurs avec une écrevisse? Et l'ulcère appelé lupus, parce qu'il ronge la peau? Et la coqueluche, ainsi nommée parce que, à une certaine époque, dans un

certain pays, deg enfants atteints de cette maladie étaient porteurs d'un capuchon ou coqueluchon? Et la danse de Saint-Witt ou Saint-Guy pour désigner une certaine affection convulsive? Et le choléra, qui veut dire bile, quoiqu'il n'y ait pas trace de bile dans les déjections cholériques? Et ainsi de cent autres. Tous ces mots sont mauvais, selon M. Piorry, ils n'ont aucun sens raisonnable, ils suggèrent par conséquent défausses idées; toute la langue médicale étant composée de mots semblables, cette langue est mal faite; il faut la refaire.

Tel est le sens de la querelle faite par M. Piorry à la langue médicale. Il suffit, pour montrer le peu de solidité de cette critique, de dire qu'en fait tous ces mots n'ont pas du tout le sens qu'il leur suppose, ou veut leur supposer dans l'intérêt de son attaque. Quand un médecin moderne parle d'une phthisie, d'un cancer, d'une coqueluche, d'un choléra, il entend et désigne certaines espèces de maladies, parfaitement déterminées dans son esprit et dans la nature par des caractères spéciaux; ces mots représentent non la notion qu'on put avoir de ces maladies, au moment de l'imposition du nom, ou à d'autres époques, mais celle qu'on en a actuellement, celle qui est admise dans la science, qui est la science. La phthisie dans l'esprit deLaennec et de M. Louis n'est plus ce qu'elle était dans l'esprit d'Hippocrate. L'idée est bien différente, quoique le mot soit resté le même. Mais ce mot représente l'idée moderne aussi bien qu'il représentait l'idée ancienne; il remplit complètement sa fonction. Pourquoi alors le changer?

Je veux le changer, continue M. Piorry, non pas parce qu'il exprime mal la chose à exprimer, mais parce qu'il n'exprime rien du tout. Il n'y a rien dans la nature à quoi puisse s'appliquer le mot ou l'idée Phthisie. La chose ainsi nommée est un être de raison, une chimère, une abstraction creuse. Il en est de même de la Variole, du Rhumatisme, des Fièvres n'importe de quelle dénomination, du Choléra, de la Suette, de la Syphilis, de la Goutte, de la Peste, etc. Ces mots sont censés désigner les maladies déterminées ou déterminables, mais en réalité ils ne désignent rien, car il n'y a pas de maladies ; il n'existe que des malades et dans ces malades que des organes diversement modifiés dans leur mouvement, leur forme, leur volume, leur texture, leur température, etc., etc. Il n'y a que ces modifications anormales ou états pathologiques qui puissent tomber sous nos sens, et par conséquent être nommés, décrits, classés. Toute pathologie qui n'est pas édifiée sur ces bases est un roman, et toute thérapeutique fondée sur ce roman une loterie.

On connaît cette critique : c'est la vieille histoire de l'ontologisme. L'ontologisme? ce vieux contemporain d'Hippocrate, de Galien, de Fernel, de Boërhaave, de Sauvages, de Pinel, a, il faut en convenir, la vie dure. Tué par Broussais, qui le premier l'avait désigné à la vindicte publique, par Boisseau, par M. Rostan — peutêtre sans préméditation, — par M. Bouillaud, et par toute l'armée physiologique, il reparaît toujours comme un spectre sur l'horizon de la pathologie. Semblable à

ces ombres de l'antique Achéron dont les corps aériens se recomposaient à l'instant après avoir été divisés, les coups qu'on lui porte ne font pas plus d'effet sur lui que les coups d'épée dans l'eau. Nous soupçonnons qu'il jouera constamment le môme tour à ceux qui, par une hallucination logique, s'obstinent encore aujourd'hui, comme M. Piorry, à le prendre pour un corps réel et palpable.

A la vérité, M. Bouillaud nous propose au sujet de l'ontologie une distinction qui, selon lui, pourrait mettre fin à cette fantasmagorie (1). 11 y a, nous dit-il, ontologisme et ontologisme ; il y a le bon et le mauvais, le véritable et le faux ontologisme. Cette distinction est, sauf erreur, nouvelle dans la philosophie médicale de son école. Elle indiquerait l'éveil de quelques scrupules sur la légitimité de la guerre acharnée faite à l'ontologie par Broussais et ses disciples, et à laquelle M. Bouillaud apris part. Quoi qu'il en soit, si nous en croyons M. BOTillaud, Broussais n'a combattu que la mauvaise ontologie, c'est-à-dire celle qui considérait les maladies comme des entités métaphysiques, séparées des organes ; mais il a toujours respecté la bonne, c'est-à-dire celle pour qui les maladies sont des unités déterminables par des attributs caractéristiques, non point des unités logiques et abstraites (comme l'entend le mauvais ontologisme), mais des unités incarnées dans les organes. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la désessentialisation des fièvres qui, dans l'ancien

(1) Discours à l'Académie de médecine, 17 mars 1855.

langage et l'ancienne croyance de la fausse ontologie, étaient des unités fantastiques, tandis que, transformées en phlegmasies par la vraie ontologie moderne, elles sont devenues des unités réelles et organiques. C'est cette incarnation, cette réalisation des unités morbides, des maladies, et non leur élimination, qui constitue à la fois le caractère distinctif et le mérite de la réforme médicale de ce siècle.

Ceci, toujours d'après M. Bouillaud, montrerait parfaitement la nature des erreurs de M. Piorry en pathologie. M. Piorry, plus radical cent fois que Broussais et son disciple infidèle sous ce rapport, enveloppe dans une proscription commune la bonne etla mauvaise ontologie. Il repousse non-seulement les unités chimériques des anciennes nosologies, mais encore les unités vraies de la pathologie physiologique; il rejette, en principe, toute unité quelconque. L'unité morbide, en quelque sens qu'on l'entende, est pour^ui un mythe, un non-sens. L'unité morbide est son defendaC art hago. Or c'est là un tort très-grave résultant de la notion inexacte qu'il a de l'unité en général, et de l'unité pathologique en particulier. Il ne reconnaît cette dernière que sous la forme où elle se présente dans la vieille médecine, c'est-à-dire comme formée par un groupe arbitraire de symptômes. Mais les anciens médecins n'avaient été conduits à construire ces unités factices que faute de matériaux anatomiques et physiologiques pour composer des unités réelles, et leur pathologie offrait d'ailleurs, sous ce rapport, d'honorables exceptions. Broussais acheva de détruire ces vains échafau-

dages provisoires; il fit, avec son érole, la besogne qui était à faire. Aller au delà et proscrire toute unité morbide en général estun excès désavouéparla science et parle bon sens. C'est vouloir replonger par une autre voie la médecine dans le cbaos.

Nous serions bien tenté de prendre ici la défense de M. Piorry, non point sur le fond de son système, — qui nous paraît aussi défectueux qu'à M. Bouillaud, — mais au sujet du reproche qui lui est fait de dénaturer la doctrine physiologique, et d'abandonner son maître, faute de l'avoir bien compris. Certes, s'il y a ici quelqu'un coupable d'infidélité, ce n'est pas M. Piorry. Non ! Broussais n'a jamais admis aucune espèce d'ontologie, bonne ou mauvaise; il n'a jamais cherché à constituer des unités morbides d'aucun genre; pour lui les maladies des anciens pathologistes, depuis Hippocrate jusqu'à Pinel, n'étaient que des entités imaginaires, des noms, flatus vocis, les étiquettes arbitraires de groupes artificiels de symptômes, et c'est contre ce fantôme, qu'il stigmatisait sous le nom d'Ontologie, que tout son travail de localisation, qui est le côté original de sa pathologie, est spécialement dirigé. Et comment supposer que Broussais ait pu admettre des entités morbides, môme au sens mitigé et équivoque de M. Bouillaud, lui qui ne voulait pas même admettre la seule unité, la seule individualité véritablement essentielle et réelle dont l'homme ait l'idée, l'unité mentale, celle qui constitue la personnalité, le Moi ? qu'il ait pu, en pathologie, reconnaître, à un titre quelconque, l'unité vitale, lui qui, en physiologie, brisait avec Gall

l'unité psychique en trente ou quarante fractions cérébrales ?

M. Piorry n'est donc pas coupable de félonie. Sa doctrine n'est pas une déviation du physiologisme organicien de Broussais. Elle n'en est que la charge. Si, ainsi présenté, il fait peur à ses amis d'autrefois, qui feignent de ne pas le reconnaître, ce n'est pas la faute de M. Piorry; ce n'est pas lui qui a changé.

Il n'y aurait donc, suivant M. Piorry, ni maladie, ni maladie?; il ne veut ni de ce Singulier ni de ce Pluriel, qu'il déclare absolument vides de toute signification ; et il nous propose à la place de ces abstractions ses états organo-pathiques. D'autres médecinsen grand nombre, et particulièrement M. Gerdy (1), maintiennent que ces mots et ces choses doivent rester dans la langue et dans la doctrine pathologiques.

Un grand philosophe allemand, Kant, écrivait : « Les jurisconsultes cherchent encore une définition de l'objet même de leur science, le droit. » Les médecins sont, à ce qu'il paraît, aussi dans le même cas. lis cherchent encore la définition de la maladie. Nous avons en ceci beaucoup de compagnons d'infortune. Les physiciens, les chimistes, les mathématiciens, ne sont pas plus avancés que nous et que les jurisconsultes. Seulement ils ont le bon esprit de ne pas tant s'inquiéter de cette

(I) Discours à l'Académie (Bulletin de l'Académie, 1855, t. XX. p. 727).

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