‹ La médecine et les médecinsChapitre 17 sur 35 · CLASSIFICATION DES MALADIES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION DES MALADIES

difficulté. Ils savent, ou du moins ils t'ont comme s'ils savaient, que les trois quarts des choses que l'esprit humain affirme et nomme ne sont pas susceptihlesde définition. Mais ce qu'on ne peut définir, on peut toujours le désigner. La définition suppose même la désignation, et la désignation se fait par le nom. Toute chose nommée est, ipso facto, une chose connue , — car comment nommerait-on l'inconnu? — et toute chose connue existe d'une manière quelconque. Quand je prononce les mots vie, activité, mouvement, espace, temps, cause, droit, corps, matière, esprit, homme, animal, je m'entends et je me fais entendre, quoique ni moi ni les autres ne soyons en état de définir rigoureusement ces notions et leur objet. Ces noms ne sont pas le nom de rien; les idées qu'ils expriment sont l'idée de quelque chose. Otez ces mots et les notions qu'ils portent avec eux et les choses représentées dans ces notions, et vous faites immédiatement le vide absolu, non-seulement dans la science, mais encore dans l'esprit humain. Espérons que M. Piorry ne poussera pas la rigueur jusque-là.

La maladie est un de ces mots, une de ces idées, une de ces choses indéfinissables, et pourtant parfaitement intelligibles. A ceux qui s'avisent de demander encore avec Galien : Quid est morbus ? on peut répondre : C'est ce que vous savez. Essayez de développer le contenu de la notion, et vous ne ferez que l'obscurcir. Si on dit, avec Fernel et toute l'antiquité hippocratique et galénique ; Morbus est affectas contra naturam corpori insidens, ou d'après la dernière version de M. Gerdy,

un état des êtres vivants, pénible ou au moins dangereux, qui trouble les fonctions et qui dure au moins quelques heures, on ouvre immédiatement un abîme de difficultés. Il faudra, dans la première définition, expliquer Yaffectus et le contra naturom, et ce ne sera pas une petite affaire. Dans la seconde, c'est bien pis encore; les difficultés s'y accumulent en raison directe du nombre des déterminations. Le pénible exclut les végétaux, qui sont pourtant des êtres vivants et sujets à la maladie; les quelques heures sont une condition trop vague et excluent d'ailleurs bien des maux très-positifs; le trouble des fonctions en exclurait bien davantage encore. Ces définitions, on le voit, loin de préciser l'idée, la brouillent. Il vaut donc mieux s'en tenir à la désignation de la chose par son nom, qui dit tout ce qu'il faut dire, et comme il faut le dire.

Voilà pour le Singulier.

Quant au Pluriel, la question est à peu près la même. On passe ici du Genre aux Espèces. S'il n'y a pas de Maladie, il n'y a pas, à plus forte raison, des Maladies, et c'est ce que soutient M. Piorry. M. Gerdy, qui admet avec raison la maladie, quoiqu'il ait d'ailleurs le tort de vouloir la définir, admet par conséquent l'existence des maladies. Le genre étant donné, les espèces le sont aussi et réciproquement. Les deux termes se posent en même tempsdansune corrélation nécessaire. Mais l'idée d'Espèce,— représentée ici par Y unité morbide, — est, dit M. Piorry, une abstraction faite par l'esprit, qui ne répond à aucune réalité. 11 n'y a pas d'espèces, il n'y a que des individualités morbides; pas de maladies, mais seule-

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ment des malades, de même que dans la nature, en général, il n'y a que des individus. Les espèces morbides, répondent M. Gerdy, M. Bousquet, M. Parchappe et peut-être M. Bouillaud, les maladies sont des réalités; bien qu'elles n'existent que dans les individus, elles sont séparables par la pensée; on peut les nommer, les classer, les décrire; elles sont, à tous ces titres, des objets réels de la connaissance.

Nous serions volontiers de l'avis de ces derniers. Mais on ne paraît s'être douté d'aucun côté que cette question, après avoir défrayé pendant plusieurs siècles dans l'antiquité la polémique des philosophes, a été pendant cinq ou six autres siècles le texte presque exclusif des spéculations de la philosophie scolastique, et que les deux partis qui se querellent aujourd'hui sous le nom de positivistes et A'ontologistes, d'organicienset de vitalistes, sont ies mêmes qui sous le nom de nominaux et de réaux se tirent jadis, d'un bout de l'Europe à l'autre, une guerre acharnée dans laquelle on en vint souvent des paroles aux coups et même au sang. M. Piorry ne sera peut-être pas fâché d'apprendre qu'il est nominal iste et qu'il doit la meilleure partie de ses arguments à Aristote, au chanoine de Compiègne Roscelin, au cordelier Occam, à Jean Buridan, le héros de la Tour deNesle, à Hobbes, etc., et c'est sous le drapeau réaliste de Platon, d'Anselme de Cantorbéry, de l'archidiacre de Paris Guillaume de Chainpeaux, de DunsScot, le Doctor subtilis, de Descartes, etc., que combattent, peut-être aussi sans le savoir. MM. Bousquet, Gerdy et tous les ontologistes.

La dispute, on le voit, date de loin, et par cela seul qu'elle a tant duré, il est à craindre qu'elle ne soit pas près de finir. Il est dans la destinée de certaines questions de rester des questions.

Mais passons.

L'admission d'espèces morbides implique ou plutôt équivaut à celle de l'Essentialité des maladies, et particulièrement des Fièvres. L'Essentialité est une des abstractions qui excitaient le plus violemment le courroux philosophique et la verve sarcastique de Broussais. Il disait que les ontologistes se représentaient les maladies comme des êtres malfaisants, comme des oiseaux de proie fondant à l'improvistesur l'homme pour le dévorer. Mais sa critique reposait sur deux erreurs: une de fait, l'autre de doctrine.

L'erreur de fait consistait à croire que ce ridicule ontologisme ait été jamais dans la pensée d'un médecin quelconque. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en pratique il n'y paraissait pas. Les allégoristes qui parlaient le plus poétiquement du divinum quid, des génies épidémiques, ne chassaient pas ces démons par de simples conjurations; ils saignaient, ils purgeaient bel et bien, comme font les plus purs organiciens; et lorsqu'ils avaient affaire au génie périodique, c'est dans l'estomac du malade et non dans sa poche qu'ils introduisaient le quinquina. Ils se conduisaient de même à l'égard des autres Essentialités, syphilitiques, scorbutiques, cancéreuses, strumeuses, varioleuses, etc.

L'erreur de doctrine consistait à nier, sous la rubrique d'Essentialité, les maladies diathésiques. Or, les

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